(photo : Brian Snyder/Newscom)

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Géographie des inégalités dans les pays

le 6 novembre 2019

Les inégalités sociales et économiques entre et dans les régions se creusent dans de nombreux pays avancés et sont à la une des débats actuels, car l’impression règne que des personnes et des régions ont été laissées pour compte. L’évolution du commerce mondial et de la technologie a modifié la répartition des emplois et des industries sur la carte du monde, mais les gains économiques ne sont pas bien partagés à l’échelle nationale.

On pourrait croire que pour résoudre ce problème, il suffirait que les gens déménagent à la recherche de meilleurs emplois et d’une vie meilleure. Cependant, ils éprouvent des difficultés à s’installer dans des villes dynamiques qui offrent plus d’emplois comme Washington, San Francisco ou Londres, en partie parce qu’ils ne peuvent pas se permettre d’y vivre ou parce qu’ils n’ont pas les compétences nécessaires pour occuper des emplois mieux rémunérés.

Notre étude récente examine les inégalités régionales dans 20 pays avancés, dont les États-Unis, le Canada, l’Italie et l’Allemagne. Nous avons découvert que les disparités régionales de revenu sont grandes et persistantes, et qu’elles se creusent avec le temps.

Les gouvernements devraient donc peut-être repenser leurs politiques en matière fiscale et budgétaire pour permettre à leurs pays de remédier plus efficacement aux inégalités entre les régions. Ces politiques pourraient aider leurs ressortissants à améliorer leurs compétences pour trouver des emplois mieux rémunérés, et leurs communautés à se reconvertir pour créer des emplois locaux.

Inégalités régionales : faits et forces en présence

Dans de nombreux pays avancés, les disparités de revenus entre régions sont considérables. On pourrait croire que c’est principalement attribuable à des différences entre les prix régionaux ; par exemple, on peut acheter pour 100 dollars plus de biens et services dans le Missouri que dans le New Jersey. Cependant, les écarts régionaux restent notables même si l’on tient compte des différences entre les prix régionaux. Il est déconcertant de constater que les régions à faible revenu ont moins accès aux soins de santé, leur niveau d’instruction est plus faible et leur taux de chômage plus élevé.

On pourrait penser qu’il suffirait de déménager dans des zones à revenu plus élevé, mais les microdonnées sur les ménages révèlent qu’un revenu moyen plus élevé dans une région plus prospère est souvent compensé par un coût de la vie plus onéreux. Il est difficile de déménager vers les régions prospères car le coût du logement y est plus élevé et les emplois bien rémunérés y sont moins à la portée des travailleurs peu qualifiés. Par exemple, selon nos estimations, au cours de la dernière décennie, les avantages nets que les ménages à faible revenu retirent à s’installer dans des régions à revenu plus élevé ont diminué de 25 à 35 % en Espagne et aux États-Unis.
Mais surtout, les disparités de revenus entre régions, persistantes et en augmentation depuis 15 ans, renforcent les inégalités. Les régions qui sont à la traîne, c’est-à-dire celles où sévit un chômage élevé, ont en moyenne une probabilité de 70 % de le rester. Cette probabilité pourrait même être plus élevée que la moyenne dans certains pays, notamment en Italie et au Canada. Au lieu de rattraper leur retard, les régions à la traîne dans ces pays connaissent une croissance plus lente, jusqu’à 1 point de pourcentage du PIB sur trois ans.

La politique budgétaire donne quelques réponses

De nombreuses piste contribueraient à remédier aux inégalités régionales. Par exemple, les dirigeants pourraient accroître la redistribution des revenus par la voie fiscale et par le transfert de paiements. Des politiques favorisant la croissance et visant à améliorer l’éducation, les soins de santé, l’infrastructure et le logement abordable permettront aux personnes moins qualifiées et à faible revenu de trouver plus facilement du travail ailleurs.

Notre étude propose des pistes à l’intention des dirigeants qui doivent décider si, quand et pour qui mettre en œuvre des politiques locales ciblées visant à remédier aux inégalités régionales. De telles politiques ciblent des personnes et des entreprises dans des régions données en les faisant bénéficier de subventions, de dons ou d’investissements publics. On peut citer à titre d’exemple les fonds structurels et fonds d’investissement européens, ou les parcs industriels aux États-Unis.

Des politiques ciblées géographiquement peuvent compléter les transferts sociaux en place tels que l'assurance chômage. Ces mesures seront plus efficaces si les bénéficiaires sont surtout concentrés dans les régions moins développées d'un pays, comme au Mexique et aux États-Unis, et/ou si les pays ont du mal à cibler certaines personnes à l’échelle nationale, par exemple en offrant une assistance en fonction des moyens dont elles disposent. Dans ces conditions, des politiques ciblées géographiquement, telles que celles qui favorisent l'emploi dans les régions moins développées, peuvent avoir un impact plus fort et compléter les mesures existantes. 

Qui est responsable ?

Chaque pays doit déterminer le niveau administratif approprié — local, régional ou national — chargé de déployer les stratégies. Le degré d’autonomie budgétaire dépend du degré de centralisation de l’État et, plus généralement, de la nature des dispositions entre administrations en matière de finances publiques.

Par exemple, dans un pays présentant une forte décentralisation des recettes et des dépenses, il serait possible que les administrations infranationales exercent un plus grand contrôle et soient davantage en mesure de concevoir et de mettre en œuvre des politiques ciblées géographiquement. La coordination est cruciale entre les niveaux administratifs investis de responsabilités partagées.

D’une manière générale, l’administration centrale prend habituellement l’initiative en matière de conception des politiques, tandis que les administrations infranationales participent davantage à leur mise en œuvre, car elles connaissent mieux les préférences et besoins locaux. Dans les pays de type fédéral ou très décentralisé, tels que les États-Unis, les administrations infranationales bénéficient d’une plus grande autonomie pour déterminer les taux d’imposition du revenu et des biens immobiliers, ainsi que les dépenses d’éducation et de santé. Il convient également de tenir compte du régime existant de transferts entre administrations ainsi que des capacités techniques des administrations infranationales.

Il est essentiel de tenir compte des dimensions régionales lorsqu’on examine les faits et politiques en matière d’inégalité des revenus. Dans bien des pays, des politiques ciblant des régions particulières peuvent compléter les transferts sociaux classiques pour réduire les inégalités entre régions.

Pour en savoir davantage sur la hausse des inégalités régionales dans les pays avancés, lisez ce billet qui s’appuie sur les dernières Perspectives de l’économie mondiale.

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William Gbohoui est économiste au département des finances publiques du FMI. Titulaire d’un doctorat en économie de l’Université de Montréal, ses recherches portent sur les finances publiques, la décentralisation budgétaire, les inégalités et l’intégration économique. Il travaillait précédemment au département Europe dans les équipes chargées de la France et du Luxembourg. Il est l’auteur d’études sur les régimes d’imposition des sociétés, le chômage structurel dans la zone euro ainsi que l’intégration régionale.

Raphael Lam est économiste principal au département des finances publiques du FMI. Ses recherches actuelles se concentrent sur les questions budgétaires relatives aux inégalités, aux relations entre administrations et aux règles budgétaires. Il travaillait précédemment au département Asie et Pacifique dans l’équipe chargée de la Chine et du Japon. Il a participé au programme de prêts du FMI à l’Islande pendant la crise financière mondiale. Ses recherches précédentes portaient également sur des questions d’ordre budgétaire et financier. Il est titulaire d’un doctorat en économie de l’Université de Californie.