Une région en mutation — Espoirs et défis

Nemat Shafik
Directeur Général Adjoint, Fonds monétaire international
Liban — Forum économique arabe
Beyrouth, le 10 mai 2012

Texte préparé pour l’intervention

Bonjour. Je suis très heureuse d'être ici parmi vous et je tiens à remercier le Premier Ministre, M. Mikati, et les organisateurs de m'avoir invitée à m'adresser à vous en ce moment important de l'histoire de la région.

La dernière fois que j'ai eu l'honneur de m'adresser au Forum économique arabe à Beyrouth, c'était il y a une quinzaine d'années. Ce forum reste un événement important où de hauts fonctionnaires et dirigeants de l'ensemble de la région et d'ailleurs se rencontrent à Beyrouth pour échanger leurs points de vue sur les principaux enjeux économiques dans la région.

Je vais aborder avec vous aujourd'hui trois points. Premièrement, comme je représente le FMI et qu'il s'agit du travail de l'institution, j'examinerai les perspectives et les risques de l'économie mondiale. Deuxièmement, je parlerai de la région et de la nécessité d'un « printemps économique » qui compléterait ce qu'on a appelé le « printemps arabe ». Et troisièmement, j'évoquerai ce que le reste du monde peut et doit faire pour faciliter la transition historique que nous vivons dans l'ensemble de la région. Si les pays ne réussissent pas leur « printemps économique », nous risquons de ne pas satisfaire les espoirs et les aspirations des millions de jeunes de la région.

L'économie mondiale

La situation de l'économie mondiale est un peu meilleure aujourd'hui qu'il y a quelques mois. Les États-Unis ont commencé à sortir lentement de la crise. En Europe aussi, il y a des progrès, les efforts déployés par les dirigeants européens et l'accord sur la mise en place d'un pare-feu européen ayant atténué les tensions financières, et la menace d'un net ralentissement de l'économie mondiale a diminué. Les pays émergents et les pays en développement continuent d'enregistrer de solides résultats et constituent une source de dynamisme. La reprise mondiale se dessine, bien qu'elle soit fragile. Nous nous attendons maintenant à ce que la croissance de l'économie mondiale atteigne 3,5 % en 2012.

Mais les risques demeurent élevés dans certains pays : il s'agit notamment de problèmes budgétaires non résolus, de banques en difficulté, d'un manque de compétitivité et d'une éventuelle hausse des cours du pétrole, du fait des incertitudes géopolitiques qui entourent l'offre. Partout dans le monde, les pays cherchent à réduire ces risques et le FMI fait ce qu'il peut pour soutenir la reprise de l'économie mondiale.

Un renforcement de l'arsenal anticrise du FMI est un élément important de cette action. J'ai le plaisir de vous faire savoir que, la semaine dernière, 430 milliards de dollars avaient déjà été engagés pour rehausser notre puissance de feu, afin que nous puissions plus facilement lutter contre les crises, où qu'elles se produisent.

La région MOAN et le « printemps économique »

Venons-en maintenant à la région MOAN.

En 2011, de nombreux pays de la région, comme la Tunisie, l'Égypte, le Yémen et la Libye, ont connu une transition politique majeure. Et des réformes politiques sont en cours dans bon nombre d'autres pays de la région. Si l'aspect politique a suscité beaucoup d'attention, la situation économique dans la région s'est détériorée vivement en 2011, sauf dans les pays exportateurs de pétrole du Golfe, qui, grâce à la hausse des cours du pétrole, ont connu une croissance robuste de 8 % en 2011.

Dans les pays importateurs de pétrole, la plupart des indicateurs économiques se sont dégradés : la croissance a été réduite de moitié ; l'investissement et le tourisme ont diminué ; les déficits budgétaires ont gonflé à mesure que les pouvoirs publics augmentaient les dépenses consacrées aux salaires et aux subventions alimentaires et énergétiques face à la pression sociale ; et les réserves de change et les notes de crédit se sont détériorées. Cette tendance peut être observée dans tous les pays arabes en transition.

Faute d'une transition économique qui accompagnerait la transition politique, nous risquons d'échouer sur les deux fronts. 2012 et 2013 devront être les années du « printemps économique » où les pays de la région définiront de nouvelles stratégies économiques qui répondent à la demande d'emploi et d'équité, tout en préservant la stabilité macroéconomique qui est essentielle pour la croissance.

Quels sont les principaux éléments de ce « printemps économique » ? Bien entendu, chaque pays sera différent et devra définir sa propre stratégie. Mais permettez-moi d'en énoncer quelques éléments fondamentaux.

Les pays importateurs de pétrole doivent répondre aux pressions économiques et sociales légitimes en dégageant des ressources pour investir dans l'emploi. Mais il sera difficile d'y parvenir tout en préservant la stabilité macroéconomique. Certains pays pourront accroître leurs recettes sans pénaliser les populations désavantagées. Beaucoup de pays peuvent dans une large mesure dégager des ressources en orientant mieux les subventions. Les subventions énergétiques coûtent près de 200 milliards de dollars dans la région. Seulement 20 % de ces subventions profitent aux pauvres. Cibler uniquement les populations qui en ont besoin permettrait de dégager des ressources qui pourraient être réorientées vers l'éducation et les infrastructures pour créer les 50 à 75 millions d'emplois nécessaires dans les dix prochaines années pour la génération qui nous a apporté le printemps arabe.

En plus de réorganiser les priorités budgétaires, il est important de mobiliser une aide extérieure pour financer les déficits budgétaires, stabiliser les réserves et rétablir la confiance des investisseurs. Il est nécessaire d'améliorer le climat des affaires pour retrouver la confiance des investisseurs et stimuler la croissance économique. Et il sera essentiel d'adopter une stratégie de croissance plus solidaire qui prévoit des dispositifs de protection sociale plus solides et mieux ciblés en faveur des populations pauvres.

À moyen terme, les pays doivent établir une stratégie économique qui est crédible pour leur population et les investisseurs. Par exemple, au Liban, cette stratégie à moyen terme doit viser principalement à continuer de réduire la dette publique (qui reste élevée, à 136 % du PIB), à investir dans les infrastructures et à les réformer, ainsi qu'à améliorer le climat des affaires et le marché du travail. Cette stratégie contribuera à réaliser une croissance plus élevée et plus solidaire qui réduirait le chômage, en particulier dans les populations jeunes et éduquées.

Comment le reste du monde peut apporter son aide

Il revient principalement aux pays eux-mêmes d'entreprendre ces réformes de grande envergure. Il faudra effectuer des choix et des arbitrages difficiles, souvent pour de nouveaux gouvernements qui sont soucieux de tenir leurs promesses, mais qui disposent de ressources limitées. Mais étant donné l'ampleur des problèmes, les efforts et les ressources des pays ne suffiront pas. Il est donc très important que la région et la communauté internationale dans son ensemble s'unissent pour soutenir les efforts déployés par les pays.

Il faut reconnaître que les circonstances sont plus difficiles pour la région MOAN qu'elles ne l'étaient lorsque l'Europe de l'Est a connu sa transition historique. Au début des années 90, l'économie mondiale était en pleine expansion, l'Europe voulait accueillir les pays en transition et leur offrir un point d'ancrage, et le financement extérieur était facilement accessible. Ce n'est pas le cas aujourd'hui et nous aurons besoin de stratégies différentes pour assurer cette transition.

Tout d’abord, la région, et principalement les pays exportateurs de pétrole, auront à jouer un rôle de premier plan dans la transition. Ils le peuvent, car ils se trouvent dans une situation relativement meilleure et les cours du pétrole sont élevés. C'est une responsabilité partagée et, si les pays exportateurs de pétrole contribuent à la stabilité et à la prospérité de la région, tous les pays en bénéficieront.

La communauté internationale devrait aussi aider ces pays en transition et ceux qui sont pénalisés par différents facteurs d’instabilité, en leur fournissant des financements pour atténuer les coûts inévitables du changement, offrir une protection aux plus pauvres et permettre la mise en place progressive et ordonnée des réformes. Un meilleur accès aux marchés sera déterminant pour créer des débouchés à l'exportation.

Le rôle du FMI

De son côté, le FMI ne ménage aucun effort pour soutenir les programmes de réformes conçus par les pays eux-mêmes. Il apporte son concours essentiellement sous trois formes : les conseils de politique économique, l’aide au renforcement des capacités et les appuis financiers.

S'agissant des conseils de politique économique, nous avons adapté notre travail d'analyse aux nouvelles réalités sur le terrain. Le FMI intègre de façon plus systématique la notion de croissance solidaire dans ses conseils et dans le renforcement des capacités. Nous concentrons notre attention sur cinq domaines qui sont primordiaux pour parvenir à une croissance socialement mieux partagée que par le passé : la création d'emplois, des dispositifs de protection sociale mieux ciblés, des structures de gouvernance solides et un bon climat des affaires, l'accès aux financements, ainsi qu’une intégration commerciale plus poussée et une plus grande participation au commerce mondial.

En ce qui concerne le renforcement des capacités, nous aidons la région à élaborer et à mettre en œuvre de nouvelles politiques dans des domaines tels que le recouvrement de l'impôt, l'amélioration des statistiques, la gestion des finances publiques et la supervision bancaire. Pour une large part, ce travail important est effectué à partir de notre Centre régional d'assistance technique au Moyen-Orient, hébergé ici même à Beyrouth. Pour l’instant, la demande d'assistance technique du FMI dépasse l'offre. Nous souhaitons donc vivement mobiliser des concours additionnels pour ce centre régional, qui n'est pas entièrement financé.

Quant aux statistiques, qui sont indispensables pour la bonne conduite de la politique économique et pour alimenter le débat public, j'ai le plaisir de vous annoncer que nous organisons la semaine prochaine, avec les autorités marocaines, une conférence à Rabat pour lancer une initiative concertée visant à améliorer les statistiques dans la région en créant « Arabstat », une agence statistique appelée à couvrir tous les pays membres de la Ligue arabe.

S'agissant du financement, le FMI a créé de nouveaux outils et mécanismes de prêt, notamment pour répondre aux besoins de financement dans la région MOAN, et mobilise actuellement d'autres financements publics pour combler les déficits budgétaires et extérieurs à court terme dans plusieurs pays.

Le FMI se tient prêt à apporter des concours financiers aux pays importateurs de pétrole de la région. Il a récemment approuvé un financement concessionnel au titre de la facilité de crédit rapide en faveur du Yémen, afin de donner au gouvernement le temps d'élaborer une stratégie à moyen terme pour s’attaquer aux défis économiques que le pays connaît de longue date. Le FMI mène aussi des discussions avec plusieurs autres pays sur leurs besoins de financement pour les années décisives à venir.

Conclusion

Pour conclure, je dirais que les défis qui se profilent à l'horizon sont difficiles. Les dirigeants devront agir rapidement pour gérer la transition économique dans des circonstances difficiles. La région et la communauté internationale doivent les y aider dans toute la mesure du possible.

Nous devons veiller à ce que soient satisfaits les espoirs et les aspirations des gens qui ont manifesté dans les rues. Le printemps est une saison d'espoir et de nouveaux commencements. Faisons en sorte qu’un «printemps économique» ait lieu au cours de ces prochaines années afin que les peuples de la région connaissent un avenir plus juste et plus prospère. Nous devons nous efforcer de les aider à y parvenir. L’inaction de notre part serait impardonnable.

Je vous remercie.



DÉPARTEMENT DE LA COMMUNICATION DU FMI

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