Les perturbations de l’approvisionnement alimentent la hausse de l’inflation et entravent la reprise en Europe

(photo : IMF Photo/Cyril Marcilhacy)

(photo : IMF Photo/Cyril Marcilhacy)

le 18 février 2022

Face à la probable persistance des difficultés d’approvisionnement, les dirigeants doivent relever le défi consistant à soutenir la reprise sans laisser s’installer de hauts niveaux d’inflation.

Lorsqu’il leur a été demandé de rester chez eux afin de maîtriser la propagation de la COVID-19, les consommateurs ont réduit leurs dépenses consacrées aux services et acheté davantage de produits manufacturés. La réouverture des économies a donné un coup de fouet à la production manufacturière, mais le retour des confinements et les pénuries d’intrants intermédiaires, dont la palette va des produits chimiques aux microcircuits, ont mis un coup d’arrêt à la reprise dans les usines. Les prix des biens de consommation de base ont rapidement augmenté et les délais de livraison ont atteint des niveaux sans précédent, ce qui a suscité un débat au sujet de l’inflation et de l’orientation de la politique monétaire.

Dans une nouvelle étude, nous estimons que sans ces difficultés d’approvisionnement, la production manufacturière de la zone euro à l’automne 2021 aurait été supérieure d’environ 6 %. Sur la base de la corrélation historique entre production manufacturière et production globale, nous estimons que le produit intérieur brut (PIB) aurait été plus élevé de 2 %, soit l’équivalent d’environ une année de croissance en période normale d’avant-pandémie dans de nombreux pays européens.

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Le freinage de la production a été le plus marqué dans les pays où les entreprises manufacturières exercent leurs activités en aval des chaînes de valeur mondiales et dépendent d’intrants intermédiaires très spécifiques. C’est notamment le cas dans des pays au secteur automobile fort, comme l’Allemagne ou la République tchèque, où la production manufacturière aurait normalement été plus élevée de 14 %.

Les difficultés d’approvisionnement ont également joué un rôle majeur dans la hausse des prix à la production dans la zone euro, mais la vigueur de la demande y est aussi pour beaucoup. Au cours des trois premiers trimestres de 2021, la composante de l’industrie manufacturière dans l’inflation des prix à la production a dépassé d’environ 10 points de pourcentage son niveau d’avant-pandémie. Nous estimons que la hausse des prix des produits manufacturés est attribuable, pour moitié environ, aux chocs sur l’approvisionnement, l’autre moitié tenant principalement à l’augmentation de la demande.

Les perturbations de l’approvisionnement ont eu des répercussions moins fortes sur les prix à la consommation hors alimentation et énergie. Au cours de la même période, elles n’ont entraîné cet indicateur de l’inflation qu’un demi-point de pourcentage au-dessus de ce qui aurait été son niveau normal. Cette incidence moindre est logique puisque les biens représentent moins de la moitié du panier de consommation. Les prix des services, qui comptent pour plus de la moitié du panier, sont moins sensibles que ceux des biens aux chocs sur l’approvisionnement dans l’industrie manufacturière.

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Les problèmes pourraient s’installer

À l’échelle mondiale, nous avons constaté que les difficultés d’approvisionnement dans l’industrie manufacturière trouvent pour 40 % leur origine dans les fermetures temporaires, dont les répercussions sur l’inflation ne devraient être que passagères. Il en va de même pour les accidents météorologiques et industriels qui ont entravé la production de microcircuits et d’automobiles en 2021. En revanche, d’autres facteurs à l’origine des difficultés d’approvisionnement, comme les pénuries de main-d’œuvre (qui expliquent jusqu’à 10 % des difficultés d’approvisionnement de l’industrie manufacturière à l’échelle mondiale) et le vieillissement des infrastructures logistiques, pourraient exercer des effets plus durables sur l’approvisionnement et l’inflation que les interruptions de production.

En fin d’année dernière, des experts du secteur estimaient que les pénuries d’approvisionnement de l’industrie automobile se dissiperaient en grande partie à la mi-2022 et que les goulets d’étranglement s’élargiraient d’ici à la fin de l’année. C’était avant qu’Omicron n’injecte une nouvelle dose d’incertitude. L’Europe et la Chine ont imposé de nouvelles restrictions et nous pourrions assister à de nouvelles perturbations. En définitive, les difficultés d’approvisionnement pourraient durer plus longtemps, peut-être jusqu’à 2023.

Les priorités de l’action publique

La première parade consiste à s’attaquer de façon directe aux goulets d’étranglement de la chaîne d’approvisionnement par la voie réglementaire, si possible. Cela consiste, par exemple, à accélérer l’octroi de permis et certificats aux travailleurs du secteur du transport et de la logistique, à assouplir temporairement les restrictions sur les horaires de fonctionnement des zones portuaires, à alléger les règles d’immigration afin de réduire les pénuries de main-d’œuvre, et à rendre obligatoires des pratiques permettant de limiter la propagation du virus et de protéger la santé du personnel.

Il conviendrait également d’intervenir de façon active sur le plan budgétaire afin de desserrer les goulets d’étranglement et d’éviter une détérioration permanente du potentiel de production. En cette période, un soutien généralisé à la demande globale pourrait aggraver les goulets d’étranglement et faire augmenter l’inflation, avec des effets limités sur la production et l’emploi. Il serait donc plus judicieux d’apporter un soutien bien ciblé.

Par exemple, il reste fondamental de préserver les emplois qui seront viables une fois les goulets d’étranglement desserrés, comme les postes de l’industrie manufacturière à forte intensité de compétences affectés par des pénuries d’intrants intermédiaires. Il est tout aussi essentiel d’accompagner la relance du marché du travail en supprimant les obstacles à l’emploi (par le développement de services fiables de garde d’enfants et d’aide aux personnes âgées, par exemple) et en participant à la formation de travailleurs aux nouvelles compétences demandées.

La perspective de voir les goulets d’étranglement des chaînes d’approvisionnement s’installer met les autorités monétaires au défi de soutenir une reprise encore incomplète et de faire en sorte que la production retrouve sa trajectoire d’avant-pandémie, tout en empêchant une envolée des salaires et des prix. Pour arriver à ce subtil équilibre, il est essentiel de stabiliser les anticipations d’inflation à moyen terme malgré les poussées inflationnistes temporaires générées, entre autres, par les perturbations de l’approvisionnement et la flambée des prix de l’énergie.

Malgré le rapide resserrement des marchés du travail dans la zone euro, les données récentes et rétrospectives semblent indiquer que les salaires n’augmenteront que modérément. Nous nous attendons donc à voir l’inflation tomber légèrement au-dessous de la cible de la Banque centrale européenne (BCE) une fois que la pandémie perdra de son intensité. La BCE a décidé, à juste titre, de maintenir une politique monétaire accommodante tant que la cible d’inflation à moyen terme n’est pas atteinte, tout en se réservant la possibilité de corriger le tir si le niveau élevé de l’inflation sous-jacente se révèle plus persistant que prévu.

D’une manière générale, si les banques centrales comptent ancrer les anticipations d’inflation aux taux ciblés, elles doivent continuer à communiquer sur la façon dont elles réagiront aux chiffres de l’inflation et à d’autres indicateurs économiques, dont la variation des anticipations d’inflation, et montrer qu’elles se tiennent prêtes à réagir rapidement à tout changement notable dans les perspectives d’inflation à moyen terme.

Plus les dispositions réglementaires et les mesures budgétaires ciblées seront efficaces dans la résolution des problèmes d’approvisionnement, moins les décideurs seront contraints de modérer la demande globale et la croissance économique afin de maîtriser l’inflation.

Ce blog s’appuie sur le document de travail « Supply Bottlenecks: Where, Why, How Much, and What Next? » co-écrit par Oya Celasun, Niels-Jakob Hansen, Aiko Mineshima, Mariano Spector et Jing Zhou.

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Kristalina Georgieva (lien vers sa biographie)

Oya Celasun est sous-directrice au département Europe, où elle est responsable de la surveillance de l’économie allemande. Avant cela, elle a été à la tête des divisions études économiques mondiales (2015–19) et surveillance multilatérale (2020–21) du département des études du FMI. Elle a aussi occupé les postes de cheffe de mission du FMI pour l’Uruguay (2013–14), et d’économiste et cheffe adjointe chargée des États-Unis et du Canada (2008–12). Elle a publié de nombreux documents d’orientation et études universitaires consacrés à la viabilité de la dette publique, au risque souverain et à la dette des entreprises, à l’inflation dans les pays émergents, et aux coûts liés à l’imprévisibilité des flux d’aide dans les pays à faible revenu.

Alfred Kammer est directeur du département Europe du Fonds monétaire international depuis août 2020. En cette qualité, il dirige les activités du FMI en lien avec l’Europe.

M. Kammer était auparavant chef de cabinet de la Directrice générale, qu’il a conseillée sur les questions stratégiques et opérationnelles, tout en supervisant les activités de l’équipe de direction. Il a également occupé le poste de directeur adjoint du département de la stratégie, des politiques et de l’évaluation, et piloté les travaux du FMI en matière de stratégie et de surveillance. En tant que directeur adjoint du département Moyen-Orient et Asie centrale, il était chargé de la surveillance des évolutions économiques régionales et des questions relatives au secteur financier. En qualité de directeur du bureau de la gestion de l’assistance technique, il a conseillé la direction sur les opérations d’assistance technique et orchestré les collectes de fonds et les partenariats internationaux pour le renforcement des capacités. Il a également occupé le poste de conseiller du directeur général adjoint. M. Kammer a aussi rempli les fonctions de représentant résident du FMI en Russie. Depuis son entrée au FMI, il a travaillé aux côtés de pays d’Afrique, d’Asie, d’Europe et du Moyen-Orient, sur un large éventail de questions générales et stratégiques.