## DONNER UNE DIMENSION ÉTHIQUE AUX FINANCES PUBLIQUES

## Source details

**Canonical URL:** [DONNER UNE DIMENSION ÉTHIQUE AUX FINANCES PUBLIQUES](https://www.imf.org/-/media/files/publications/fandd/article/2022/march/fr/mauro.pdf)

## Other formats

- [Markdown version](/-/media/files/publications/fandd/article/2022/march/fr/mauro.pdf.md)
- [Structured JSON version](/-/media/files/publications/fandd/article/2022/march/fr/mauro.pdf.json)

---

### Synthèse principale
- Les décisions de fiscalité et de dépenses publiques reflètent des choix moraux (Quelles parts du revenu prélevées par l’État ? Les riches devraient-ils payer davantage ? Services publics gratuits ?).
- Les économistes ont traditionnellement privilégié l’efficience économique et la règle d’or (traitez les autres comme vous souhaiteriez qu’ils vous traitent), en se focalisant sur les individus (revenu, patrimoine, potentiel de dépenses), souvent dans une perspective issue des sociétés WEIRD (occidentales, éduquées, industrialisées, riches et démocratiques).
- Les travaux récents en psychologie morale évolutionniste montrent que les jugements moraux intuitifs favorisent la coopération de groupe et que les décisions morales sont souvent rapides et justifiées ensuite par le raisonnement.
- Tenir compte d’un spectre plus large de jugements moraux peut permettre d’élaborer et de présenter des mesures publiques plus acceptables pour des groupes aux valeurs différentes et améliorer l’adhésion aux politiques budgétaires.

### Théorie des fondements moraux (énumération exacte)
D’après Haidt (2012), six fondements moraux sont devenus des réponses évolutionnistes :
1) Soin/blessure : En tant qu’êtres humains, nous sommes sensibles à la souffrance et disposés à prendre soin des personnes dans le besoin. Ces sentiments ont évolué en réaction à la nécessité de s’occuper des enfants.
2) Équité/tromperie : Nous apprécions et récompensons la collaboration et l’altruisme réciproque, alors que nous voulons éviter ou sanctionner les tricheurs. La coopération augmente les chances de survie.
3) Loyauté/trahison : Nous récompensons les individus qui ont l’esprit d’équipe et sanctionnons ceux qui trahissent notre groupe. Cela est comparable à l’équité/tromperie, mais cible l’appartenance à un groupe plutôt que l’humanité dans son ensemble.
4) Autorité/subversion : Nous respectons le rang et le statut sociaux et sommes sensibles aux signes indiquant que d’autres personnes se comportent (ou non) correctement, compte tenu de leur position. Cela a évolué devant l’enjeu de s’adapter à la vie au sein de hiérarchies sociales.
5) Caractère sacré/déchéance : Nous éprouvons du dégoût lorsque nous observons une chose qui semble polluée (au sens propre ou au sens figuré). Nous rêvons de pureté dans la nature, les sentiments et les relations ; nous considérons parfois que des objets, des lieux, des personnes et des principes sont sacrés, surtout dans le contexte de la religion. Cela résultait probablement de la nécessité d’éviter les agents pathogènes.
6) Liberté/oppression : Les êtres humains coopèrent souvent dans des systèmes hiérarchiques, mais s’unissent pour se révolter contre des dirigeants qui se comportent comme des tyrans. À gauche, le désir de lutter contre l’oppression et de la remplacer par l’égalité est dirigé contre le capitalisme et les entreprises. À droite, ce combat vise les réglementations publiques et les traités internationaux.
- Si les deux premiers fondements sont fréquents dans la tradition WEIRD et compatibles avec la règle d’or, les quatre autres peuvent conduire à traiter différemment selon l’appartenance à un groupe.

### Applications aux débats publics
- Réponse aux suppressions d’emplois liées à l’automatisation et à la mondialisation :
  - Approches traditionnelles : libéraliser marchés du travail et du logement pour favoriser la mobilité individuelle.
  - Limite identifiée : néglige le rôle des communautés; soutenir les communautés affectées gagne en importance.
- Immigration et accès aux services financés par l’impôt :
  - Analyses économiques classiques évaluent coûts et avantages pour citoyens/résidents sans intégrer la préservation de l’identité culturelle.
  - L’identité culturelle est cruciale pour de nombreux individus et influence les préférences sur l’accès des immigrés aux services publics.
- Clivage mondialistes/universalistes vs nationalistes/communautariens :
  - Universalistes : altruisme et confiance qui ne varient pas avec l’éloignement social.
  - Communautariens : altruisme et confiance diminuant avec l’éloignement social.
- Recherches empiriques citées :
  - Enke, Rodríguez-Padilla et Zimmermann (2020) lient le clivage gauche–droite aux valeurs morales universalistes vs communautaristes.
  - Klemm et Mauro (2021) constatent que l’opposition des communautariens à la fiscalité progressive a reculé parmi les personnes directement pénalisées par la pandémie (perte d’emploi ou maladie).
  - Stantcheva (2021) montre que les notions d’équité sont plus importantes que les vues sur l’efficience pour former l’opinion sur la progressivité de l’impôt sur le revenu ou le patrimoine hérité.

### Exemples de cadrages fondés sur les fondements moraux
- Pureté :
  - Présenter une taxe carbone comme protection de la pureté de la terre, analogue aux « taxes sur le péché » (alcool, tabac).
  - Les communautariens peuvent être plus réceptifs à la préservation de la propreté locale plutôt qu’aux arguments sur les changements climatiques globaux.
  - La pureté peut sous-tendre la volonté d’équilibrer le budget (analogies avec la mise en ordre du budget familial; références au mouvement Tea Party et au « schwarze Null » en Allemagne).
- Loyauté :
  - Mobiliser le patriotisme pour promouvoir compétitivité scientifique, technologique et productivité nationale.
- Autorité :
  - Utiliser figures respectées (policiers, militaires, enseignants, médecins, personnes âgées, chefs religieux) selon contexte pour présenter des messages (ex. hausse des dépenses de santé annoncée par un médecin militaire en uniforme pour un public conservateur).

### Rôle de l’information
- Les positions extrêmes peuvent refléter un manque d’information. Expériences montrent que demander d’abord des explications factuelles sur le fonctionnement d’une mesure modère ensuite les opinions.
- Méthodologie effective : interroger sur opinions, fournir informations factuelles complémentaires, puis réinterroger pour mesurer l’impact de l’information sur le jugement.
- La communication d’informations peut amorcer la conviction et faciliter l’adhésion à des mesures budgétaires lorsque le public est ouvert à l’information.

### Recommandations politiques et implications pratiques
- Enrichir l’analyse des politiques budgétaires en tenant compte d’un éventail plus large de jugements moraux (soin, équité, loyauté, autorité, pureté, liberté).
- Concevoir des mesures en évaluant comment elles seraient perçues par personnes aux jugements moraux différents et adapter le cadrage en conséquence pour augmenter l’acceptabilité.
- Utiliser des figures crédibles et des récits moraux pertinents pour différents publics (ex. autorités médicales ou militaires selon le contexte).
- Intégrer des efforts d’information factuelle structurée (question-puis-information-puis-question) pour réduire les positions extrêmes et favoriser des jugements modérés.
- Étudier et étendre les vastes travaux empiriques récents qui mettent en lien jugements moraux et préférences de politique publique pour guider la conception et la communication des réformes fiscales et de dépenses.

*Paolo Mauro, FINANCES & DÉVELOPPEMENT, Mars 2022.*

---


_Source: https://www.imf.org/-/media/files/publications/fandd/article/2022/march/fr/mauro.pdf_
