« L'Europe doit convaincre qu'elle est aux côtés de la Grèce »

Entretien avec Joseph Stiglitz, Prix Nobel d'économie
Publié dans La Tribune, le 12 février 2010

Le Prix Nobel d'économie, qui vient de publier « le Triomphe de la cupidité » (*), est pessimiste sur la capacité du G20 à refonder le capitalisme.

Après les plans de sauvetage pour les banques, le tour est-il venu des plans de sauvetage pour les États ?

Ce sont les mêmes financiers, dont les établissements ont bénéficié l'an dernier du secours des États, qui spéculent aujourd'hui contre la Grèce. Leurs situations ne sont pas pour autant comparables. Les banques étaient au bord de la faillite, car elles avaient pris des engagements trop importants. Les États, comme la Grèce ou l'Espagne, sont tout simplement victimes d'attaques spéculatives. Entre 2003 et 2007, les marchés financiers ont fait preuve d'un optimisme irrationnel en imaginant que des ménages américains démunis allaient rembourser des prêts immobiliers colossaux, les fameux subprimes. Ils font aujourd'hui preuve de pessimisme irrationnel en pariant que la Grèce ne pourra pas rembourser sa dette. Mais ce sont eux qui créent le problème en propulsant le coût du financement de la dette grecque à des niveaux absurdement élevés.

Que doit faire l'Union européenne ?

Les grands pays de l'Union doivent expliquer aux marchés qu'ils se tiennent aux côtés de la Grèce et qu'ils voleront à son secours si c'est nécessaire. S'ils sont convaincants, la situation se normalisera rapidement et ils n'auront même pas 1 euro à débourser.

Que signifie être aux côtés des pays attaqués ?

À court terme, il s'agit de restaurer la confiance sur les marchés en garantissant que les pays attaqués ne feront pas défaut sur leur dette. L'Union européenne doit également financer des politiques de soutien à la croissance dans les États contraints de mettre en oeuvre des plans d'austérité. La Banque européenne d'investissement (BEI), par exemple, pourrait financer des projets d'infrastructures. L'Europe doit également se doter d'un cadre de solidarité pour venir en aide aux pays qui traversent des difficultés temporaires.

Vous avez critiqué la gestion de la crise asiatique par le Fonds monétaire international (FMI) à la fin des années 1990. Comment le Fonds a-t-il géré la crise actuelle ?

Beaucoup mieux que la précédente ! Nous avons eu de la chance que Dominique Strauss-Kahn, qui n'était pas prisonnier des politiques passées, soit à la tête de cette institution financière au moment où la crise a éclaté. Le FMI a recommandé aux grands pays de mettre en oeuvre des politiques de relance alors que, lors de la crise des pays émergents à la fin des années 1990, il avait exigé la mise en oeuvre de politiques d'austérité. Les gens en Asie sont furieux et dénoncent l'hypocrisie des pays riches.

Où en est-on de la refondation du capitalisme promise par le G20 ?

Rien n'a changé. Il y a un débat intense depuis un an et demi sur ce qu'il faudrait changer. Mais je suis très pessimiste sur ce qu'il en sortira au bout du compte. La situation aux États-Unis est même encore pire qu'avant la crise. Les règles comptables sont encore plus opaques et le secteur bancaire encore plus concentré, ce qui signifie que les grandes banques seront encore plus tentées de prendre des risques démesurés.

(*) J. Stiglitz, « le Triomphe de la cupidité », éditions Les Liens qui libèrent, 2010

Propos recueillis par Xavier Harel



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