De l’importance des sciences pures pour la croissance économique

(Photo : Ponywant/iStock by Getty Images)

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le 6 octobre 2021

L’investissement public dans la recherche fondamentale est rentable.

La pandémie a effacé des dizaines d’années de progrès économique et ravagé les finances publiques. Pour reconstruire mieux et lutter contre le changement climatique, des investissements publics considérables doivent être financés de manière durable. Stimuler la croissance à long terme — et ainsi accroître les recettes fiscales — a rarement été plus pressant.

Mais quels sont les moteurs de la croissance à long terme ? La productivité — la capacité à créer davantage de produits avec les mêmes facteurs — est un élément déterminant. Dans la dernière édition des Perspectives de l’économie mondiale, nous soulignons le rôle de l’innovation dans la croissance de la productivité à long terme. Curieusement, la croissance de la productivité décline depuis plusieurs dizaines d’années dans les pays avancés en dépit de la progression régulière de la recherche-développement (R&D), un indicateur de substitution de l’effort d’innovation.

Notre analyse indique que la composition de la R&D importe pour la croissance. Nous constatons que la recherche scientifique fondamentale a des conséquences sur un plus grande nombre de secteurs, dans un plus grand nombre de pays et pour plus longtemps que la recherche appliquée (R&D à vocation commerciale conduite par les entreprises) et que l’accès à la recherche étrangère est essentiel pour les pays émergents et les pays en développement. Des transferts de technologie aisés, la collaboration scientifique internationale et des politiques publiques qui financent la recherche fondamentale peuvent favoriser le type d’innovation dont nous avons besoin pour la croissance à long terme.

Les inventions puisent dans les connaissances scientifiques pures

Si la recherche appliquée est importante pour commercialiser les innovations, la recherche fondamentale élargit la base de connaissances nécessaire pour réaliser des percées scientifiques. Le développement des vaccins contre la COVID-19 en offre une excellente illustration : non seulement les vaccins ont sauvé des millions de vie, mais ils ont aussi contribué à accélérer la réouverture de nombreuses économies, et pourraient avoir ainsi injecté des milliers de milliards dans l’économie mondiale. Comme pour d’autres innovations majeures, les scientifiques ont puisé dans les savoirs accumulés depuis des décennies dans différents domaines pour développer les vaccins à ARN messager. 

La recherche fondamentale n’est pas attachée à un produit ou un pays particulier et elle peut être combinée de manière imprévisible et utilisée dans différents domaines. Elle se diffuse donc plus largement et demeure plus longtemps pertinente que la recherche appliquée. Ce constat ressort clairement des citations d’articles scientifiques utilisés pour la recherche fondamentale et pour les brevets (recherche appliquée) : les citations d’articles scientifiques culminent à environ huit ans contre trois ans pour les brevets.

Les retombées sont importantes pour les pays émergents et les pays en développement

Bien que l’essentiel de la recherche fondamentale soit conduit dans les pays avancés, notre analyse indique que le transfert de connaissances entre les pays est un facteur d’innovation décisif, surtout dans les pays émergents et les pays en développement.

Les pays émergents et les pays en développement comptent bien plus sur la recherche étrangère que sur la recherche nationale (fondamentale et appliquée) pour l’innovation et la croissance. Dans les pays dotés de systèmes d’éducation solides et de marchés financiers profonds, l’effet estimé de l’adoption de technologies étrangères sur la croissance de la productivité — à travers le commerce, l’investissement direct étranger ou l’apprentissage par la pratique — est particulièrement sensible. Les pays émergents et les pays en développement pourraient ainsi constater que les politiques visant à adapter les connaissances étrangères aux conditions locales sont une meilleure voie de développement que l’investissement direct dans la recherche fondamentale nationale.

Nous basons ce constat sur les données relatives aux stocks de recherche — les connaissances accumulées mesurées par les dépenses de recherche. Comme le montre le graphique, une augmentation d’un point de pourcentage des connaissances fondamentales étrangères accroît les dépôts de brevets dans les pays émergents et les pays en développement d’environ 0,9 point de pourcentage de plus que dans les pays avancés.

L’innovation est un facteur déterminant de la croissance de la productivité

Pourquoi considérer le dépôt de brevets ? C’est un indicateur de substitution pour mesurer l’innovation. Une augmentation de 1 % du stock de brevets peut accroître la productivité par travailleur de 0,04 %. Ce chiffre peut sembler faible, mais de modestes augmentations cumulées au fil du temps améliorent le niveau de vie.

Nous estimons qu’une élévation permanente de 10 % du stock de recherche nationale peut accroître la productivité de 0,3 %. L’effet d’une augmentation identique du stock de recherche fondamentale étrangère est plus marqué : la productivité croît de 0,6 %. Ces chiffres n’étant que des chiffres moyens, l’effet sur les pays émergents et les pays en développement est sans doute encore plus sensible.

Les sciences pures jouent également un rôle plus décisif dans l’innovation verte (énergies renouvelables comprises) que dans les technologies polluantes (comme les turbines à gaz), ce qui laisse à penser que les politiques publiques visant à stimuler la recherche fondamentale peuvent contribuer à la lutte contre le changement climatique.

Des politiques publiques pour un futur plus prospère et plus inclusif

Comme les entreprises privées ne peuvent capter qu’une part modeste des rendements financiers incertains de la recherche fondamentale, elles tendent à sous-investir dans celle-ci, ce qui plaide fortement pour l’intervention des pouvoirs publics. Mais il n’est pas toujours aisé de concevoir les bonnes politiques publiques — notamment de déterminer comment financer la recherche. Ainsi, il pourrait être inefficient de réserver le financement de la recherche fondamentale aux universités et laboratoires publics car on perdrait alors des synergies potentiellement considérables entre le secteur public et le secteur privé. Il peut être également difficile de dissocier la recherche privée fondamentale de la recherche privée appliquée pour ne subventionner que la première.

Notre analyse montre qu’une politique hybride applicable qui double les subventions à la recherche privée (fondamentale et appliquée) et augmente d’un tiers les dépenses de recherche publique pourrait élever la croissance de la productivité dans les pays avancés de 0,2 % par an. Un meilleur ciblage des subventions à la recherche fondamentale et une coopération plus étroite entre le secteur public et le secteur privé pourraient encore accroître ces effets, à un coût moindre pour les finances publiques.

Ces investissements commenceraient à être rentabilisés en une dizaine d’années et auraient un effet non négligeable sur les revenus. Nous estimons en effet que si ces investissements avaient été réalisés entre 1960 et 2018, les revenus par habitant seraient supérieurs d’environ 12 % à ce qu’ils sont aujourd’hui.

Enfin, au vu des fortes retombées pour les pays émergents, il est également indispensable d’assurer la libre circulation des idées et la collaboration entre les frontière

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Philip Barrett est économiste au département des études du FMI. Depuis son arrivée au FMI en 2016, il a également travaillé au département des finances publiques et au département Moyen-Orient et Asie centrale, où il couvrait l’Afghanistan et l’Iran. Ses travaux portent sur la politique budgétaire, les troubles sociaux et les changements climatiques. Il est titulaire d’un doctorat de l’université de Chicago.

Niels-Jakob Hansen est économiste à la division études économiques internationales du département des études du FMI. Il contribue aux chapitres des Perspectives de l’économie mondiale. Il a travaillé précédemment au département Asie et Pacifique et au département financier du FMI. Il a pris part à des missions conduites en Corée, au Cambodge, en République tchèque et à Saint-Marin. Il a également travaillé sur des questions liées aux finances du FMI. Ses travaux de recherche portent sur les questions monétaires et le marché du travail. Il a publié des articles dans le Review of Economic Studies et dans le Journal of Economic Inequality. Il est titulaire d’un doctorat en économie de l’Institut d’études économiques internationales de l’université de Stockholm et d’un master en économie de l’université de Cambridge.

Jean-Marc Natal est chef adjoint de la division études économiques mondiales du département des études du FMI. Avant de rejoindre le FMI, il a été directeur adjoint de la recherche à la Banque nationale suisse, où il conseillait la Direction générale sur les décisions trimestrielles de politique monétaire et la communication. Il a enseigné la théorie et la politique monétaires à l’université de Genève et a publié dans plusieurs revues d’économie, dont l’Economic Journal et le Journal of Money, Credit and Banking. Ses recherches couvrent les régimes monétaires et de change, la transmission de la politique monétaire, la dynamique de l’inflation et la modélisation macroéconomique. Il est titulaire d’un doctorat d’économie internationale délivré par l’Institut des hautes études internationales et du développement à Genève.

Diaa Noureldin est économiste à la division études économiques internationales du département des études du FMI. Il contribue aux chapitres des Perspectives de l’économie mondiale. Avant de rejoindre le FMI, il était professeur associé d’économie à l’Université américaine du Caire, après avoir été chercheur postdoctorant à l’université d’Oxford. Ses publications couvrent un ensemble de questions de macroéconomie et de finance internationale. Il est titulaire d’un doctorat en économie de l’université d’Oxford.