## Vaincre la Grande Fracture

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### Impact différencié de la COVID-19
- La COVID-19 frappe de manière disproportionnée les pauvres et les personnes en mauvaise santé, ainsi que celles dont la vie quotidienne les expose à des contacts plus nombreux.
- Les États-Unis comptent, au moment de la mise sous presse, le plus grand nombre de cas et de décès parmi les grands pays développés, lié à des normes sanitaires moyennes faibles, une faible espérance de vie (inférieure aujourd’hui à ce qu’elle était il y a seulement sept ans) et de fortes disparités en matière de santé.
- Deux pays illustrent des réponses contrastées : les États-Unis (extrême négatif) et la Nouvelle-Zélande (exemple positif) — la Nouvelle-Zélande a mobilisé la science, fait preuve de solidarité sociale et de confiance, maîtrisé la maladie et réoriente des ressources vers une économie plus verte et plus fondée sur la connaissance.

### Conséquences économiques et sociales structurelles
- La pandémie accélère l’automatisation et modifie la demande de main-d’œuvre :
  - Les robots sont plus faciles à protéger contre les virus et remplaceront, là où c’est possible, des travailleurs humains.
  - La communication vidéo réduira, au moins partiellement, la demande de transport aérien.
  - L’automatisation s’étend aux travailleurs peu qualifiés des services personne à personne (éducation, santé), creusant les inégalités.
- Mesures d’adaptation du marché du travail nécessaires mais insuffisantes :
  - L’accélération du développement des compétences et de la formation est indispensable mais ne suffira probablement pas.
  - Un programme complet est requis pour réduire les inégalités de revenu.

### Nécessité de réécrire les règles économiques
- Le modèle d’équilibre concurrentiel traditionnel ne rend pas bien compte de l’économie actuelle marquée par la puissance de marché et la recherche de rentes.
- Évolutions réglementaires et politiques recommandées :
  - Politiques monétaires davantage axées sur le plein emploi de tous les groupes et pas seulement sur l’inflation.
  - Lois sur la faillite plus équilibrées, remplaçant celles devenues favorables aux créanciers et insuffisamment responsabilisantes pour les banquiers pratiquant des prêts prédateurs.
  - Lois sur la gouvernance d’entreprise reconnaissant l’importance de toutes les parties prenantes, pas seulement des actionnaires.
  - Règles de la mondialisation protégeant les travailleurs et l’environnement, pas seulement servant les intérêts des entreprises.
  - Renforcement du droit du travail pour mieux protéger les travailleurs et laisser plus de place à l’action collective.
- Redistribution fiscale :
  - Certains pays à fortes inégalités de revenus marchandisés, comme les États-Unis, ont des systèmes d’imposition régressifs où ceux qui gagnent le plus paient une part plus faible de leurs revenus en impôts que les travailleurs plus modestes.

### Règles publiques, résilience et préparation
- Sous le néolibéralisme, des politiques publiques (libéralisation des marchés financiers et des capitaux, passage des régimes de retraite à prestations définies vers des régimes à cotisations définies) ont accru l’insécurité individuelle, la volatilité macroéconomique et affaibli les stabilisateurs automatiques.
- Des pays insuffisamment préparés ont construit des chaînes d’approvisionnement mondiales peu résilientes ; ex. incapacité à fournir des masques, gants, tests et respirateurs en quantités suffisantes.

### Dimension internationale et solidarité
- La pandémie creuse les inégalités entre pays et au sein des pays :
  - Les pays les moins avancés ont des populations en moins bonne santé, des systèmes de santé moins préparés et moins de ressources pour faire face aux répercussions économiques.
- La pandémie ne disparaîtra pas tant qu’elle ne sera pas maîtrisée partout ; la reprise économique mondiale requiert une action coordonnée.
- Mesure non utilisée et proposée :
  - Une émission de 500 milliards de dollars de droits de tirage spéciaux (DTS) — instrument utilisé en 2009 — n’a pas été employée en raison de réticences, notamment des États-Unis et de l’Inde.
  - Fournir ces DTS serait extrêmement utile aux pays en développement et aux pays émergents, à un coût nul ou modique pour les contribuables des pays développés.
  - Idéalement, les pays développés verseraient leurs DTS à un fonds à utiliser par les pays en développement pour couvrir les besoins générés par la pandémie.
- Risques de crises de la dette :
  - La combinaison de taux d’intérêt bas et de prêts extravagants aux pays émergents et aux pays en développement a conduit plusieurs pays à une dette supérieure à ce qu’ils peuvent assurer de servir, compte tenu de la récession induite par la pandémie.
  - Une restructuration de la dette est inévitable ; la question est de savoir si elle sera ordonnée ou désordonnée.
- Nationalisme du vaccin vs partage des connaissances :
  - Certains pays adoptent un « nationalisme du vaccin », tandis que d’autres (ex. Costa Rica) cherchent à mettre toutes les connaissances utiles à la gestion de la COVID-19 au service du monde entier.

### Conclusion et appel à l’action
- Sans une démonstration accrue de solidarité mondiale et nationale, la pandémie accentuera les disparités et laissera des cicatrices durables.
- Les institutions internationales, comme le FMI, ont montré la voie et agi de manière exemplaire ; certains pays ont pris des initiatives efficaces en interne, mais les échecs ailleurs freinent la riposte mondiale indispensable.
- Il n’est pas trop tard pour changer de cap ; la pandémie va nous accompagner un certain temps et ses conséquences économiques perdureront plus longtemps.

*JOSEPH STIGLITZ, professeur à l’Université Columbia et lauréat du prix Nobel d’économie.*

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