Les débouchés de la croissance verte
Source details
- Canonical URL
- Les débouchés de la croissance verte
Other formats
Bibliographic details
- Authors: Ricardo Hausmann
- Published: December 14, 2022
Problématique et message principal
- Les pays en développement ont peu d’impact direct sur le climat: des pays comme le Pakistan, le Nigéria et l’Égypte représentent chacun moins de 1 percent des émissions mondiales.
- Cependant, la transition mondiale vers la décarbonation crée des opportunités de développement et d’exportation pour les pays capables de s’adapter vite.
- L’enjeu pour un ministre des Finances n’est pas tant de réduire les émissions domestiques pour le climat mondial que d’identifier et d’investir dans les secteurs à forte demande future liés à la décarbonation afin de créer des emplois mieux rémunérés et un nouvel avantage comparatif.
Principales observations structurelles
- L’histoire du développement se fonde sur l’évolution vers des produits à plus forte valeur ajoutée; la décarbonation ouvre des chemins peu empruntés et parfois vierges qui nécessitent la création d’activités entièrement nouvelles.
- Incertitudes majeures: technologies finales du monde sobre en carbone, matériaux et capacités de fabrication requises, régulations internationales et formes de coopération ou de conflit entre grands émetteurs.
- Les pays qui joueront un rôle actif et qui maîtriseront les capacités technologiques et industrielles forgeront leur futur avantage comparatif.
Six axes à considérer (constituent à la fois risques et opportunités)
1. Accompagner l’électrification mondiale
- Plus de 70 percent des émissions mondiales proviennent de la consommation d’énergie.
- Décarboner implique d’électrifier les usages à base de combustibles fossiles et de produire l’électricité nécessaire à partir de sources non polluantes (éolienne, solaire).
- Demande massive prévue pour: panneaux solaires, éoliennes, câbles électriques, condensateurs, mécanismes de stockage (batteries au lithium-ion), électrolyseurs, piles à combustible.
- La fabrication exige de grandes quantités de métaux et de terres rares; la production devra être plusieurs fois supérieure à aujourd’hui.
- L’expansion des industries extractives sera forte; ces industries consomment énormément d’énergie, ont des impacts locaux et exigent une gestion des conflits d’intérêts et de l’eau.
- Les chaînes de valeur mondiales pour transformer les minéraux sont longues; des méga-usines de batteries se construisent principalement en Chine, en Europe et aux États-Unis.
- Implication politique: identifier quels actifs d’exportation vont décliner parce qu’ils sont émetteurs élevés ou liés à des chaînes polluantes, puis redéployer capacités et financements vers secteurs prometteurs.
2. Miser sur la proximité avec les énergies renouvelables
- Les substituts au pétrole (énergies renouvelables localement produites) réduisent l’intérêt du transport d’énergie sur longues distances.
- Exemple chiffré: l’énergie solaire est produite pour moins de 20 dollars le mégawattheure dans les pays très ensoleillés.
- Transport d’énergie via une molécule comme l’ammoniac multiplie le coût par six (sans compter le coût du transport), ce qui favorise l’implantation des activités à forte intensité d’énergie dans les pays où l’énergie verte est abondante.
- Conséquence: les pays très ensoleillés peuvent attirer activités énergivores à condition d’être en mesure d’exploiter et d’offrir cette énergie verte localement.
3. Maîtriser le coût du capital
- Le coût fixe des équipements d’énergies renouvelables inclut le coût des financements; les taux d’intérêt influent directement sur le coût final de l’énergie.
- Exemples: taux possibles de 2 % en Allemagne et de 7 % en République dominicaine.
- Même avec de meilleurs facteurs naturels, un coût du capital élevé peut annihiler l’avantage comparatif.
- Gouvernance macroéconomique et gestion des ressources minières influent sur le risque-pays et l’accès aux marchés de capitaux (exemple: Venezuela, production pétrolière tombée de 80 percent par rapport au record de 1998 en raison d’expropriations et de mauvaise gestion).
- Risque: même pour les métaux essentiels à la transition (lithium, cobalt, cuivre, aluminium, nickel), une mauvaise gestion peut dissuader l’investissement et détruire la valeur.
4. Gérer les risques technologiques
- L’incertitude technologique est inhérente: plusieurs technologies sont en lice; beaucoup apparaissent d’abord comme idées, puis pilotes, puis production industrielle.
- Il faut connaître les technologies pariant dans le monde et anticiper les ruptures.
- Rôle des gouvernements: assurer une veille technologique et nommer des responsables scientifiques (exemples: Israël, Singapour).
- Exemple de politique industrielle: le Chili investit dans un centre de recherche sur le lithium avec un consortium d’universités internationales pour réduire les coûts et surveiller les alternatives.
5. Explorer la piste des puits de carbone
- Zéro émission nette ≠ zéro émission brute; la différence se fait par le carbone capté.
- Potentiel des marchés des crédits carbone via reboisements ou protection de forêts; exemple: forêt amazonienne concurrente à l’élevage.
- Les prix actuels du carbone sont souvent insuffisants ou inexistants dans de nombreux pays; ils sont une fraction des prix pratiqués en Europe.
- Problèmes de crédibilité: risque que le carbone stocké soit réémis par déboisement ultérieur, entraînant une forte décote des crédits carbone.
- Actions nécessaires: développer des institutions garantissant des crédits carbone crédibles; identifier et réglementer des formations géologiques sûres pour le stockage permanent; définir des droits de propriété et adapter la législation pour permettre le stockage et la valorisation du sous-sol.
6. Envisager d’apprendre
- Aucun pays n’excelle encore systématiquement dans les technologies déterminantes du futur; certains apprendront et d’autres non.
- La stratégie de croissance inclut l’évolution des avantages comparatifs, pas seulement leur exploitation.
- Politiques recommandées: attirer investissements stratégiques et talents internationaux, soutenir programmes de recherche (notamment universitaires), faciliter l’adoption de nouvelles technologies plutôt qu’isoler le marché intérieur.
- Exemples d’évolution de capacités: France passant du vin et fromage à l’aviation commerciale et au train à grande vitesse; importance de viser à produire électrolyseurs compétitifs et à transformer le solaire/éolien en avantage industriel.
Recommandations politiques synthétiques
- Ne focalisez pas uniquement sur la réduction de l’empreinte carbone nationale; privilégiez la création de valeur et d’emplois en participant à l’effort mondial de décarbonation.
- Identifier les secteurs exportateurs menacés par la décarbonation et planifier le redéploiement des capacités et financements.
- Exploiter les avantages naturels (ensoleillement, vent) en abaissant le coût du capital via amélioration des institutions et de la gestion macroéconomique.
- Développer une veille technologique publique et soutenir des centres de recherche pour capter la chaîne d’apprentissage technologique.
- Mettre en place des institutions crédibles pour produire et vendre des crédits carbone, et adapter les cadres juridiques pour le stockage géologique du carbone.
- Favoriser l’attraction d’investissements et de talents internationaux et soutenir des politiques d’apprentissage industriel pour passer à des activités à plus forte valeur ajoutée liées à la transition verte.
Fonds monétaire international (extrait de « Les débouchés de la croissance verte », Riccardo Hausmann — Décembre 2022).