## Relever les défis de la nouvelle ère

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### Le bilan du paradigme néolibéral
- Le paradigme néolibéral a élargi le champ d’action des marchés et réduit celui des pouvoirs publics.
- Effets négatifs relevés :
  - Accentuation des inégalités au sein des pays.
  - Faible contribution à la transition climatique.
  - Angles morts allant de la santé publique mondiale à la résilience des chaînes d’approvisionnement.
- Progrès constatés :
  - Croissance économique record dans bon nombre de pays en développement ayant permis un recul massif de l’extrême pauvreté.
  - Observations de cas contrastés :
    - Les pays qui ont réussi le mieux (ex. la Chine) n’adhéraient pas strictement aux règles néolibérales et ont employé des politiques industrielles, entreprises publiques, réglementation des mouvements de capitaux, ainsi qu’une relative libéralisation des marchés.
    - Certains pays respectant strictement la doxa néolibérale, comme le Mexique, ont vu leurs résultats s’effondrer.

### Méthodologie économique : dépendance au contexte et plasticité des principes
- L’économie ne fournit pas de solutions universelles : « la réponse à pratiquement n’importe quelle question est ‘cela dépend’ ».
- L’analyse économique doit examiner la dépendance au contexte et expliquer comment et pourquoi les résultats varient selon l’environnement économico-politique.
- Exemple : la Chine a tiré parti des marchés et de la mondialisation via des innovations non conventionnelles (système de responsabilité des ménages, régime de doubles prix, entreprises de bourgs et de villages, zones économiques spéciales) non prévues par les recommandations politiques occidentales classiques.

### Travail, classe moyenne et emplois de qualité
- Menace sociale majeure : érosion de la classe moyenne dans les pays avancés.
- Facteurs de polarisation du marché du travail :
  - Hypermundialisation.
  - Automatisation.
  - Progrès technologique favorisant les plus qualifiés.
  - Politiques d’austérité.
- Recommandations de politique pour reconstituer la classe moyenne :
  - Prioriser la création d’emplois de qualité.
  - Accent mis sur la demande (entreprises et technologies) et sur l’offre (compétences, formations).
  - Cibler particulièrement les services, qui seront la première source de débouchés professionnels.
  - Orienter les politiques sur la productivité, car les gains de productivité sont « la condition sine qua non d’emplois de qualité pour les travailleurs les moins qualifiés » et un complément indispensable au salaire minimum et à la réglementation du travail.
  - Expérimenter de nouvelles politiques et concevoir des politiques industrielles pour des services à forte intensité de main-d’œuvre.

### Désindustrialisation prématurée dans les pays en développement
- Phénomène : niveaux maximums d’emplois formels dans le secteur manufacturier atteints à des niveaux de revenus bien plus bas ; la désindustrialisation de l’emploi commence plus tôt dans le processus de développement.
- Conséquences :
  - Problème social (emploi).
  - Frein à la croissance : empêche la reproduction des stratégies d’industrialisation du passé axées sur l’exportation, désormais inopérantes lorsque les secteurs exportateurs utilisent énormément de main-d’œuvre qualifiée et de capitaux.
- Implication politique : les pays en développement devront s’appuyer moins sur l’industrialisation et davantage sur les emplois de services productifs.
- Nécessité : élaborer des stratégies de développement axées sur les services, surtout pour les services non exportateurs dominés par de très petites entreprises — nécessitent des politiques entièrement nouvelles et encore jamais expérimentées.

### Changement climatique : du cadre idéal aux réalités politiques
- Cadre optimal (monde idéal des économistes) :
  - Prix mondial du carbone assez élevé (ou système équivalent de plafonnement et d’échange d’émissions).
  - Subventions mondiales aux technologies vertes innovantes.
  - Flux substantiel de ressources financières vers les pays en développement.
- Réalité politique : le monde organisé autour de nations souveraines est peu susceptible de produire cette solution optimale.
- Voies pragmatiques observées et évaluées :
  - Politiques industrielles nationales (ex. Chine pour le solaire et l’éolien) ont fait baisser les prix mondiaux des énergies renouvelables malgré la moquerie concurrentielle.
  - La loi sur la réduction de l’inflation aux États-Unis et le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières dans l’Union européenne :
    - Reposent sur des négociations politiques intérieures visant à transférer une partie des coûts à d’autres pays.
    - Ont « plus de chances de faire davantage pour la transition écologique que n’importe quel accord international ».
- Rôle recommandé pour les économistes :
  - Cesser d’être des puristes défendant des solutions optimales uniquement.
  - Être créatifs et imaginer des solutions tenant compte des contraintes politiques et de second rang.
  - Présenter des réponses pragmatiques adaptées au contexte national et aux contraintes politiques réelles.

### Un nouveau modèle de mondialisation
- Facteurs récents qui affaiblissent l’hypermundialisation :
  - Problèmes de répartition.
  - Accent sur la résilience.
  - Compétition géopolitique croissante entre les États-Unis et la Chine.
- Nécessité de rechercher un nouvel équilibre entre les exigences de l’économie mondiale et les impératifs économiques, sociaux et politiques nationaux.
- Le passé comme référence : à l’époque de Bretton Woods, la gestion nationale était moins entravée par des règles mondiales, sans empêcher l’essor du commerce et de l’investissement à long terme ; exemples de succès : les tigres asiatiques.
- Condition pour un résultat positif aujourd’hui : que les grandes puissances ne priorisent pas la géopolitique au point de voir l’économie mondiale uniquement comme un jeu à somme nulle.
- Rôle des économistes :
  - Définir de nouvelles règles pour l’économie mondiale favorisant un rééquilibrage.
  - Formuler des politiques aidant les gouvernements nationaux à poursuivre agendas économiques, sociaux et environnementaux tout en évitant des politiques explicitement préjudiciables aux autres pays.
  - Délimiter clairement la frontière entre domaines nécessitant coopération mondiale et ceux où l’action nationale doit primer.
  - Aborder « l’arbitrage à faire entre les avantages retirés du commerce et ceux que procure la diversité institutionnelle nationale ».

### Une nouvelle boussole : objectif final de l’économie
- Critique du PIB comme boussole unique du XXe siècle : croissance du PIB mesurée uniquement en valeur monétaire, quête d’augmentation sans fin au détriment de la lutte contre les inégalités et de la protection du monde vivant.
- Proposition de nouvel objectif pour le XXIe siècle : « l’épanouissement de l’être humain sur une planète vivante ».
- Appel à renouveler modèles et méthodes :
  - Rappel de John Maynard Keynes (1938) : « l’économie est une science qui pense en termes de modèles, associée à l’art de choisir entre ces modèles ceux qui sont pertinents par rapport au monde contemporain ».
  - Nécessité pour les économistes contemporains d’établir de nouveaux modèles tenant compte des connaissances, des réalités et des valeurs actuelles.
  - Les économistes doivent stimuler et non brider l’imagination collective pour proposer des solutions concrètes aux défis : accélération de la transition climatique, création d’économies inclusives, promotion du développement économique des pays pauvres.

*Dani Rodrik, « Relever les défis de la nouvelle ère », F&D, MARS 2024.*

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