(PHOTO: SHEPHERD ZHOU/FEATURECHINA/NEWSCOM)

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Le grand déconfinement en Asie et en Europe

le 13 mai 2020

Plusieurs pays asiatiques et européens où l’épidémie de COVID‑19 semble avoir atteint un pic rouvrent progressivement leur économie. À défaut de vaccin ou de traitement efficace, les autorités vont arbitrer entre les avantages d’une reprise de l’activité économique et le coût potentiel d’une remontée des taux d’infection. Des choix difficiles attendent ces pays, notamment parce que prendre la mauvaise direction, dans un sens ou dans l’autre, pourrait leur coûter très cher.

Les pouvoirs publics optent donc pour une réouverture progressive et séquentielle et l’adoption de nouvelles mesures de prévention et d’endiguement. Même si certains pays d’Asie ont déjà avancé dans cette direction avec un relatif succès, les risques demeurent, et ceux qui menacent l’Europe pourraient être encore plus considérables. Que montre la comparaison des stratégies respectivement suivies en Asie et en Europe ?

La pandémie de COVID-19 a d’abord frappé l’Asie. Elle s’est rapidement propagée de la Chine vers d’autres pays de la région et y sévit encore. À ce jour, plus de 250 000 personnes ont été infectées en Asie du Sud et de l’Est, 9 700 sont décédées et la Chine, la Corée du Sud, l’Inde, l’Indonésie, le Japon et Singapour représentent plus de 85 % de toutes les contaminations.

La Chine s’est confinée fin janvier et la Corée a pris des mesures offensives pour endiguer l’épidémie avec des tests, des dépistages et des mises en quarantaine. Dans ces deux pays, un pic d’infections a été atteint en février, au moment où l’épidémie commençait à faire des ravages en Europe. Le nombre de cas confirmés de malades de la COVID-19 en Europe s’établit actuellement à 1,8 million, soit près de la moitié du total mondial. Quelque 160 000 malades sont décédés en Europe, sur un total de plus de 280 0000 dans le monde.

Retombées économiques des mesures de confinement

Pour ralentir la progression du virus, la plupart des pays européens et asiatiques ont opté pour un confinement strict, dont l’impact économique est désormais évident. Le PIB chinois a chuté de 36,6 % au premier trimestre 2020 et la Corée a vu sa production reculer de 5,5 % (taux annualisés et corrigés des variations saisonnières). La différence d’impact s’explique par le fait que la Chine a été frappée en premier et a fait appliquer des mesures de confinement strictes, tandis que la Corée n’a pas fermé son économie, suivant une stratégie d’endiguement plus ciblée (voir ci-dessous).

En Europe, le PIB a connu une baisse record de 21,3 % en France, de 19,2 % en Espagne et de 17,5 % en Italie au premier trimestre 2020 (données annualisées et corrigées des variations saisonnières également). Les chiffres du deuxième trimestre seront encore pires.

La relance de l’activité économique en Asie

Les mesures de confinement ayant fait la preuve de leur efficacité, quelques pays asiatiques sont déjà bien avancés sur la voie d’une réouverture de leur économie.

En Chine, le nombre de nouveaux cas signalés s’est stabilisé à des niveaux très bas. Depuis la mi-février, les autorités rouvrent progressivement l’économie, par étapes successives. La priorité a été donnée à des secteurs essentiels, des industries en particulier, certaines régions et certains groupes de population, sur la base d’une évaluation permanente des risques. Et les autorités s’appuient également sur la numérisation, les mégadonnées et autres technologies pour le traçage des personnes contacts.

Surtout, ces efforts se sont accompagnés de tests à grande échelle, avec le lancement de dépistages aléatoires dans certaines provinces et un traçage systématique rapide de tout nouveau cas positif grâce à des applications mobiles. En outre, les déplacements sont restreints et d’autres mesures ont été prises pour contrôler les personnes infectées et ceux qu’elles ont côtoyés. Jusqu’à présent, la réouverture de l’économie chinoise n’a pas été perturbée par une deuxième vague d’infections, mais cela peut encore changer à mesure que l’activité retournera à la normale.

La Corée aussi a été touchée par la vague pandémique de manière précoce ; elle a rapidement adopté un plan d’endiguement bien organisé, fondé sur des tests à grande échelle, la mise à l’isolement des nouveaux malades détectés et des personnes à risque et un recours généralisé à la numérisation et aux technologies pour le traçage des contacts. Elle a conjugué ces efforts avec la fermeture des écoles et des équipements publics ; des directives détaillées sur la distanciation sociale ; et des mesures de quarantaine pour les voyageurs.

Mais la mobilité intérieure et l’activité économique n’ont à aucun moment fait l’objet de restrictions importantes. Le redémarrage coréen s’effectue donc progressivement et plus ou moins automatiquement, avec l’atténuation de la distanciation sociale. Les autorités ont assoupli les directives de distanciation sociale au quotidien, demandant aux citoyens de rester chez eux s’ils se sentent malades, de garder leurs distances avec les autres, de se laver fréquemment les mains, de porter des masques et de ventiler régulièrement les espaces intérieurs.

Singapour a également réussi à limiter rapidement la contagion en suivant une stratégie similaire à celle de la Corée, mais la nouvelle vague qui a déferlé au début du mois d’avril l’a contraint à durcir les mesures de confinement.

Réouverture progressive en Europe

Plusieurs pays européens ont annoncé des plans de réouverture graduelle de leur économie et certains ont déjà lancé le processus. Le calendrier, les étapes et le rythme de sortie prévue du confinement varient selon les pays, en fonction de différences dans la progression de l’épidémie mais aussi de préférences nationales (voir ci-dessous).

Le Danemark et la Norvège, par exemple, ont commencé à rouvrir les écoles élémentaires et les services, tandis que l’Espagne a levé les restrictions dans le secteur manufacturier et le bâtiment, ainsi que pour certaines petites entreprises, notamment de détail, en prévoyant des mesures de sécurité. L’Allemagne a levé les restrictions qui visaient le commerce de détail et rouvre progressivement ses écoles tout en prévoyant de durcir à nouveau les règles si nécessaire. L’Italie a rouvert le secteur manufacturier et celui de la construction (soumis à de strictes règles de sécurité) et certains petits commerces. La France vient juste d’autoriser, à partir du 11 mai, la réouverture des écoles primaires, des magasins et des industries, avec des règles différentes selon les régions.

La Suède se démarque par sa méthode et notamment sa décision de ne pas arrêter complètement l’activité. Il est trop tôt pour dire si cette stratégie se révèlera plus efficace.

Tous les pays envisagent des mesures de distanciation sanitaire et sociale pour atténuer le risque d’une nouvelle vague de contagion, mais les modalités de ces mesures et leur intensité varient.

Déconfinement en Asie et en Europe : perspectives

Bien que les stratégies diffèrent, l’Europe semble rouvrir son économie plus tôt que la Chine dans le cycle épidémique. En outre, ses capacités d’organisation de tests à grande échelle, de traçage des contacts et de mise en quarantaine pourraient être inférieures à celles des pays asiatiques les plus performants dans ce domaine, en partie du fait de règles plus strictes de protection de la vie privée. Ainsi, la Commission européenne recommande les applications de traçage, mais uniquement sur la base du volontariat. L’Europe semble donc plus courir plus de risques que certains pays asiatiques, dont la Chine, même si aucun pays ne peut encore être sûr d’avoir vaincu le virus.

En Europe comme en Asie, le confinement et les autres restrictions ont eu un coût économique et psychologique non négligeable pour les citoyens, dont on ne peut que comprendre le souhait de revenir sur ces mesures et de rouvrir l’économie. Cependant, prendre des décisions prématurées avant d’avoir introduit des mesures de grande ampleur pour identifier et endiguer rapidement les nouveaux cas compromettrait les progrès accomplis dans la lutte contre la COVID‑19, au risque d’entraîner de nouvelles pertes humaines et économiques. Les pays asiatiques et européens devraient réfléchir soigneusement à la trajectoire de sortie de ce confinement sans précédent et résister à la tentation de faire trop et trop vite, et risquer une rechute.

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Changyong Rhee est le directeur du département Asie et Pacifique du FMI. Avant de rejoindre le FMI, M. Rhee était économiste en chef à la Banque asiatique de développement (BAsD). Il était le principal porte-parole de la BAsD en ce qui concernait les tendances économiques et de développement, et supervisait le département de l'économie et de la recherche. Il a occupé les fonctions de secrétaire général du comité présidentiel du sommet du G‑20 qui s’est tenu en République de Corée. Avant sa nomination au comité de stabilité financière (CSF), M. Rhee était professeur d'économie à l'Université nationale de Séoul et professeur assistant à l'Université de Rochester. Il a également conseillé de manière régulière et active le gouvernement coréen, notamment au sein du cabinet du Président, du ministère des Finances et de l'Économie, de la Banque de Corée, du dépositaire coréen de titres et de l’Institut de développement coréen. Ses travaux de recherche portent principalement sur la macroéconomie, l'économie financière et l'économie coréenne. Il a publié de nombreux articles dans ces domaines. M. Rhee a obtenu son doctorat en économie à l'Université Harvard et sa licence d'économie à l'Université nationale de Séoul.

Poul M. Thomsen de nationalité danoise, est directeur du département Europe du  FMI depuis novembre 2014. À ce titre, il supervise les travaux de surveillance bilatérale de 44 pays, le dialogue avec les institutions de l’Union européenne, et notamment la BCE, et les entretiens sur les programmes appuyés par le FMI. M. Thomsen est également chargé des activités de sensibilisation du FMI en Europe et des relations de l’institution avec les hauts fonctionnaires européens. Avant d’occuper ses fonctions actuelles, il était le principal responsable des programmes du FMI avec les pays européens touchés par la crise financière mondiale et la crise de la zone euro qui a suivi. Auparavant, M. Thomsen avait acquis une vaste connaissance des pays d’Europe centrale et orientale en travaillant dans la région de 1987 à 2008, notamment en qualité de chef de mission dans de nombreux pays, chef de la division du FMI chargée de la Russie pendant la crise financière qu’a connue ce pays en 1998 et directeur du bureau de Moscou du FMI de 2001 à 2004.