## LES SUPERPUISSANCES TOURNENT LE DOS AU LIBRE-ÉCHANGE

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### Tension autour du système commercial multilatéral
- Les grandes puissances qui ont bâti et entretenu le système de libre-échange ont désormais d’autres priorités, plaçant la plupart des pays émergents et des pays en développement dans une position difficile.
- Les États-Unis et la Chine « remanient le système » et contraignent les autres pays à « choisir leur camp » dans une rivalité géostratégique croissante.
- L’Organisation mondiale du commerce (OMC) souligne qu’un commerce ouvert est le meilleur moyen d’atténuer les coûts de l’invasion de l’Ukraine par la Russie ; le commerce mondial et les échanges sur les chaînes d’approvisionnement mondiales ont continué de croître en 2022, les échanges sur les chaînes d’approvisionnement ayant augmenté de 4 % d’une année sur l’autre au deuxième trimestre 2022.
- Malgré des prédictions initiales de flambée des prix alimentaires, « les marchés mondiaux ont en réalité stabilisé les prix (voir l’indice des prix des produits alimentaires de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture) ».

### Emplois et cohésion sociale au niveau national
- Depuis la crise financière mondiale de 2008, la mondialisation et l’ouverture du commerce ont été vivement critiquées, alimentant la polarisation politique dans les pays industrialisés.
- Le président américain Donald Trump a imposé des droits de douane aux alliés et partenaires (Canada, Mexique, Union européenne), invoquant la sécurité nationale et la protection des emplois et de l’industrie manufacturière.
- Les pays en développement dont les stratégies reposaient sur des promesses d’accès aux marchés « risquent désormais d’en être exclus ».

### Course à la suprématie technologique
- La Chine et les États-Unis mènent une « course effrénée à la suprématie technologique » où le libre-échange est perçu comme un inconvénient.
- En 2015, la Chine a lancé la stratégie « Fabriqué en Chine 2025 », un plan de développement rapide sur dix ans via subventions et entreprises d’État.
- Les États-Unis ont répondu par des « sanctions, des listes noires, des contrôles à l’exportation et à l’importation, des restrictions à l’investissement, des interdictions de visa et des règles sur les transactions technologiques » (qualifiées de « techno-nationalisme américain »).
- En octobre 2022, de nouvelles restrictions ont été instaurées pour limiter la capacité de la Chine à acquérir des semi-conducteurs avancés et la technologie nécessaire à leur fabrication.
- Conséquence pour les pays en développement : « la perspective d’un découplage technologique les obligera à choisir entre un camp ou l’autre », comme pour les pays poussés à rompre leurs liens avec Huawei.

### Sécurité d’approvisionnement
- La pandémie de COVID-19 a mis en évidence les perturbations des échanges et des chaînes d’approvisionnement, favorisant la « relocalisation de la production en pays allié » pour limiter la dépendance à des fournisseurs potentiellement hostiles.
- L’OMC plaide que l’ouverture des marchés contribue à garantir la sécurité d’approvisionnement, mais les grandes puissances suivent d’autres approches.
- En décembre 2022, le Canada et ses alliés (Allemagne, Australie, États-Unis, France, Japon et Royaume-Uni) ont annoncé la constitution de l’Alliance pour des minéraux critiques durables ; les pays du Groupe des Sept élaborent une initiative pour investir dans la sécurité d’approvisionnement des minéraux critiques.
- Risque pour les pays en développement : retour à des dynamiques de type guerre froide — courtisés pour leurs ressources stratégiques avec « des conséquences généralement dévastatrices en matière de gouvernance ».

### Action climatique et politiques industrielles
- Les États-Unis et l’Union européenne ont mis en place des ensembles de politiques industrielles, subventions et restrictions commerciales pour réduire les émissions de gaz à effet de serre tout en favorisant la production nationale.
- Aux États-Unis, la nouvelle loi sur la réduction de l’inflation prévoit 400 milliards de dollars de subventions pour les énergies renouvelables et les véhicules électriques contenant une quantité minimale de pièces nord-américaines.
- L’Union européenne a lancé le « Pacte vert pour l’Europe » et un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières dont l’entrée en vigueur est prévue en octobre 2023, imposant une « tarification des émissions » sur les importations.
- Pour les pays en développement, ces mesures commerciales ressemblent à des « forteresses » (la « forteresse États-Unis » et la « forteresse Europe ») qui pourraient empêcher leur accès aux marchés construits par les pays riches.

### Réponse à une guerre d’agression et sanctions
- La réaction occidentale à l’invasion russe de l’Ukraine a inclus un ensemble de sanctions économiques et commerciales ; cependant, nombre de pays ne les ont pas rejointes.
- Plusieurs pays en développement sont dépendants de la Russie (sécurité, céréales), n’ont pas été consultés sur les sanctions, ou craignent que des régimes de sanctions futurs ne se retournent contre eux.

### Découplage économique, impacts et projections
- Les nouvelles priorités des grandes puissances accroissent l’incertitude pour les petits États et les pays en développement ; l’économie mondiale pourrait se diviser en deux blocs rivaux.
- Travaux récents de l’OMC prévoient des pertes de bien-être (ou des réductions cumulées du revenu réel) pouvant atteindre 12 % dans certaines régions, les impacts les plus prononcés étant observés dans les régions à faible revenu.
- Signes de découplage économique entre les États-Unis et la Chine :
  - Les investissements directs chinois aux États-Unis sont passés d’un pic de 46,5 milliards de dollars en 2016 à 4,8 milliards de dollars en 2019.
  - En 2022, les flux commerciaux entre les États-Unis et la Chine ont atteint un record historique de 690,6 milliards de dollars, mais le pourcentage de marchandises chinoises dans le total des importations américaines a diminué, tout comme la valeur des marchandises américaines exportées vers la Chine en pourcentage du total des exportations américaines.
  - Un rapport de DHL et de la Stern School of Business indique une baisse beaucoup moins prononcée des flux transfrontaliers entre la Chine et les alliés des États-Unis, suggérant que le découplage pourrait être plus lent et limité ailleurs.

### Choix stratégiques : alignement vs non-alignement
- Si les États-Unis et la Chine exigent « une allégeance sans faille », les autres pays font un calcul différent : certains pourraient trouver un avantage à s’aligner, d’autres seraient mieux avisés de rester non alignés.
- Le non-alignement peut permettre :
  - De renforcer le commerce, l’investissement et la production au niveau régional, en dehors des grandes puissances.
  - D’éviter la déstabilisation pour la sécurité et l’économie (citation d’un ministre de Singapour : « si nous prenons parti, c’est très déstabilisant, que ce soit pour notre sécurité ou pour notre économie »).
  - D’utiliser une voix collective pour exhorter les grandes puissances à créer ou utiliser de nouvelles procédures et institutions multilatérales afin d’intégrer les intérêts des plus petits pays.
- Exemples : Singapour, pays non aligné, a pris des positions indépendantes historiques (refus de soutenir l’invasion du Timor oriental par l’Indonésie en 1975, opposition à l’invasion de la Grenade par les États-Unis en 1983, opposition à l’invasion de l’Ukraine par la Russie).

### Conséquences et recommandations implicites
- Les pays en développement voudront négocier échanges, investissements, aide, achats d’armes et sécurité auprès de plusieurs sources ; beaucoup dépendent encore des armes russes, de l’énergie, des produits alimentaires et des engrais russes, et jouent simultanément sur des liens d’aide, d’échanges et d’investissements chinois et des marchés en Europe et Amérique du Nord.
- Les pays doivent rappeler aux grandes puissances qu’ils n’accorderont leur soutien que si leurs intérêts sont pris en compte dans les processus qui redéfinissent les priorités commerciales et géoéconomiques.
- Il est suggéré que le reste du monde se prépare à un certain niveau d’autonomie et « reste non aligné » pour garantir que la rivalité entre les superpuissances ne mette pas en péril les autres pays.

*Article de Ngaire Woods (Finances & Développement, Juin 2023).*

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