La riposte du FMI, Article par Kenneth Rogoff, Conseiller économique et directeur du Département des études, FMI

le 10 février 2003

La riposte du FMI
Kenneth Rogoff
Conseiller économique et directeur du Département des études
Fonds monétaire international
Reproduit avec la permission de FOREIGN POLICY 134 (janvier/février 2003) www.foreignpolicy.com
Copyright 2003, Carnegie Endowment for International Peace

Vilipendé par les protestataires anti-mondialistes, les politiciens des pays en développement et certains lauréats du prix Nobel de science économique, le Fonds monétaire international est devenu le principal bouc émissaire sur la scène mondiale...comme si ses économistes possédaient le double monopole de l'infamie et de l'erreur. Il est temps de remettre les pendules à l'heure et de s'attaquer à des questions économiques plus urgentes, par exemple la promotion de la croissance et de la stabilité financière mondiales.

Depuis quelques années, les commentaires vitrioliques visant le FMI, y compris des insinuations perfides mettant en cause la compétence et la probité de ses agents, ont atteint des sommets inégalés. En parlant du Fonds monétaire international, l'auteur d'un best-seller n'hésite pas à qualifier de «piètres» toutes ses nouvelles recrues, donne à entendre que ses cadres sont des profiteurs, et traite dans un même souffle de considérations sur l'Allemagne nazie et le génocide des Juifs et du rôle du FMI lors de la crise financière asiatique. Même des critiques plus modérés et plus équilibrés de l'institution — comme Paul Blustein du Washington Post, auteur d'une excellente étude de la crise financière asiatique (The Chastening), que tous les économistes désireux de travailler au FMI (et leurs épouses) devraient lire — ne résistent pas à la tentation de choisir des titres à consonance diabolique. Un titre comme The Chastening (« Le Châtiment »1) n'est-il pas de nature à évoquer la suite des films d'horreur issus des années 1970 comme The Exorcist (« L'exorciste ») ou The Omen (« Le présage»1? Sans doute pourrait-on arguer que ce nivellement par le bas est une conséquence naturelle des forces du marché. Après tout, dans un monde où les nouvelles économiques et financières sont diffusées 24 heures sur 24, faire figure de « chef de file des critiques du FMI » vaut son pesant d'or!

Malheureusement, ces attaques reposent généralement sur une profonde incompréhension des politiques et des objectifs du FMI. D'autres critiques portent sur des déficiences réelles de certaines pratiques courantes du FMI. Hélas, dans un contexte de récrimination où chacun est montré du doigt, il est difficile de distinguer les observations fallacieuses des critiques bien fondées. Et ce qui est plus grave encore, c'est que certaines questions fondamentales qui devraient être au c_ur du débat — la pauvreté, les régimes de change appropriés et la question de savoir si le système financier mondial encourage les pays en développement à assumer un niveau excessif d'endettement — sont souvent ignorées.

Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner les quatre reproches les plus fréquemment formulés à l'égard du FMI. Premièrement, les programmes de prêts du FMI obligeraient des pays à court d'argent à adopter des régimes d'austérité budgétaire. Deuxièmement, les prêts du FMI encourageraient les financiers à investir de façon téméraire en leur donnant l'assurance que le FMI viendra à leur secours en cas de détresse (le problème de l'aléa moral). Troisièmement, les conseils que le FMI donne aux pays en proie à des crises monétaires ou d'endettement ne feraient qu'aggraver les conditions économiques. Et quatrièmement, le FMI se montrerait irresponsable en incitant les pays à s'ouvrir à des flux de capitaux inconstants et déstabilisateurs.

Ces critiques sont, à certains égards, justifiées, même si leurs auteurs (dont moi-même à l'époque où j'étais professeur d'université) tendent à exagérer la gravité des problèmes; d'autres, par ailleurs, sont sans fondement et ne visent qu'à échauffer les esprits. En examinant chacune de ces critiques, j'espère mettre les choses au point et susciter un débat sérieux sur les mesures que le FMI et d'autres organismes pourraient prendre pour améliorer la conjoncture économique mondiale. Voilà l'objectif commun qui devrait nous guider.

Le mythe de l'austérité

Au fil des ans, c'est l'accusation d'« austérité » qui, plus que tout autre, a soulevé les passions. Les diatribes contre le FMI laissent croire que la rigueur des politiques macroéconomiques que ses agents imposent aux autorités gouvernementales étouffe les espoirs et les aspirations des peuples. (J'hésite à citer des auteurs particuliers car on pourrait remplir tout un livre de citations à ce sujet). Pourtant, au risque d'être moi-même accusé d'hérésie, je dirais que la réalité est presque à l'opposé de ce que l'on dit. Eh oui !

Il faut bien comprendre que les autorités des pays en développement ne sollicitent pas une aide financière du FMI lorsque tout va bien; c'est lorsqu'ils éprouvent de graves difficultés financières, résultant tout à la fois d'une mauvaise gestion et de la malchance, qu'ils font appel à nos services. Tel a été le cas de quasiment tous les pays qui ont adopté un programme du FMI au cours des 50 dernières années, que ce soit le Pérou en 1954 ou la Corée du Sud en 1997, ou l'Argentine aujourd'hui.

Les décideurs dans les économies en détresse savent que le FMI intervient là où aucun créancier privé n'est prêt à le faire et qu'il consent des prêts à des taux que ces pays n'ambitionneraient pas d'obtenir même dans les circonstances les plus avantageuses. Ils comprennent que, à court terme, les crédits du FMI leur permettront d'adopter des mesures d'austérité moins pénibles que celles auxquelles il leur faudrait autrement se résoudre. Les conditions de politique économique auxquelles sont assujettis les prêts se substituent à la discipline plus stricte que les forces du marché imposeraient en l'absence du FMI.

Tout cela n'empêche pourtant pas le FMI d'être stigmatisé quand ces mêmes politiciens sont tenus d'expliquer la nécessité des coupes budgétaires à leur population. « C'est le FMI qui nous oblige à agir ainsi! » Éternelle rengaine d'autorités gouvernementales obligées de réduire dépenses et subventions. Et qu'importe que ces autorités — dont la mauvaise gestion macroéconomique est souvent une des principales causes de la crise — conservent généralement une marge considérable de liberté dans leurs choix politiques, notamment pour ce qui est de la sélection des programmes assujettis à des coupes?

Au fond, le reproche de l'austérité confond corrélation et causalité. Reprocher au FMI l'obligation qu'a chaque pays de faire face aux contraintes budgétaires équivaut à lui reprocher la loi de la gravité.

Certes, le FMI tient à être remboursé, ce qui signifie qu'il vient un moment où les pays emprunteurs doivent se départir des devises qui, en d'autres circonstances, auraient pu financer des programmes nationaux. Pourtant, les remboursements au FMI n'atteignent généralement des niveaux élevés qu'une fois la crise passée, de sorte que les États emprunteurs peuvent plus facilement gérer leurs paiements. Les actionnaires du FMI — ses 184 pays membres — pourraient décider collectivement de convertir tous les prêts en dons, de sorte que les pays débiteurs n'auraient plus aucun frais à acquitter. Toutefois, si les prêts du FMI n'étaient jamais remboursés, il faudrait que les pays industrialisés acceptent de continuellement renflouer les ressources utilisées pour faire des prêts, faute de quoi il n'y aurait plus de fonds pour faire face à la prochaine crise d'endettement des pays en développement.

Une critique dangereuse

Bien entendu, dans le cas de bon nombre de programmes du FMI, les pays débiteurs doivent rembourser tout à la fois leurs créanciers privés et le FMI. Mais l'austérité budgétaire serait-elle plus acceptable si les pays endettés en difficulté pouvaient obliger leurs créanciers étrangers privés à assumer une part des sacrifices? Pourquoi les contribuables des pays en développement devraient-ils porter seul le fardeau de l'ajustement?

Cette question est légitime mais il faut tout d'abord rappeler certains faits. Premièrement, les investisseurs privés n'ont aucun motif de se réjouir lorsque le FMI intervient dans la crise financière d'un marché émergent. Selon l'Institute of International Finance, les investisseurs privés ont perdu quelque 225 milliards de dollars lors de la crise financière asiatique de la fin des années 1990, et quelque 100 milliards de dollars suite à la cessation de paiements sur la dette russe en 1998. Et que dire de la crise d'endettement latino-américaine des années 1980 au cours de laquelle le FMI a exercé des pressions sur les banques étrangères pour qu'elles consentent à reconduire ou à refinancer sur presque cinq ans une part importante de leurs créances latino-américaines, et a fini par obliger ces mêmes banques à accepter d'effacer 30 % ou plus de leurs créances? Si les prêteurs privés étrangers essuient constamment des pertes sur leurs prêts aux pays en développement, les mouvements d'argent frais cesseront. À vrai dire, les flux vers bon nombre de pays d'Amérique latine — où des problèmes d'endettement surgissent à nouveau — ont considérablement chuté ces dernières années.

Dans certains cas, notamment lorsqu'un pays est tellement endetté qu'il est à toute fin pratique insolvable, les créanciers privés devraient être disposés à effacer une part importante de leurs créances. Dans ces cas, les tentatives visant à obliger le débiteur à rembourser l'intégralité de ses dettes peuvent avoir des effets contraires au but recherché. Non seulement les citoyens du pays débiteur souffrent-ils, mais les créanciers reçoivent souvent moins que ce qu'ils recevraient s'ils avaient allégé le poids de la dette du pays et lui avaient ainsi donné la volonté et les moyens d'accroître les investissements et la croissance. Il y a parfois des réaménagements de dette, comme on a pu le constater dans le cas de l'Équateur (1999), du Pakistan (1999) et de l'Ukraine (2000). Toutefois, il s'agit là d'exceptions à la règle car le droit international actuel est tel que toute faillite d'un État souverain provoque la confusion et le chaos. C'est pourquoi, les bailleurs de fonds officiels, généralement sous la direction du FMI, sont souvent disposés à ne rien précipiter et sont même amenés parfois à prendre des mesures pour éviter d'acculer un pays à la faillite. Par exemple, en 1998, en Russie, ces bailleurs de fonds ont financièrement soutenu un régime de parité fixe qui était manifestement voué à l'échec. Vint un moment où, contrairement aux prévisions de nombreux investisseurs privés qui estimaient que la Russie était « trop nucléarisée pour qu'on l'accule à la faillite», le FMI a coupé le cordon et obligé le pays à cesser les paiements à ses créanciers. Pourtant, si le FMI avait laissé la Russie déclarer forfait plus tôt, celle-ci se serait peut-être relevée tout aussi rapidement du ralentissement qui a suivi, et ce avec un niveau d'endettement officiel moins élevé.

Comme le réaménagement de dettes contractées auprès de créanciers privés est relativement rare, de nombreux critiques craignent — non sans raison — que le financement offert par le FMI ne serve de police d'assurance pour les prêteurs privés. En outre, lorsque des créanciers privés sont convaincus que le FMI viendra à leur secours, ils se sentent disposés à prêter plus qu'ils ne devraient le faire, et à des taux inférieurs à ceux qu'ils devraient exiger. Par ailleurs, le pays débiteur est porté à trop emprunter, ce qui multiplie et aggrave les crises, celles-là même que le FMI est censé atténuer. Je suis le premier à reconnaître que la théorie de « l'aléa moral » des prêts du FMI a une valeur explicative importante dans certains cas (ayant été moi-même le premier à l'exposer pendant les années 1980). Mais les données empiriques ne sont pas toujours concluantes. Par exemple, le fait que la plupart des pays remboursent le FMI, sinon à l'échéance, du moins avec un retard qui est compensé par le versement intégral des intérêts exigibles, tend à invalider l'argument de l'aléa moral. Si le FMI recouvre constamment les montants qui lui sont dus, alors les prêteurs privés ne reçoivent aucune subvention et il n'y a pas à proprement parler d'opération de secours. Bien sûr, le FMI a beau avoir été remboursé par tous les marchés émergents importants, rien ne garantit qu'il le sera dans le futur. Et il serait certainement risqué de compter pour acquis que la question de l'aléa moral ne revêt aucune importance.

Folies budgétaires

Même si les coupes budgétaires dans les économies pauvres ne sont pas imputables aux politiques du FMI, ne se pourrait-il pas que ses programmes soient mal conçus et que les conditions qui y sont liées soient plus que suffisantes pour contrebalancer tout avantage afférent aux ressources d'un prêteur international? Les critiques du FMI lui reprochent en particulier d'obliger les pays à accroître leurs taux d'intérêt intérieurs alors que le besoin de stimuler leurs économies commanderait de les réduire. On accuse aussi le FMI d'obliger les économies en crise à resserrer les cordons de la bourse en pleine récession. Comme dans le cas de l'argument d'austérité, ces condamnations des conseils stratégiques offerts par le FMI semblent sans appel, surtout lorsqu'elles sont accompagnées de propos grandiloquents concernant l'incompétence des économistes du FMI, tellement insensibles aux autres formes de pensée qu'ils refuseraient même d'écouter John Maynard Keynes si celui-ci leur téléphonait d'outre-tombe pour leur donner son avis.

Certes, il y aurait lieu de se réjouir si les autorités gouvernementales dans les marchés émergents pouvaient adopter des « politiques contracycliques » d'inspiration keynésienne, bref si elles pouvaient stimuler leurs économies en abaissant les taux d'intérêt, en élevant le niveau des dépenses ou en réduisant les impôts en période de récession. Dans son rapport sur les Perspectives de l'économie mondiale en 2002, le FMI se dit favorable à de telles politiques là où elles peuvent être mises en _uvre. (Par exemple, le FMI a fortement recommandé à l'Allemagne de faire preuve de souplesse dans l'application des contraintes budgétaires du Pacte européen de stabilité et de croissance, de peur que les autorités n'aggravent le ralentissement économique déjà inquiétant de l'Allemagne.) Malheureusement, la plupart des marchés émergents éprouvent beaucoup de difficultés à emprunter pendant un repli et doivent parfois se serrer la ceinture au moment où il conviendrait plutôt de relâcher la politique budgétaire. Lorsque des pays ignorent les conseils de bon sens recommandant d'accumuler des excédents en période de forte croissance — comme l'a fait l'Argentine au cours des années 1990 — pour être en mesure financer les déficits dans les périodes de vaches maigres, l'aide que le FMI, comme d'ailleurs toute autre institution internationale, peut offrir est forcément limitée.

Tout cela n'empêche pas, cependant, certaines critiques d'affirmer qu il y a une solution très simple que le FMI ignore. À leur avis, si les économistes têtus du FMI savaient jusqu'à quel point une politique budgétaire expansionniste peut stimuler la production, ils découvriraient que, pour s'affranchir d'une crise d'endettement, il suffit à un pays d'emprunter davantage. Rappelez-vous les propos de Arthur Laffer, conseiller économique du Président Reagan, qui prédisait que le supplément de croissance de l'économie américaine résultant d'une réduction des impôts serait tellement important que les recettes fiscales s'en trouveraient accrues. De la même manière, divers critiques du FMI — allant de Joseph Stiglitz, lauréat du prix Nobel de science économique, à l'organisme d'aide Oxfam — soutiennent qu'un pays peut, en creusant son déficit budgétaire en pleine crise d'endettement, croître à une vitesse lui permettant d'assumer un niveau d'endettement plus élevé. Les créanciers comprendraient cette logique et seraient tout disposés à offrir les fonds requis. Le problème est résolu et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Pourquoi diable l'austérité?

Nous savons aujourd'hui que les baisses d'impôts du président Reagan pendant les années 1980, n'ont pas eu pour effet de rehausser les recettes budgétaires et ont même provoqué d'immenses déficits. Il en va de même pour les pays endettés en difficulté : il n'y a pas de recette magique pour résoudre leurs problèmes. Aucun prêteur ne souscrira à un tel argument.

L'idée que les pays devraient, non pas majorer, mais réduire leurs taux d'intérêt afin de prévenir des crises d'endettement et de taux de change est encore plus ridicule. Lorsque des investisseurs croient qu'un pays est plus susceptible qu'auparavant de ne pas respecter ses obligations financières, ils exigent des taux d'intérêt non pas moins, mais plus, élevés pour compenser le risque accru. Et lorsque les citoyens d'un pays n'ont plus confiance dans leur propre monnaie, ils exigent une prime importante pour accepter des créances libellées dans cette monnaie ou pour conserver leurs dépôts dans des banques nationales. On ne s'étonnera donc pas de constater que dans presque tous les pays qui, pendant la dernière décennie, ont été en proie à des crises d'endettement — depuis le Mexique jusqu'à la Turquie — les taux d'intérêt ont grimpé en flèche en dépit du fait que leurs monnaies flottaient par rapport au dollar.

Il est légitime de se demander à quel niveau les taux d'intérêt devraient pouvoir grimper pour protéger la monnaie contre les attaques de nature spéculative. Plus les taux d'intérêt sont élevés, plus l'économie sera soumise au stress et plus il y aura de faillites bancaires et de dépôts de bilan; les exemples les plus significatifs à cet égard sont la crise mexicaine de 1995 et la crise sud-coréenne de 1998. Par ailleurs, comme la plupart des pays en proie à des crises ont « dollarisé » une importante partie de leur passif — beaucoup de leurs emprunts sont libellés en dollars — une chute brutale de la valeur externe de leur monnaie provoque elle aussi de nombreuses faillites. L'exemple le plus marquant à cet égard est celui de l'Indonésie en 1998, mais il y en a beaucoup d'autres. Les autorités publiques doivent trouver un juste équilibre entre le court terme et le moyen terme lorsqu'elles déterminent à quel rythme il convient d'abaisser le niveau très élevé atteint par les taux d'intérêt pendant la crise. Les critiques des tactiques du FMI doivent, à tout le moins, reconnaître qu'il y a là des enjeux difficiles à arbitrer. On ne peut pas résoudre tous ces problèmes en adoptant des mesures plus « favorables à l'emploi », comme une réduction des taux d'intérêt ou une augmentation des dépenses budgétaires. Il s'agit là d'une vue simpliste qui pourrait se révéler dangereuse et naïve dans un contexte de crise financière.

Les fanas du contrôle des mouvements de capitaux

Bien que l'attention que les médias accordent au FMI soit liée surtout aux crises monétaires et aux opérations de sauvetage financier, une bonne partie du travail qui se fait chaque jour au sein de l'institution repose sur un dialogue constant avec ses 184 pays membres. Dans le cadre de leurs activités de surveillance, les services du FMI font des visites régulières dans les pays membres et rencontrent les décideurs pour déterminer les moyens les plus appropriés d'assurer une croissance économique soutenue et des taux d'inflation stables. C'est pourquoi, plutôt que de juger le FMI uniquement à l'aune de sa capacité de s'attaquer aux crises financières, les critiques devraient s'intéresser aux avis constants qu'il prodigue pour aider les pays à éviter les crises. À cet égard, la position du FMI concernant la libéralisation des mouvements internationaux de capitaux est sans doute celle qui soulève les plus vives controverses : il s'agit de déterminer à quel rythme les marchés émergents devraient libéraliser leurs marchés financiers intérieurs, qui jouissent parfois d'un niveau élevé de protection.

Certains critiques, comme l'économiste Jagdish Bhagwati, de l'université Columbia, ont suggéré que l'acharnement du FMI à promouvoir la liberté des mouvements de capitaux partout dans le monde est la cause involontaire de la crise financière asiatique. Selon eux, si les banques et les sociétés dans les marchés émergents de l'Asie n'avaient pas été autorisées à emprunter librement à l'étranger, elles n'auraient pas accumulé d'énormes dettes libellées en devises et les créanciers internationaux n'auraient pas pu exiger d'être remboursés au moment même où les liquidités devenaient rares et les devises très coûteuses. Je n'Étais pas au FMI lors de la crise asiatique, mais la conclusion que je tire de la lecture des dossiers et d'entretiens avec des vétérans du FMI est que, même si cette accusation n'est pas sans fondement, le FMI s'est montré beaucoup plus circonspect dans ses propos sur cette question que les critiques ne l'admettent. Par exemple, pendant les mois qui ont précédé l'effondrement de la monnaie thaïlandaise en 1997, les rapports du FMI sur l'économie de la Thaïlande ont décrit sans ambages les risques liées à une libéralisation des mouvements de capitaux dans le cadre d'un régime de change où la monnaie nationale (le baht) serait maintenue à uen parité fixe par rapport au dollar américain. Comme Blustein l'explique avec beaucoup de verve dans The Chastening, les autorités thaïlandaises n'ont pas écouté le FMI car elles ne voulaient pas renoncer à leur espoir de faire de Bangkok un centre financier semblable à Singapour. En fin de compte, le baht thaïlandais a succombé à une attaque spéculative massive. Bien entendu, dans certains cas — les plus célèbres étant ceux de la Corée du Sud et du Mexique — le FMI n'avait pas prévenu avec suffisamment de vigueur les pays concernés contre les dangers auxquels ils s'exposaient en s'ouvrant aux marchés internationaux de capitaux avant que leurs marchés financiers intérieurs et leurs organismes de réglementation ne soient préparés à gérer l'instabilité que suscite ce genre d'ouverture.

Quel que soit le jugement que l'on porte sur le partage des responsabilités concernant les crises financières des deux dernières décennies, les idées fausses concernant les mérites et les inconvénients de la libéralisation des marchés de capitaux abondent. Premièrement, il est tout simplement faux de conclure que les pays dont les marchés de capitaux sont fermés sont mieux protégés contre les crises financières. Certes, les économies relativement fermées de l'Inde et de la Chine n'ont pas gravement souffert de la fièvre asiatique; si elles en ont ressenti les effets, ceux-ci ont été tolérables. Mais il en va également de même pour l'Australie et la Nouvelle-Zélande, deux pays dont les marchés de capitaux sont pourtant très ouverts. Pourquoi? Parce que les marchés financiers intérieurs très développés de ces pays sont extrêmement bien réglementés. Ce sont les économies qui se situent entre ces deux extrêmes, celles qui ont à la fois des marchés financiers sous-développés et une piètre réglementation — et qui se trouvent surtout dans l'Est asiatique et en Amérique latine — qui sont exposées aux plus graves dangers.

En outre, un pays a besoin de recettes d'exportations pour effectuer rembourser sa dette extérieure, et les activités d'exportation ne sont pas un phénomène spontané. C'est pourquoi les risques de se heurter à des problèmes de financement extérieur sont plus grands dans le cas des pays qui libéralisent complètement leurs marchés de capitaux avant de libéraliser leurs échanges commerciaux. À vrai dire, les économies dont les secteurs commerciaux sont peu importants peuvent elles aussi éprouver des difficultés, même lorsque leur niveau d'endettement est peu élevé. Les pays latino-américains, dont le commerce extérieur est relativement limité en raison de leurs politiques autocentrées et de leur isolement géographique, ont toujours souffert de ce problème.

Ce qui contribue le plus à illustrer les avantages d'une ouverture des marchés de capitaux, c'est que la plupart des pays en développement ont toujours comme objectif à long terme de libéraliser leurs marchés de capitaux, et ce malgré l'instabilité financière internationale des dix dernières années. Le nombre de pays ayant fait marche arrière après s'être engagés sur la voie de la libéralisation de leur compte de capital et d'opérations financières est étonnamment peu élevé. À mesure que les économies nationales deviennent plus sophistiquées, notamment en ce qui concerne l'ampleur et la portée de leurs instruments financiers, les décideurs cherchent inlassablement à s'adapter à un univers de marchés de capitaux ouverts. Les pays en développement semblent avoir progressivement tiré certaines leçons des tentatives avortées de réglementation des mouvements internationaux de capitaux des années 1970 et 1980.

Même la Chine qui, pendant longtemps, a été citée en exemple par les enthousiastes du contrôle des mouvements de capitaux, considère maintenant qu'une plus grande ouverture aux marchés de capitaux est un de ses principaux objectifs à long terme. Ses chefs de file économiques comprennent ce qu'il faut faire pour parvenir à un niveau de revenu de 1.000 dollars par habitant, comme celui de la Chine contemporaine. Mais pour continuer d'afficher un taux de croissance remarquable et arriver un jour à des niveaux de revenu par habitant de 20.000 à 40.000 dollars, comme ceux des pays industrialisés, il faudra que la Chine se dote d'un marché de capitaux de premier ordre.

Bien qu'une évolution constante dans le sens d'une plus grande mobilité des capitaux semble se dessiner à l'échelle mondiale, on ne saurait conclure qu'une liberté absolue de circulation des capitaux à l'échelle mondiale soit la solution idéale à long terme. Il se pourrait que des restrictions temporaires des sorties de capitaux soient requises pour gérer certaines crises financières; et que le prélèvement de certaines catégories d'impôts légers sur les entrées de capitaux soit utile dans le cas de pays en proie à un afflux soudain de capitaux externes. Le Chili illustre bien la situation des pays ayant réussi à recourir à des impôts conformes aux lois du marché sur les entrées de capitaux, encore que l'efficacité de ces impôts continue de susciter de vifs débats. D'une manière ou d'une autre, la communauté internationale doit trouver des méthodes permettant de modérer les flux d'endettement tout en encourageant l'investissement étranger direct et les prises de participation, comme les investissements dans les usines et les équipements industriels. Dans les pays industrialisés, les effets douloureux d'une chute de 20 % des cours boursiers sont répartis automatiquement et de manière assez générale dans tous les secteurs de l'économie. Mais dans les pays qui tablent sur des emprunts étrangers, un revirement subit de l'attitude des investisseurs peut avoir des conséquences désastreuses.

Cela dit, les autorités financières des pays en développement auraient tort de considérer le contrôle des mouvements de capitaux comme une solution dénuée de toute difficulté. Les mesures de contrôle «temporaires» peuvent facilement faire souche, car les intérêts politiques et les pressions budgétaires rendent leur suppression difficile. Si vous invitez les contrôleurs de capitaux à déjeuner, vous risquez de les avoir également pour le dîner !

Chercher à conclure un marché mondial

La communauté internationale devrait-elle abandonner toute idée d'une libre circulation des capitaux à l'échelle mondiale et encourager les pays à fermer leurs portes? Tenons-nous réellement à ce que le XXIème soit caractérisé par un plus grand isolationnisme financier?

Le plus grand problème que les pays industrialisés seront appelés à surmonter au cours de ce siècle est celui du vieillissement de leur population. Compte tenu de ce fait, ne serait-il pas avantageux pour les pays riches de trouver des moyens d'investir dans des pays en développement dont les populations sont beaucoup plus jeunes et d'utiliser les bénéfices de ces investissements pour financer les besoins du nombre sans cesse croissant de leurs retraités? Il faut bien l'admettre : les pays en développement ont aujourd'hui besoin de fonds à des fins d'investissement et de formation; un tel échange devrait donc être mutuellement avantageux — chacun y trouverait son compte. Certes, les crises d'endettement qui se sont succédées dans les pays en développement incitent à la prudence. Pourtant, les avantages que l'on pourrait tirer d'une intégration financière seraient considérables. Un repli total n'est sûrement pas la solution.

Le FMI peut-il être d'une aide quelconque? Certainement. Le FMI est un lieu idéal pour échanger des idées et discuter de pratiques exemplaires. Certes, on pourrait, comme le souhaitent nos détracteurs les plus fervents, abolir le FMI. Pourtant, cela ne réglerait aucun des problèmes fondamentaux auxquels nous nous heurtons. L'activité économique est de plus en plus mondialisée et nous continuerons d'avoir besoin d'un forum économique mondial. Même aujourd'hui, le FMI offre la possibilité de discuter de la mise en place d'une nouvelle procédure internationale de faillite qui est susceptible d'atténuer le chaos engendré par l'insolvabilité de pays lourdement endettés.

Et il y a beaucoup d'autres questions où le FMI, ou une autre organisation multilatérale similaire, peut jouer un rôle essentiel dans la recherche de solutions. Par exemple, la mosaïque actuelle de régimes de taux de change paraît très instable et peu susceptible de perdurer. Comment peut-on assurer une transition vers un système cohérent et plus stable? Il s'agit là d'un problème mondial qui appelle une perspective mondiale et le FMI peut jouer un rôle utile à cet égard.

Et que dire de la pauvreté? Dans ce domaine, l'institution s_ur du FMI, la Banque mondiale, dont le point de vue est avant tout microéconomique et social et dont les effectifs sont beaucoup plus importants que ceux du FMI, exerce un rôle de chef de file. Mais les pays pauvres du tiers monde continuent de se heurter à des défis macroéconomiques de taille. Par exemple, même si l'apport d'aide vient un jour à augmenter de manière sensible, les décideurs dans les marchés émergents ne seront pas moins tenus d'assurer la croissance de la production nationale. Peut-être les pays pauvres n'auront-ils alors plus besoin de l'expertise macroéconomique particulière du FMI, mais il leur faudra bien quelque chose qui y ressemble fort.


1 Traduction libre





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