## La pandémie accélère la transition vers un travail plus informel et plus précaire

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### Synthèse générale
- La COVID-19 a accéléré des mégatendances déjà présentes : mutations démographiques et bouleversements technologiques qui transforment les marchés du travail, exacerbent les inégalités, accentuent la précarité de l’emploi et aggravent l’insécurité économique.
- La crise a des conséquences particulièrement dévastatrices pour les pays en développement : selon le Programme des Nations Unies pour le développement, ces pays devraient perdre au moins 220 milliards de dollars de revenu.
- L’objectif des décideurs doit être de bâtir des économies résilientes, équitables et durables en repensant les hypothèses traditionnelles sur l’emploi.

### Évolution démographique
- Beaucoup de pays avancés (Allemagne, États-Unis, Japon) et certains pays émergents (notamment la Chine) font face à des populations vieillissantes, tandis qu’une majorité de pays en développement connaissent une explosion de population jeune.
- Exemples chiffrés et faits observés :
  - En Inde, la population de jeunes âgés de 15 à 29 ans est de 362 millions de personnes et dépasse la population totale des États-Unis.
  - Le taux de chômage de cette cohorte en Inde était de 17,8 percent, soit trois fois plus élevé que celui de l’ensemble de la population active, même avant la pandémie.
  - Une enquête menée auprès de plus de 12 000 jeunes, réalisée dans 112 pays en avril et en mai, a montré un impact majeur de la pandémie sur les jeunes.
  - L’Organisation internationale du travail (OIT) a constaté que 17 percent des jeunes âgés de 18 à 29 ans préalablement salariés ont perdu leur emploi avec l’arrivée de la pandémie et 42 percent ont fait état d’une baisse de leur revenu.
- Risque : sans création d’emplois productifs et bien rémunérés, l’excédent de main-d’œuvre exercera des pressions à la baisse sur les salaires et les conditions de travail, freinant la progression de la classe moyenne et la croissance économique.

### Progrès technologique, automatisation et plateformes numériques
- La pandémie accélère l’automatisation et le recours aux technologies numériques, transformant les formes d’emploi (robotisation, agents conversationnels, plateformes numériques).
- Tendances observées :
  - L’automatisation progresse plus vite dans les pays développés (et en Chine), mais les pays en développement sont aussi exposés via plusieurs canaux (substitution de main-d’œuvre, relocalisation, ralentissement des exportations).
  - La pandémie met en évidence les fragilités des chaînes d’approvisionnement géographiquement dispersées, incitant certaines entreprises à automatiser ou à relocaliser.
  - L’économie des plateformes (commerce électronique, travail à la tâche) offre de nouvelles opportunités mais aussi de nouveaux risques : offre explosive de travailleurs jeunes et peu qualifiés pouvant dépasser la demande, baisse des rémunérations et sous-emploi.
- Données d’enquête :
  - En 2015, une enquête réalisée par Perkumpulan Prakarsa et le réseau JustJobs auprès de 205 chauffeurs de mototaxis travaillant via Gojek et GrabBike a montré que, parmi les répondants préalablement salariés, 51 percent étaient employés par l’économie formelle avant de rejoindre l’économie du travail à la tâche.
- Effets du télétravail et du téléapprentissage :
  - Ces évolutions creusent l’écart entre ceux qui ont accès à un ordinateur et à internet et ceux qui n’en ont pas, et entre ceux qui possèdent les compétences pour l’économie numérique et les autres.

### Précarité croissante et pertes de revenus
- La pandémie alimente une transition vers un travail plus informel et plus précaire ; l’emploi informel, qui stagnait ou régressait dans certains pays avant la pandémie, va vraisemblablement augmenter.
- Conséquences :
  - Les emplois informels et contractuels sont souvent moins bien rémunérés, moins productifs et offrent peu ou pas de protection sociale, rendant les travailleurs vulnérables aux chocs.
  - Une baisse du taux de chômage après la pandémie ne doit pas être confondue avec une véritable reprise si elle résulte d’un basculement vers des emplois informels et précaires.
- Perte de revenus globales :
  - L’OIT estime que les travailleurs du monde entier ont perdu 3 500 milliards de dollars de revenus du travail au cours des trois premiers trimestres de 2020, du fait de la pandémie qui a réduit leurs heures de travail.
- Risque structurel : les entreprises pourraient préférer recourir davantage à des travailleurs temporaires, contractuels et payés à la tâche plutôt qu’à des effectifs permanents.

### Solutions et recommandations politiques
- Prioriser une "croissance riche en emplois" plutôt que la poursuite mécanique de la croissance :
  - Favoriser les secteurs à forte intensité de main-d’œuvre qui augmentent la capacité de croissance (exemple : infrastructures).
  - Investir dans des activités à forte utilisation de main-d’œuvre de plus en plus productives en élargissant les chaînes de valeur (par exemple, passer de l’assemblage au cycle complet de production d’un vêtement, ou de l’agriculture de subsistance à la transformation alimentaire).
  - Assurer que la progression des salaires s’aligne sur les augmentations de la productivité.
- Rejeter l’idée "qu’il vaut mieux n’importe quel emploi plutôt que le chômage" :
  - Les emplois de faible qualité exacerbent les inégalités, gaspillent le potentiel productif et réduisent la demande globale.
  - Résister à l’allègement sans discernement de la réglementation du travail ; maintenir des mesures relatives au salaire minimum, à la sécurité sociale et des politiques actives du marché du travail (programmes d’aide à la recherche d’emploi et d’apprentissage).
- Réglementer la technologie et les plateformes numériques en plaçant l’intérêt public avant l’intérêt des entreprises :
  - Imposer le partage et la transparence des données aux entreprises technologiques qui gèrent des plateformes numériques.
  - Assurer que les travailleurs inscrits sur ces plateformes aient accès aux prestations et aux services de l’État.
  - Permettre aux gouvernements d’accéder aux données pour élaborer des mesures fondées sur des faits.
  - Appliquer plus rigoureusement le droit de la concurrence pour limiter le pouvoir des grandes entreprises en pleine croissance.
  - Repenser la fiscalité des entreprises technologiques afin de contribuer à étendre la couverture de la sécurité sociale aux travailleurs informels et contractuels.
- Investir massivement dans le capital humain :
  - Réformer et mettre à niveau l’éducation et la formation pour rendre les jeunes plus employables et permettre le réoutillage des travailleurs dont les secteurs faiblissent.
- Prioriser la résilience autant que l’efficience :
  - Maintenir et renforcer les investissements publics en santé et en éducation, dans la fonction publique et les systèmes de protection sociale.
  - Conserver la capacité de lancer des mesures de relance budgétaire et monétaire pour disposer de marges de manœuvre en période d’incertitude.

_Article par Sabina Dewan et Ekkehard Ernst, FINANCES & DÉVELOPPEMENT, Décembre 2020._

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_Source: https://www.imf.org/-/media/files/publications/fandd/article/2020/december/fr/rethinking-the-world-of-work-dewan.pdf_
