## Réinventer l’économie — Angus Deaton

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### Faiblesses générales de la science économique
- Pouvoir
  - En vantant les mérites des marchés libres et concurrentiels et des évolutions technologiques exogènes, les économistes ne se rendent pas toujours compte de l’importance du pouvoir dans la fixation des prix et des salaires, dans le choix de l’orientation de l’évolution technologique et dans l’influence exercée sur le monde politique.
  - Sans une analyse du pouvoir, il est difficile de comprendre les inégalités ou d’autres aspects du capitalisme moderne.
- Philosophie et morale
  - La discipline a généralement arrêté de s’interroger sur la morale et sur ce qui constitue le bien‑être humain; elle est devenue technocratique et axée sur l’efficacité.
  - L’économie du bien‑être a disparu des programmes d’études; on replie souvent sur un utilitarisme fondé sur le revenu et on assimile fréquemment le bien‑être à l’argent ou à la consommation.
  - L’individu reçoit plus d’attention que les relations entre personnes au sein des familles ou des communautés.
- Efficacité
  - L’efficacité est importante mais elle est accordée trop de primauté au détriment d’autres objectifs, notamment la justice sociale.
  - Référence à Lionel Robbins: la science économique comme répartition de ressources rares entre objectifs concurrents; version stricte: se concentrer sur l’efficacité et laisser l’équité aux politiciens.
  - Lorsque l’efficacité se traduit par une redistribution vers le haut, « nos recommandations sont interprétées comme une autorisation de piller. »
  - Référence à Keynes: concilier efficacité économique, justice sociale et liberté individuelle; la justice sociale passe souvent au second plan.
- Méthodes empiriques
  - La révolution de la crédibilité en économétrie a répondu à des affirmations douteuses, mais les méthodes aujourd’hui approuvées (essais contrôlés randomisés, doubles différences, modèles de discontinuité de la régression) centrent l’attention sur des effets locaux et détournent l’attention de mécanismes lents avec des décalages longs et variables.
  - Les historiens, maîtrisant contingence et causalité multiple, identifient souvent mieux des mécanismes plausibles et essentiels que ne le font certaines méthodes économiques contemporaines.
- Humilité
  - Les économistes sont souvent trop sûrs d’avoir raison; les outils sont puissants mais reposent sur des hypothèses non valables dans toutes les circonstances.
  - Il faut admettre qu’il y a presque toujours plusieurs façons d’envisager une situation.

### Changements d’avis et réévaluations personnelles
- Syndicats
  - L’auteur, après plus d’un demi‑siècle de pratique, a changé d’avis: il considérait autrefois les syndicats comme un obstacle à l’efficacité et se réjouissait de leur déclin.
  - Aujourd’hui, les grandes entreprises ont trop de pouvoir sur conditions de travail, salaires et décisions à Washington; les syndicats ont peu d’influence face aux groupes de pression des entreprises.
  - Le déclin des syndicats contribue à la baisse de la part des salaires, au creusement du fossé entre cadres et travailleurs, à la destruction des collectivités et à la montée du populisme.
  - Daron Acemoglu et Simon Johnson: l’orientation de l’évolution technologique dépend de ceux qui ont le pouvoir de décider; les syndicats doivent pouvoir influer sur les décisions concernant l’intelligence artificielle.
- Libre‑échange et mondialisation
  - L’enthousiasme pour l’évolution technologique comme instrument d’enrichissement universel « n’est plus défendable (s’il l’a déjà été). »
  - L’auteur est plus sceptique sur les bienfaits du libre‑échange pour les travailleurs américains.
  - Il doute que la mondialisation soit la principale cause de la réduction importante de la pauvreté mondiale au cours des 30 dernières années; il estime que la réduction de la pauvreté en Inde a « pas grand‑chose à voir avec le commerce mondial », et que la réduction de la pauvreté en Chine aurait pu se faire avec moins de dégâts pour les travailleurs des pays riches si la Chine avait moins épargné son revenu national et permis à sa croissance manufacturière d’être absorbée par la demande intérieure.
  - L’auteur reconnaît des obligations envers ses compatriotes différentes de celles envers les étrangers: « Nous avons certainement le devoir d’aider ceux qui sont dans la détresse, mais nous avons aussi des obligations envers nos compatriotes que nous n’avons pas envers les autres. »
- Immigration
  - L’auteur a abandonné sa position antérieure favorable à l’immigration aux États‑Unis; il note que les convictions des économistes reposent souvent sur des modèles économétriques crédibles mais centrés sur le court terme.
  - Analyse à plus long terme (150 dernières années): les inégalités étaient prononcées lorsque les États‑Unis étaient un pays ouvert, moins prononcées lorsque les frontières étaient fermées, et se sont accentuées après la loi Hart–Celler (loi sur l’immigration et la nationalité de 1965) lorsque la proportion de personnes nées à l’étranger est revenue à ses niveaux de la fin du XIXe siècle.
  - Théorie plausible: la grande migration interne des Afro‑Américains vers le Nord n’aurait pas eu lieu si les patrons des usines avaient pu embaucher les migrants européens qu’ils préféraient.

### Appel à une transformation radicale de la discipline
- Urgence
  - L’humanité fait face à des crises existentielles dominées par la santé de la planète et les enjeux environnementaux.
  - L’économie mondiale était déjà instable et fragile avant la pandémie; sa reprise a mis en évidence la profondeur et l’aggravation des inégalités (revenus, actifs, réponses aux besoins humains fondamentaux).
  - Les tensions sociopolitiques et les conflits géopolitiques créent des sociétés à risque de dysfonctionnement grave.
- Critique du courant dominant
  - Le courant dominant persiste à faire comme si de petits changements suffisaient; or la plupart des préceptes présentés comme sagesse économique sont au mieux trompeurs et au pire faux.
  - Des groupes de pression au sein de la discipline colportent des demi‑vérités ou des mensonges sur des enjeux fondamentaux, y compris le fonctionnement des marchés mondiaux.
- Appel à interdisciplinarité et humilité
  - Les économistes gagneraient à s’intéresser davantage aux idées des philosophes, des historiens et des sociologues, à l’image d’Adam Smith.
  - La science économique a besoin d’une plus grande dose d’humilité, d’un sens plus aigu de l’histoire et d’un vif encouragement à la diversité.

*Angus Deaton — MARS 2024, F&D*

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