(Photo : CHINE NOUVELLE/SIPA/Newscom)

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Pandémie de COVID-19 : la région du Moyen-Orient et de l'Asie centrale face à un double choc

le 24 mars 2020

Ce blog fait partie d’une série consacrée à l’analyse au niveau régional des effets du coronavirus.

Les répercussions de la COVID-19 et la chute des prix du pétrole au Moyen-Orient, dans le Caucase et en Asie centrale ont été considérables et pourraient s'intensifier. Les trois quarts des pays ont fait état d'au moins un cas confirmé de COVID-19 et certains font face à une vaste épidémie : la pandémie de coronavirus est devenue le plus sérieux problème à court terme dans la région. Comme dans le reste du monde, les habitants de ces pays ont été totalement pris de court par cette situation, et je tiens à leur exprimer ma solidarité pendant cette crise sanitaire sans précédent.

La tâche s'annonce particulièrement ardue pour les pays fragiles et ceux déchirés par des conflits (Irak, Soudan et Yémen), où il serait encore plus difficile de préparer des systèmes de santé fragiles à l'épidémie en cas de réduction des importations due aux perturbations du commerce mondial, du fait des pénuries de fournitures médicales et d'autres biens et de la hausse sensible des prix qui en découlerait.

Au-delà de ses effets dévastateurs sur la santé humaine, la pandémie provoque de graves turbulences économiques dans la région en étant à l'origine de chocs simultanés : baisse de la demande intérieure et extérieure, réduction des échanges commerciaux, perturbation de la production, repli de la confiance des consommateurs et durcissement des conditions financières. Les pays exportateurs de pétrole de la région subissent également le choc de la chute des cours du pétrole. Les restrictions de voyage imposées à la suite de la crise de santé publique ont réduit la demande mondiale de pétrole et, faute d'un nouvel accord de production entre les pays membres de l'OPEP+, l'offre de pétrole est devenue excessive. Les cours du pétrole ont ainsi chuté de plus de [50] % depuis le début de la crise sanitaire. Ces chocs inextricablement liés devraient porter un sérieux coup à l'activité économique dans la région, au moins au cours du premier semestre de cette année, et pourraient avoir des conséquences durables.

Forte hausse du nombre de cas

Le nombre de cas de COVID-19 confirmés dans la région a commencé à augmenter fortement à la fin du mois de février et se caractérise par une forte concentration en République islamique d'Iran.

 

 

 

Effondrement des prix du pétrole

Les prix du pétrole ont subi une baisse en raison de la réduction de la demande mondiale (due à la pandémie) et de l'augmentation de l'offre (résultant d'une guerre des prix entre les fournisseurs). 

 

 

Diverses répercussions économiques

Voici ce que nous savons jusqu'à présent.

  • Premièrement, les mesures visant à endiguer la propagation de la pandémie nuisent à des secteurs fondamentaux riches en emplois : les annulations de séjours touristiques en Égypte ont atteint 80 %, tandis que, dans les Émirats arabes unis et ailleurs, l'hôtellerie et le commerce de détail sont touchés. Étant donné le grand nombre de personnes employées dans le secteur des services, les incidences seront considérables si le chômage augmente alors que les salaires et les envois de fonds diminuent.
  • La production et l'industrie manufacturière connaissent également des perturbations et les plans d'investissement sont suspendus. Ces chocs sont aggravés par un recul de la confiance des entreprises et des consommateurs, comme observé dans le monde entier.
  • En plus des perturbations économiques dues à la COVID-19, les pays exportateurs de pétrole de la région subissent la baisse des prix des produits de base. La diminution des recettes d'exportation affaiblira les positions extérieures et réduira le montant des recettes totales, ce qui pèsera sur les budgets des États et se répercutera sur le reste de l'économie. Les pays importateurs de pétrole, quant à eux, seront probablement touchés par des effets secondaires , notamment la diminution des envois de fonds et la baisse de la demande de biens et de services dans le reste de la région.
  • Enfin, la très forte aversion pour le risque à l'échelle mondiale et la fuite des capitaux vers des actifs sûrs ont entraîné une baisse des flux d’investissements de portefeuille vers la région d'environ [1] milliard de dollars depuis la mi-février, avec des sorties de capitaux massives ces dernières semaines. J'avais attiré l'attention sur ce risque dans un récent blog. Les cours des actions ont chuté et les écarts de rendement des obligations ont augmenté. Un tel resserrement des conditions financières pourrait constituer une difficulté majeure, compte tenu des 35 milliards de dollars de dette souveraine extérieure qui, selon les estimations, arriveront à échéance en 2020 dans la région.

Dans ce contexte difficile, la région devrait connaître un fort ralentissement de sa croissance cette année.

Retombées financières

Les marchés des actions sont en baisse au Moyen-Orient depuis février et les écarts de rendement observés sur les obligations souveraines se sont creusés, de sorte que le sentiment d'aversion pour le risque au niveau mondial est au plus haut.

 

 

Priorités

La priorité immédiate est de protéger la population contre le coronavirus. Les efforts doivent se concentrer sur les mesures d'atténuation et d'endiguement pour préserver la santé publique. Les autorités ne devraient pas lésiner sur les dépenses pour s'assurer que les systèmes de santé et les dispositifs de protection sociale sont suffisamment armés pour répondre aux besoins de leur population, même dans les pays où les budgets sont déjà restreints. Des pays du Caucase et d'Asie centrale, par exemple, augmentent leurs dépenses de santé et envisagent la prise de mesures plus globales pour venir en aide aux personnes vulnérables et soutenir la demande. En République islamique d'Iran, où l'épidémie de coronavirus est particulièrement grave, le gouvernement augmente les dépenses de santé en fournissant des fonds supplémentaires à son ministère de la Santé.

Au-delà de cet impératif primordial, la politique économique devrait avoir pour objectif d'éviter que la pandémie, une crise sanitaire temporaire, ne donne lieu à une récession économique prolongée, qui se traduirait par une dégradation durable des conditions de vie de la population, en proie à l’augmentation du chômage et aux faillites. Cependant, l'incertitude quant à la nature et à la durée des chocs complique la tâche des pouvoirs publics. Lorsqu'ils disposent d'une marge de manœuvre, les gouvernements peuvent atteindre cet objectif grâce à un ensemble de mesures opportunes et axées sur les secteurs et les segments de population les plus durement touchés, notamment des allégements fiscaux temporaires et des transferts monétaires.

Un soutien budgétaire temporaire devrait se traduire par des mesures qui apportent une aide bien ciblée aux ménages et aux entreprises touchés. Il devrait avoir pour objectif d'aider les travailleurs et les entreprises à faire face à l'arrêt brutal mais, espérons-le, temporaire de l'activité économique qu'entraîneront les mesures sanitaires mises en œuvre pour lutter contre la propagation du coronavirus. Il faudra apporter ce soutien en tenant compte de l'espace budgétaire disponible et, lorsque la marge de manœuvre politique est étroite, en redéfinissant les priorités des objectifs de recettes et de dépenses établies dans les enveloppes budgétaires existantes. Lorsque la pénurie de liquidités suscite une vive inquiétude, les banques centrales devraient se tenir prêtes à fournir d'abondantes liquidités aux banques, en particulier à celles qui prêtent aux petites et moyennes entreprises, tandis que les instances de réglementation pourraient favoriser une restructuration prudente des crédits en souffrance sans compromettre les règles de classification et de provisionnement des prêts.

Lorsque les effets immédiats de la crise due au coronavirus commenceront à se dissiper, des mesures budgétaires plus conventionnelles, comme la reprise de dépenses d’infrastructure, pourraient être envisagées pour soutenir l'économie, bien que l'espace budgétaire ait été considérablement réduit au cours de la dernière décennie. Étant donné la nature du ralentissement en cours, essayer de stimuler l'économie à l'heure actuelle a peu de chances de porter ses fruits et risquerait de réduire à néant l'espace budgétaire restreint encore disponible.

De nombreux pays prennent déjà des mesures ciblées. Ainsi, plusieurs pays, dont l’Arabie saoudite, le Kazakhstan, le Qatar et les Émirats arabes unis, ont annoncé de vastes programmes financiers pour soutenir le secteur privé. Ces programmes prévoient des mesures ciblées visant à reporter le versement des impôts et des taxes publiques, à ajourner les remboursements de prêts et à accroître les financements concessionnels accordés aux petites et moyennes entreprises.

D'autres pays, en particulier les pays importateurs de pétrole de la région, disposent d'une marge de manœuvre plus réduite. La baisse des recettes résultant de la diminution des importations, conjuguée à des dépenses supplémentaires visant à atténuer les effets de la pandémie, devrait creuser les déficits budgétaires de ces pays. Comme des dépenses de santé bien ciblées ne doivent pas être sacrifiées, ces pays importateurs de pétrole, en raison de leur dette très élevée, ne disposeront pas des ressources nécessaires pour répondre de manière adéquate au ralentissement économique généralisé. Ils devraient donc s'efforcer de trouver un équilibre entre l'assouplissement des conditions de crédit et la nécessité d'éviter la vulnérabilité aux sorties de capitaux et permettre, si possible, au taux de change d'amortir certains des chocs. Des besoins de financement considérables devraient se faire sentir dans certains pays.

Appui du FMI

Depuis le début de l'épidémie de COVID-19, nous avons eu des échanges continus avec les autorités des pays de notre région pour leur offrir conseils et assistance, en particulier à celles qui ont un besoin urgent de financement pour résister aux chocs. Le FMI dispose de plusieurs outils pour aider ses pays membres à surmonter cette crise et à en limiter le coût sur le plan humain et économique. Une douzaine de pays de la région ont déjà sollicité le FMI pour obtenir un appui financier. Des travaux sont en cours pour accélérer l'approbation de ces demandes. Ainsi, cette semaine, notre conseil d'administration examinera une demande de financement d'urgence de la République kirghize, ce qui aboutira probablement au premier décaissement de ce type depuis le début de la pandémie de COVID-19. Quelques autres demandes seront examinées par le conseil d'administration dans les prochains jours. Aujourd'hui, plus que jamais, la coopération internationale est vitale si nous voulons éviter des séquelles économiques durables.

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Jihad Azour est directeur du département Moyen-Orient et Asie centrale du Fonds monétaire international (FMI). Il supervise le travail du FMI au Moyen-Orient, en Afrique du Nord, en Asie centrale et dans le Caucase.

En tant que ministre des Finances du Liban entre 2005 et 2008, il a coordonné la mise en œuvre de réformes importantes, dont la modernisation des systèmes fiscaux et douaniers du pays. M. Azour a par ailleurs occupé diverses fonctions dans le secteur privé, notamment chez McKinsey et Booz and Co., dont il a été vice-président et conseiller exécutif principal. Avant de rejoindre le FMI en mars 2017, il était partenaire au sein de la société d’investissement Inventis Partners. Azour est titulaire d’un doctorat en finances internationales et d’une maîtrise en économie internationale et en finances de l’Institut d’études politiques de Paris. Il a également mené des travaux de recherche sur les pays émergents et leur intégration dans l’économie mondiale à l’Université Harvard, dans le cadre de son post-doctorat. M. Azour a publié plusieurs ouvrages et articles sur des questions économiques et financières, et a une longue expérience de l’enseignement.