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Le FMI, la Russie et « Le Monde »
par Michel Camdessus
directeur général du Fonds monétaire international(FMI)

Mis à jour le mercredi 18 août 1999
Le Monde daté du jeudi 19 août 1999

Reproduit avec l'autorisation du journal Le Monde

Permettez-moi de dire mon indignation devant les contre-vérités, les allégations ou les insinuations que comportent les articles et éditoriaux du Monde du 6 août et daté 8-9 août concernant le contenu du rapport d'audit de Pricewaterhouse Coopers (PWC) sur les opérations de la Banque centrale de Russie et de sa filiale Fimaco.

Dans un ensemble titré, en première page, « Comment la Russie détournait l'argent du FMI », il y est affirmé que cette filiale « spéculait ainsi au profit des oligarques au pouvoir ». Un éditorial ajoutait que la Russie « détourne, comme le feraient de vulgaires escrocs, l'argent de la communauté internationale pour permettre à quelques oligarques de s'enrichir ». Pis, on y apprenait enfin que ce détournement de fonds se fait sinon avec l'accord, en tout cas « en toute connaissance de cause de la part des grands de ce monde : les responsables du FMI et d'abord Michel Camdessus, son directeur général. »

Les lecteurs du Monde seront stupéfaits d'apprendre que ce rapport, que le FMI avait demandé et dont il avait exigé la publication, n'affirme rien de tel : les détournements de fonds n'ont pas été établis et le rapport ne met pas en question le « comportement du FMI devant l'accumulation d'opérations douteuses ». Ce document n'a certes été affiché sur le site Internet du FMI qu'après la parution de l'éditorial et de l'article du Monde du 6 août, mais cette décision avait été rendue publique plus d'une semaine auparavant et ne fait donc pas suite à vos « révélations », contrairement à ce que vous laissez entendre dans votre article du 8 août. J'avais, en fait, demandé personnellement cette publication aux autorités russes le 16 juin dernier, avant même de connaître la teneur de ce rapport.

J'observe aussi que la présentation que vous faites des données connues du FMI et de l'action qu'il a conduite est de nature à induire vos lecteurs en erreur. Nous savions en effet qu'une fraction des réserves de la Banque centrale de Russie était déposée dans des succursales étrangères, ce qui n'est pas une pratique illégale ; en revanche, nous n'avons pas eu connaissance des agissements de la Fimaco avant cette année, car les rapports d'audit de 1993 et 1994 ne nous ont pas été transmis par la Banque centrale de Russie.

Lorsque nous avons été informés de l'ampleur possible des activités de la Fimaco, nous avons indiqué aux autorités russes que le FMI ne reprendrait pas ses prêts tant qu'un rapport sur la Fimaco ne lui aurait pas été communiqué et qu'un accord n'aurait pas été trouvé sur les mesures correctives qui pourraient être nécessaires. La version du rapport de PWC communiquée au FMI, en date du 9 juillet, a été distribuée à notre conseil d'administration le 20 juillet, accompagnée de documents annexes, en vue de l'examen par le conseil, le 28 juillet, de la nouvelle demande de prêt présentée par les autorités russes. Là aussi, contrairement à ce que vous suggérez, il n'a jamais été question de retarder une réaction ou un commentaire public du FMI sur les activités de la Fimaco.

J'ajoute que les objections que le FMI a opposées aux opérations de la Fimaco vont bien au-delà de la présentation fallacieuse de l'état des réserves internationales de la Russie au milieu de 1996. Elles portent aussi sur plusieurs autres transactions effectuées par son intermédiaire, qui avaient eu pour effet de fausser la situation des réserves et la présentation de la politique monétaire et de la politique de change de la Russie : c'est le cas, en particulier, des prêts consentis aux banques commerciales russes et aux investissements sur le marché des bons du Trésor russes (GKO).

L'examen des activités de la Fimaco ne s'est pas limité à une brève période de 1996, contrairement, une fois encore, à ce que vous avancez pour accréditer, semble-t-il, l'idée que d'autres opérations de ce type auraient fort bien pu se produire à nouveau depuis. Le rapport de PWC couvre l'intégralité de la période écoulée depuis la création de la Fimaco jusqu'au début de 1999, date d'ouverture de l'enquête.

De plus, le FMI ne s'est pas contenté, pour arrêter ses conclusions, de ce seul rapport et des entretiens qu'il a eus avec les consultants de PWC. Des responsables de nos services ont rencontré des membres du cabinet de M. Skuratov, procureur général de Russie, ainsi que des représentants de la chambre des comptes de la Douma pour déterminer si l'enquête devait ou non s'étendre à d'autres domaines.

Les articles auxquels je me réfère contiennent plusieurs autres erreurs factuelles, pour ne pas mentionner quelques suppositions à mon sens mal fondées. Je ne puis les relever toutes. Deux d'entre elles faussent suffisamment toute interprétation raisonnable des événements survenus en Russie et de la collaboration apportée par le FMI à l'enquête sur la Fimaco pour justifier leur correction.

En premier lieu, il est totalement absurde d'affirmer que la détention d'un large volume de bons du Trésor russes par la Fimaco a grandement retardé la dévaluation du rouble en 1998. La Fimaco, en effet, ne détenait plus de tels avoirs depuis 1996.

En second lieu, vous faites valoir que, selon le rapport de PWC, les consultants de ce cabinet n'ont pas eu connaissance d'accords avec le FMI précisant les modalités d'investissement des réserves. Vous laissez entendre ainsi qu'il y aurait eu rétention d'information durant l'enquête ou que notre institution ne s'est pas acquittée avec diligence de ses responsabilités dans le cas particulier de la Russie. Il n'y a jamais eu de tels accords.

Lorsque le FMI apporte une aide à la balance des paiements d'un Etat membre, il le fait sans imposer une affectation particulière de ces fonds. Selon la teneur du programme adopté par les autorités, les concours du FMI peuvent être consacrés au financement du budget ou au renforcement des réserves internationales du pays.

En l'occurrence, le programme russe prévoyait d'allouer une partie des fonds au financement du budget et une autre à l'accroissement des réserves internationales. Il énonçait aussi un certain nombre de points d'accord concernant la politique budgétaire, mais - conformément, là encore, aux usages en vigueur - sans imposer de critères d'investissement des réserves, car ceci serait en contradiction avec la nécessité de respecter la liquidité de ces avoirs.

Cette souplesse quant à l'affectation de nos concours ne signifie cependant aucunement que nous soyons indifférents à l'affectation des ressources budgétaires des Etats emprunteurs. Une part essentielle de la négociation du programme qui vient d'être approuvé par le conseil d'administration a consisté, pour le FMI, à convaincre les autorités russes d'accroître les ressources du budget - en particulier en augmentant la taxation des grands monopoles tels que Gazprom - pour pouvoir revaloriser salaires, prestations sociales et pensions, que le gouvernement avait décidé de reconduire en valeur nominale alors que l'inflation attendue pour l'année 1999 était de 50 %.

Ce point confirme d'ailleurs combien était erronée l'information dont vous avez fait un titre le 2 juillet 1999, selon laquelle « la Russie coupe dans les allocations familiales pour satisfaire aux conditions du FMI ».

Cela m'amène, enfin, au jugement que vous portez sur les conditions de notre prêt, qui ne serait « guère contraignantes », le prêt à la Russie étant « devenu pour le FMI une seconde nature ». Ici aussi vous auriez pu peut-être vous demander comment il se fait, si tel est le cas, que ce prêt ait été voté à l'unanimité de notre conseil de 24 administrateurs, qui représente 182 pays.

En réalité, le FMI ne fait que poursuivre en Russie une politique qui consiste à rechercher à faciliter la poursuite d'une politique - trop lente, évidemment - de réformes. Je pense toutefois que vos lecteurs, si vous leur aviez résumé le contenu des réformes qui en sont la condition, qui ont été rendues publiques et qui pour un grand nombre sont maintenant en place, auraient partagé l'avis du conseil d'administration, pour lequel une telle stratégie - nullement optimale certes - vaut, en tout cas, d'être tentée et est préférable à la banqueroute de la Russie et à l'isolement économique de ce pays avec tout ce qui pourrait s'ensuivre.

Michel Camdessus est directeur général du Fonds monétaire international (FMI).