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L'Afrique, défi systémique
Commentaire
par Michel Camdessus
directeur général du Fonds monétaire international

Le Monde
17 janvier 2000

Reproduit avec l'autorisation du journal Le Monde

anglais

Depuis trop longtemps, malgré bien des efforts et des initiatives de toute sorte, les progrès de l'Afrique vers son développement économique et humain restent précaires. Un potentiel énorme existe pourtant, et la communauté internationale ne peut se résigner à le laisser en jachère. Voilà bien le test par excellence de notre capacité à répondre au défi premier du troisième millénaire : faire reculer la pauvreté là ou elle est la plus criante. L'enjeu humanitaire est aveuglant. L'enjeu stratégique ne l'est pas moins : comme l'a si bien dit Angel Gurria, le ministre des finances du Mexique, dans un siècle d'abondance, la pauvreté est le risque systémique majeur.

Comment donc relever ce défi ? Une conférence des pays d'Afrique subsaharienne va y réfléchir à Libreville (Gabon) du 17 au 19 janvier à l'initiative du président Bongo, avec la participation d'un grand nombre de ses collègues chefs d'Etat. Appelé à y prendre part, je voudrais consigner ici quelques-uns des éléments qui fondent ma confiance : un nouveau départ est possible pour l'Afrique à condition que tous les Africains y participent et que le monde entier leur prête main forte.

L'environnement économique s'améliore. La croissance annuelle du PIB réel de l'Afrique a atteint 4 %, en moyenne, ces cinq dernières années, malgré bien des circonstances adverses. Elle est maintenant positive par tête d'habitant, après près de vingt ans d'appauvrissement continu. Certains pays enregistrent maintenant des taux de l'ordre de 5 à 8 %. L'inflation annuelle est ramenée désormais à un seul chiffre contre les 40 % de la première moitié des années 90. Cela témoigne du succès des politiques d'ajustement structurel, lorsqu'elles sont appliquées avec persévérance, et d'opérations indispensables et trop longtemps différées telles que la dévaluation du franc CFA en 1994.

Ces performances peuvent être amplifiées par une conjoncture économique mondiale maintenant de plus en plus favorable en Asie, en Amérique latine et en Europe, offrant aux produits africains des marchés de plus en plus dynamiques.

Au-delà de ces développements conjoncturels encourageants, l'Afrique peut bénéficier de plusieurs prises de conscience majeures de l'opinion mondiale. En Afrique d'abord : nul ne prône plus désormais de prétendues « politiques alternatives » de développement qui permettraient de faire l'économie des efforts d'assainissement nécessaires. Chacun y est prêt à reconnaître que le développement passe par le renforcement de la stabilité macroéconomique, la consolidation des secteurs financiers, la refonte des cadres législatifs, réglementaires et judiciaires, la poursuite des efforts d'intégration régionale, le raffermissement de la démocratie et la bonne gestion des affaires publiques.

En Afrique, comme ailleurs, on sait désormais que la transparence et la lutte contre la corruption ne sont plus des matières à option.

Le monde, aujourd'hui, perçoit aussi beaucoup mieux la nature de la relation entre qualité des équilibres macroéconomiques, croissance et recul de la pauvreté. Nous savons beaucoup mieux qu'elle est circulaire. Lutter contre la pauvreté par des investissements bien choisis dans les domaines de la santé, l'éducation ou les infrastructures rurales a un effet amplificateur des dynamiques de croissance. Bien plus, la perspective de développement humain inscrite dans ces efforts confère à des stratégies macroéconomiques et structurelles nécessairement rigoureuses leur justification finale et peuvent leur gagner le soutien populaire indispensable. La lutte contre la pauvreté et les stratégies d'excellence macroéconomique se soutiennent ainsi mutuellement.

Cette circularité est une des clés qui pourraient permettre à l'Afrique de porter désormais progressivement ses taux de croissance de ce palier de 4 à 5 % à celui de 6 à 8 %, nécessaire pour permettre de réduire de moitié avant l'an 2015 la fraction de la population vivant dans l'extrême pauvreté, comme le monde s'y est engagé lors de la conférence de Copenhague en 1995.

L'autre clé est la paix. Les conflits armés, qui affectent directement ou indirectement un bon tiers des économies subsahariennes, sont aujourd'hui l'obstacle majeur au développement. Nul ne nie plus la nécessité d'un effort concerté de la communauté internationale pour restreindre les ventes de matériels militaires dans les régions sensibles, même en ce qui concerne les armes légères : celles, précisément, que l'on fait porter à des milliers d'enfants enrôlés aujourd'hui en première ligne. Rares sont ceux, aussi, qui contestent le bien-fondé de l'invitation faite par le secrétaire général des Nations unies aux pays africains de ramener les dépenses militaires à 1,5 % du PIB et à imposer une croissance zéro aux budgets militaires pendant la prochaine décennie.

Ces évolutions dans les esprits pourraient et, à mon sens, devraient en nourrir une autre : la redécouverte du sens de l'aide du développement et de ses chances de succès. Cette évolution devrait nous arracher à cette prétendue « fatigue de l'aide » qui a servi d'alibi à sa chute vertigineuse au plan mondial au cours des dernières années. C'est impératif, ne serait-ce que pour permettre aux pays donateurs de porter leur soutien au développement au niveau des engagements pris.

Nous touchons ici au coeur de la question. Au cours des dix dernières années, Nord et Sud ont décidé de mener ensemble le combat contre la pauvreté par des actions convergentes : le Sud améliorant ses politiques et les centrant sur le développement humain ; le Nord y contribuant par ses financements, ses efforts de réduction de la dette et l'ouverture de ses marchés.

Pratiquement tous les peuples du monde se sont engagés à réduire de moitié l'extrême pauvreté et la malnutrition, à assurer l'instruction primaire universelle, à réduire des deux tiers la mortalité à la naissance et infantile, et de trois quarts la mortalité maternelle, à assurer l'accès universel aux services d'hygiène reproductive, à veiller à inverser la tendance actuelle à la destruction de l'environnement, le tout pour 2015 et, d'ici à 2005, à éliminer la disparité entre garcons et filles pour l'accès à l'enseignement primaire et secondaire.

Il s'agit donc, pour le Nord et pour le Sud, de profiter d'une meilleure conjoncture et, surtout, de cette meilleure perception des chances et des enjeux du développement en Afrique pour tenir parole dans la transparence d'un partenariat renouvelé. Les institutions de Bretton Woods - Fonds monétaire international et Banque mondiale - reconnaissent leurs responsabilités dans ce domaine. Associés par nos programmes à ce début de renouveau africain de la dernière décennie, nous devons faire mieux et tirer toutes les leçons des expériences accumulées d'échec et de réussite dans un dialogue continu avec les pays africains, les donneurs bilatéraux et la société civile. La conférence de Libreville va précisément être la première occasion de mettre à la disposition des pays d'Afrique les trois nouveaux instruments dont nous venons de nous doter pour mieux répondre aux besoins des soixante-quinze pays les plus pauvres et, en particulier, des trente-six pays les plus lourdement endettés parmi eux.

S'agissant du FMI, un nouveau type de prêts pratiquement sans intérêt, plaçant la lutte contre la pauvreté au coeur même des programmes, a été créé. Cette « facilité » pour la réduction de la pauvreté et la croissance se substituera à l'ancienne facilité pour l'ajustement structurel.

En commun entre la Banque mondiale et le FMI, une nouvelle approche pour l'évaluation de nos programmes, qui placera plus nettement la responsabilité de leur définition entre les mains des pays bénéficiaires eux-mêmes, a été conçue. Dans chacun des pays concernés, le gouvernement se dotera d'un cadre stratégique de lutte contre la pauvreté (CSLP) qu'il formulera en invitant la société civile à participer activement aux travaux préparatoires et au suivi de leur exécution. Ce document servira de base aux prêts du FMI, de la Banque mondiale et, le cas échéant, d'autres créanciers ou bailleurs de fonds, permettant ainsi une meilleure coordination de l'assistance extérieure et une utilisation plus efficace des allégements des dettes : les ressources dégagées par ceux-ci venant abonder celles d'ores et déjà allouées pour les dépenses d'investissement humain.

Enfin, nous venons de mettre en place, grâce à l'utilisation d'une partie importante de la plus-value de notre stock d'or et à la participation de quatre-vingt-onze de nos pays membres, le financement de notre contribution à un allégement, environ de moitié, de la dette des trente-six pays pauvres et très endettés. La Banque mondiale et les banques régionales de développement ont aussi avancé beaucoup dans cette direction, et on sait les efforts que sont prêts à faire les pays membres du Club de Paris.

Il nous faut donc maintenant démarrer au plus tôt dans la mise en oeuvre de ces nouveaux instruments. Ils offrent le cadre financier nécessaire pour ce nouveau départ. La communauté internationale dispose désormais du cadre financier multilatéral à l'intérieur duquel elle pourrait consacrer des montants financiers accrus aux engagements souscrits. Elle aura alors l'assurance que ses efforts s'appliquent aux domaines prioritaires, dans la transparence et avec la participation de la société civile des pays bénéficiaires.

Cela sera-t-il suffisant ? Oui, en tout cas pour prendre ce nouveau départ, et si, dans une paix reconstruite, les pays africains peuvent se consacrer plus exclusivement à la construction de leur propre avenir ; mais seulement si une ultime condition est remplie - l'ouverture des pays industriels à tous les produits d'exportation des pays les plus pauvres. Sans cette ouverture, les efforts importants déployés aujourd'hui pour alléger le fardeau de la dette ne permettront guère de porter la croissance au rythme nécessaire et de faire reculer la pauvreté au rythme promis. Il est donc essentiel de relancer sans délai la négociation piteusement enrayée à Seattle.


Le Monde daté du dimanche 16 janvier 2000




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