## Cinquante nuances de vert

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### Contexte et urgence
- Les manifestations et déclarations d’« urgence climatique » sont survenues dans un contexte de températures records en Europe et Amérique du Nord, d’incendies majeurs en Amazonie, de violentes tempêtes tropicales en Asie et d’une élévation du niveau des mers plus rapide que prévu.
- Périodes et délais cités :
  - Il ne resterait que 12 ans pour enrayer l’emballement climatique, soit 2 cycles économiques moyens, 12 assemblées annuelles du FMI et 48 réunions du Comité de politique financière de la Banque d’Angleterre.
  - Pour contenir le réchauffement à 1,5 °C, il faudrait réduire les émissions nettes de 45 percent d’ici 2030 et les supprimer d’ici 2050.

### Pertes assurées et non assurées
- Chiffres de pertes et de couverture :
  - En 2018, les pertes assurées s’élevaient à 80 milliards de dollars, soit deux fois leur niveau moyen corrigé de l’inflation sur les 30 dernières années.
  - En 2017, 140 milliards de dollars de pertes couvertes ont été éclipsés par une facture additionnelle de 200 milliards de dollars pour les dommages non assurés.
  - Dans certains pays très exposés (Bangladesh, Égypte, Inde, Indonésie, Nigeria, Philippines et Viet Nam), le taux de pénétration de l’assurance est inférieur à 1 percent.
- Potentiel d’amélioration de la couverture :
  - D’après Lloyd’s de Londres, une augmentation de 1 percent du taux de pénétration peut se traduire par une baisse de 13 percent des pertes non assurées et de 20 percent des sommes à la charge du contribuable au titre des plans antisinistres.
- Avantages macroéconomiques attendus : hausse de l’investissement, accroissement de la production (jusqu’à 2 percent du PIB) et résilience accrue au changement climatique.

### Besoins d’investissement pour la transition
- Estimations et cibles sectorielles :
  - L’Agence internationale de l’énergie estime que la transition vers une économie sobre en carbone pourrait exiger d’investir 3 500 milliards de dollars par an dans le secteur de l’énergie pendant des décennies, soit le double d’aujourd’hui.
  - Selon le scénario de l’Agence, pour que le niveau de carbone se stabilise d’ici 2050 :
    - près de 95 percent de l’électricité devrait être produite en émettant peu de carbone;
    - 70 percent des nouvelles voitures devraient être électriques;
    - l’intensité carbonique du secteur du bâtiment devrait chuter de 80 percent.
- Volume d’infrastructures et capital privé :
  - Les investissements dans l’infrastructure devraient atteindre 90 000 milliards de dollars entre 2015 et 2030.
  - Réserve de capitaux privés à long terme pour investisseurs institutionnels en titres à revenu fixe : 100 000 milliards de dollars.
  - En 2018, les obligations vertes ne représentaient que 3 percent des émissions obligataires dans le monde.

### Trois leviers pour que les risques climatiques guident les décisions financières
- Information financière
  - Le Groupe de travail sur la publication d’informations financières relatives au climat (TCFD) offre un cadre global pour la communication des entreprises sur les risques et opportunités liés au climat.
  - Demande et adoption :
    - Les partisans actuels gèrent des bilans totalisant 120 000 milliards de dollars.
    - Les gestionnaires de placement contrôlant plus de 45 percent des actifs gérés dans le monde sont favorables aux initiatives des actionnaires pour la publication d’informations relatives au carbone.
    - Des entreprises représentant plus de 90 percent des cabinets de conseil aux actionnaires soutiennent aujourd’hui le TCFD.
    - Les quatre cinquièmes des 1 100 premières entreprises des pays du G-20 communiquent à présent sur leurs risques financiers liés au changement climatique.
    - Les trois quarts de ceux qui utilisent ces informations ont constaté une amélioration de la qualité.
  - Proposition : rendre la publication d’informations climatiques obligatoire, et améliorer la comparabilité des normes TCFD dans les deux ans à venir.
- Gestion des risques
  - Nécessité : tous les fournisseurs de capitaux doivent mieux comprendre et gérer les risques financiers liés au climat (banques, assureurs, gestionnaires d’actifs et leurs contrôleurs).
  - Conséquences : l’évolution des politiques climatiques, les nouvelles technologies et la montée des risques matériels nécessiteront de réévaluer la quasi-totalité des actifs financiers.
  - Observations et actions des banques et assureurs :
    - Près des trois quarts des banques commencent à traiter les risques climatiques comme d’autres risques financiers.
    - Les banques évaluent l’exposition aux risques matériels (exposition des portefeuilles hypothécaires au risque d’inondation, effets des phénomènes météorologiques exceptionnels sur le risque souverain) et aux risques de transition (exposition aux secteurs à forte intensité carbonique, prêts à la consommation pour l’achat de véhicules diesel, hypothèques sur les biens locatifs selon nouvelles normes d’efficacité énergétique).
  - Attentes prudentielles de la Banque d’Angleterre :
    - Gouvernance : intégrer considérations liées aux risques climatiques dans la gouvernance, y compris au niveau du conseil d’administration, et supervision par des membres de la haute direction.
    - Gestion des risques : envisager le changement climatique à l’aune de l’appétit pour le risque validé par le conseil d’administration.
    - Recours régulier à l’analyse de scénarios : impératif pour vérifier la résilience stratégique.
    - Divulgation appropriée : définir et appliquer des méthodes d’évaluation et d’information en rapport avec ces risques.
  - Tests de résistance climatiques :
    - La Banque d’Angleterre sera la première autorité de réglementation à soumettre son système financier à différents tests de résistance correspondant à divers scénarios climatiques, y compris le statu quo et une transition vers zéro émission nette d’ici 2050.
    - Ces tests combineront des scénarios climatiques et des modèles macroéconomiques et financiers et feront appel aux techniques les plus avancées de gestion des risques.
    - La Banque d’Angleterre élaborera sa méthode en consultant des professionnels, y compris des experts du Réseau des banques centrales et des superviseurs pour le verdissement du système financier (groupe de 48 membres représentant des pays à l’origine de la moitié des émissions mondiales).
- Généralisation de l’investissement durable
  - Approche nécessaire : au-delà des instruments spécialisés (obligations vertes), l’investissement durable doit catalyser et soutenir toutes les entreprises en voie d’écologisation.
  - Performance : les stratégies d’investissement orienté ESG et les stratégies misant sur une dynamique d’amélioration ESG affichent de meilleurs résultats que les valeurs de référence mondiales depuis près d’une décennie.
  - Obstacles et solutions :
    - Mesure des indicateurs ESG pas systématique.
    - Besoin d’une taxinomie commune pour identifier rigoureusement les très bons résultats environnementaux.
    - La taxinomie verte de l’UE et l’obligation verte sont un bon début mais binaires; il faut enrichir la taxinomie pour pouvoir décliner 50 nuances de vert.
  - Objectif : permettre aux propriétaires d’actifs d’indiquer l’orientation de leur portefeuille au regard du risque climatique.

### Rôle des politiques publiques et recommandations
- Limites et complémentarité :
  - Le rythme de développement du nouveau système financier durable dépendra du niveau d’ambition des politiques climatiques gouvernementales.
  - La finance complétera, voire amplifiera, l’action publique mais ne s’y substituera jamais.
- Caractéristiques des cadres d’action efficaces :
  - Constants dans le temps (sans modifications arbitraires).
  - Transparents (objectifs, tarification, estimation des coûts).
  - Fondés sur des engagements (traités, contributions déterminées au niveau national, législation intérieure, consensus).
- Interaction marché-décideurs :
  - Les cadres doivent permettre des retours d’expérience entre le marché et les décideurs, analogues aux interactions en politique monétaire : les décideurs tiendront compte des réactions des marchés, et les marchés intégreront les objectifs, stratégies et instruments des décideurs.
- Danger à éviter :
  - Il faut empêcher un « moment Minsky » climatique en assurant que le système financier s’adapte aux changements que les décideurs veulent accélérer.

*Mark Carney, Finances & Développement, Décembre 2019.*

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