Bâtir l’avenir du Myanmar — Allocution à l’Institut d’économie de Yangon

par Christine Lagarde
Directrice générale, FMI
Phnom Penh, 3 décembre 2013

Texte préparé pour l’intervention

Bonjour—min-galaba! Je suis enchantée de me trouver avec vous à l’Institut d’économie de Yangon. Je tiens à remercier le recteur, Mme Khin Naing Oo, de ses aimables paroles de bienvenue. Je salue aussi M. Zaw Oo, qui va animer nos débats aujourd’hui.

Le Myanmar est à l’aube d’une ère nouvelle, une ère pleine de promesses, de possibilités et de prospérité. Le pays s’éveille, s’ouvre au monde et à tout ce qu’il peut offrir.

Comme l’a dit jadis votre voisin indien Jawaharlal Nehru à propos de son propre pays : «Il arrive un moment, rare dans l’histoire, où nous franchissons le pas du passé à un monde nouveau, où une ère se clôt et où l’âme d’une nation, longtemps occultée, trouve enfin son expression ».

Ce moment est venu pour le Myanmar, qui s’apprête à prendre la place qui lui revient dans le cœur battant de l’Asie, le foyer le plus dynamique et créatif de l’économie mondiale. Le Myanmar écrit le prochain chapitre de l’histoire de l’Asie — une grande épopée qui a vu plus d’un demi-milliard de personnes briser les chaînes de la pauvreté et forger en très peu de temps les outils de leur avenir.

En digne fille de l’Asie, la République du Myanmar a aussi fait beaucoup de chemin en peu de temps. Il y règne déjà la stabilité macroéconomique indispensable au décollage économique. Certes, elle est encore fragile, et a besoin d’une assise institutionnelle plus ferme, mais les fondations sont en place.

Cela tient aux réformes récemment entreprises par le gouvernement : adoption d’un régime de change flottant, création d’un marché des changes fonctionnel, suppression des restrictions de change et début de libéralisation du crédit bancaire.

Nous en voyons déjà les résultats : un taux de croissance supérieur à 6 % au cours du dernier exercice, qui approchera les 7 % cette année.

Il faut maintenant faire fond sur ces acquis et engager le pays sur la voie d’une croissance soutenue, vigoureuse et solidaire, afin de faire reculer la pauvreté et d’ouvrir un avenir meilleur à tous les habitants du Myanmar.

Cette entreprise comporte à mon sens trois grands axes : il faut investir dans l’avenir, partager solidairement les fruits du développement et poursuivre l’intégration du pays dans l’économie de la région. Investissement, solidarité, intégration. Permettez-moi de développer tour à tour chacun de ces points.

1. Investir dans l’avenir

Alors même que l’économie du Myanmar s’ouvre et prospère, le pays doit se doter des bases structurelles de la modernité. C’est un impératif urgent. Les trois quarts des habitants n’ont pas accès à l’électricité. La densité routière est seulement un cinquième de la moyenne de l’ASEAN et près de la moitié des routes existantes ne sont pas praticables pendant la saison des moussons. La densité de téléphone est inférieure à 10 % et 1 % des habitants seulement utilisent l’Internet.

Il y a manifestement trop de gens qui ne sont pas équipés pour l’économie de demain. Je sais que c’est un chantier prioritaire pour le gouvernement.

N’oublions pas non plus l’agriculture, qui compte pour plus d’un tiers du PIB et fournit plus de la moitié des emplois. En outre, plus des deux tiers de la population tirent de la terre leurs moyens d’existence. Il est donc important de rehausser la productivité du secteur agricole, pour accroître les revenus des agriculteurs et de tous ceux qui en dépendent. Cela nécessite des mesures telles que le développement des semences et l’accroissement de la concurrence entre les négociants en riz.

Investir dans l’avenir, c’est aussi investir dans le peuple du Myanmar — dans la santé et l’éducation de ses citoyens. À l’heure actuelle, les dépenses de santé ne représentent que 1,5 % du PIB, et les dépenses d’éducation 1,7 % seulement. Ces deux chiffres sont les plus bas de l’ASEAN.

Pour un développement durable, il faut une population en bonne santé. En l’état, le système de protection sociale est trop faible pour mettre la population à l’abri des effets dévastateurs de la mauvaise santé et du coût potentiellement ruineux des soins. Les habitants du Myanmar doivent payer de leur poche près de 87 % des frais médicaux, le taux le plus élevé de toute l’Asie du Sud-Est.

Le développement dépend aussi du niveau d’instruction; l’éducation est le seul tremplin qui garantisse un avenir meilleur. Comme le dit un proverbe local, «l’éducation est une richesse dont personne ne peut vous déposséder».

Si la plupart des enfants vont à l’école primaire, un peu plus de la moitié d’entre eux seulement suivent un enseignement secondaire. Les taux de réussite sont en outre faibles, car le taux d’abandon scolaire au niveau primaire atteint 25 %. Le Myanmar pourrait redoubler d’efforts dans ce domaine — y compris en insistant sur la formation professionnelle pour donner à ses jeunes les qualifications dont l’économie a besoin.

Pour investir dans ces domaines, il va falloir accroître le champ de la fiscalité, afin que chacun contribue équitablement au développement du Myanmar. Actuellement, les recettes fiscales ne représentent que 6 % du PIB, soit l’un des taux les plus bas au monde; il y a donc une marge de progrès possible. Cela demande un petit sacrifice aujourd’hui, en échange d’une récompense bien plus élevée pour la société de demain.

2. Le développement solidaire

Deuxième impératif : veiller à ce que le développement soit partagé par tous, à ce que tous les habitants du Myanmar bénéficient ensemble de la vague de prospérité.

La politique économique doit toujours privilégier les plus démunis — pas seulement parce que c’est moralement juste, mais aussi parce que c’est ce que veut la logique économique. Dans une situation de misère rampante, les gens sont trop absorbés par les difficultés dans lesquelles ils se débattent au quotidien pour développer pleinement leur potentiel et contribuer au bien de la société. Il devient difficile d’obtenir du crédit, d’acquérir des compétences, et même de survivre au jour le jour.

Nous savons que les inégalités nuisent à une croissance économique soutenue — la sorte de croissance dont le Myanmar a besoin. Les inégalités rendent les pays vulnérables aux bouleversements économiques et minent la confiance, qui est le terreau qui nourrit une économie de marché civile.

Souvenons-nous que la croissance solidaire est une tradition asiatique. La première vague de dynamisme économique — tirée par le Japon et les tigres asiatiques — a montré qu’une croissance vigoureuse peut aller de pair avec un niveau d’inégalité faible, voire décroissant. La voie est toute tracée pour des pays comme le Myanmar.

Le Myanmar fait certes des progrès. Le taux de pauvreté est tombé de 32 % en 2005 à 26 % en 2010. C’est encore élevé, surtout dans les zones rurales et dans certaines régions.

Pour que tout le monde bénéficie des avancées économiques, il faut aussi réduire l’inégalité entre les hommes et les femmes. Je viens d’en parler au Forum des Femmes du Myanmar.

Le constat est clair : quand les femmes vivent mieux, l’économie se porte mieux. Le FMI s’est penché sur cette question et nos travaux montrent que si le taux de participation des femmes à la vie active était égal à celui des hommes, les gains pourraient être considérables. Par exemple, le revenu par habitant pourrait augmenter de 23 % en Asie du Sud et de 15 % dans la région Asie de l’Est et Pacifique.

Au Myanmar, le taux de participation des femmes est de 54 %, soit 28 points de moins que celui des hommes. Cela dit, environ deux tiers des femmes travaillent, mais beaucoup sont cantonnées dans le secteur informel avec des emplois non qualifiés et des rémunérations instables. Seules 18 % des femmes adultes ont fait des études secondaires ou supérieures, et il leur est donc plus difficile de s’élever dans la société.

Il y a manifestement moyen d’améliorer cette situation. Certains disent même que la meilleure façon de faire reculer la pauvreté dans les pays en développement tels que le Myanmar est de donner plus de pouvoir économique aux femmes, car elles seront mieux à même d’élever et de nourrir la génération suivante.

Pour citer le célèbre proverbe birman, «c’est dans les mains de la mère qui berce son enfant que se construit l’avenir du monde ».

Le Myanmar, je le sais, peut s’enorgueillir d’avoir une multitude de femmes de talent dans toutes les couches de la société. Elles sont prêtes à apporter leur contribution, et à prendre la direction des affaires en mains.

J’ai tout récemment rencontré beaucoup de ces femmes remarquables au Forum des Femmes du Myanmar, dont je suis sortie à la fois encouragée et inspirée.

Je suis aussi inspirée par les millions de femmes qui travaillent dur sous le soleil jour après jour, gardant la tête haute face à l’adversité, épargnant et se sacrifiant pour que leurs enfants aient une vie meilleure. Elles sont l’épine dorsale du Myanmar, et elles en sont l’avenir.

Dernière remarque : la solidarité est fondamentalement liée à l’équité. Il faut donner à tous la chance de réussir dans la vie, pas seulement à ceux qui ont les bonnes relations.

La première vague de croissance qu’a connue le Myanmar, il y a près d’un siècle, était fondée sur un petit nombre de produits de base aux mains d’un petit nombre de personnes. Ce genre de croissance peut fonctionner quelque temps, mais ne peut guère durer. Pour que la croissance soit durable, elle doit miser sur l’égalité des chances, en s’appuyant sur les principes de l’ouverture, de la transparence et de la responsabilisation.

3. L’intégration régionale

J’en viens à mon troisième point : l’intégration plus poussée au sein de l’économie de la région.

L’intégration est un trait fondamental de l’Asie, vous ne le savez que trop bien. L’Asie a toujours tourné son regard vers le monde extérieur et cherché fortune par delà les océans. Son ouverture est la clé de sa réussite.

L’intégration du Myanmar au sein de l’espace économique asiatique bénéficie des meilleurs auspices. L’Asie est en marche, aujourd’hui plus que jamais. Les pays en développement d’Asie, qui constituent déjà la plus dynamique des plaques tournantes de l’économie mondiale, pourraient, selon certaines estimations, compter pour la moitié du PIB mondial à l’horizon de 2050. Ce sera aussi le centre névralgique de la classe moyenne mondiale, qui grossit à une vitesse sans précédent.

C’est votre monde, votre économie, votre destin.

Cette nouvelle économie mondiale sera plus interconnectée que jamais auparavant. Nous le constatons déjà aujourd’hui. L’événement le plus infime peut se répercuter de par le monde — souvent comme l’éclair, de manière imprévisible, et avec des résultats incertains. Il suffit de voir comment la crise financière s’est développée.

Voilà pourquoi l’ouverture et la coopération sont plus cruciales que jamais. Puisque nos destinées sont liées, il nous faut œuvrer ensemble pour prospérer ensemble.

Pour emprunter un autre de vos proverbes : «les îles ont besoin des roseaux, comme les roseaux ont besoin des îles».

Le Myanmar a déjà démontré sa volonté d’ouverture et de coopération — notamment en assurant la présidence de l’ASEAN et en se préparant à accueillir les Jeux de l’Asie du Sud-Est.

La Communauté économique de l’ASEAN, qui devrait voir le jour en 2015, va porter l’intégration régionale à un tout autre niveau — offrant des possibilités sans bornes à un pays en plein essor tel que le Myanmar.

Car le Myanmar jouit d’avantages énormes. Il compte 60 millions d’habitants, prêts à rejoindre la grande famille de l’ASEAN. Comme près d’un tiers de sa population a moins de 14 ans, il dispose d’un formidable réservoir de dynamisme et d’énergie juvénile. C’est le plus étendu des pays continentaux de l’Asie du Sud-Est, l’Indonésie étant la seule à le surpasser en superficie au sein de l’ASEAN. Il possède d’abondantes ressources naturelles et jouit d’une situation géographique enviable, au carrefour de l’Inde et de la Chine, deux des centres de gravité de l’économie mondiale.

En s’intégrant au sein de l’ASEAN, le Myanmar peut exploiter au mieux ces atouts. La moitié de ses exportations sont destinées à des pays de l’ASEAN. Il aura désormais un meilleur accès à de plus vastes marchés. Il sera bientôt en mesure d’attirer un plus grand volume d’investissements étrangers.

Il aura aussi la possibilité de diversifier sa production. Actuellement, la croissance provient essentiellement des industries extractives — le gaz rapportant à lui seul un tiers des recettes d’exportation.

Le Myanmar dispose d’un potentiel considérable dans tant de domaines différents : télécommunications, industrie manufacturière, habillement et secteur bancaire. Il offre aussi de vastes perspectives sur le plan touristique : c’est l’un des pays les plus beaux et enchanteurs de la planète, et ses habitants sont parmi les plus hospitaliers au monde.

L’approfondissement de l’intégration financière peut aussi être utile au Myanmar. Il est primordial d’étendre et de développer le secteur financier, afin qu’il puisse mieux accompagner l’appareil productif et fournir du crédit à ceux qui en ont le plus besoin. Le crédit bancaire ne représente actuellement que 10 % du PIB — soit l’un des taux les plus faibles du monde. Deux personnes sur trois n’y ont pas accès.

L’intégration financière aidera le secteur financier naissant du Myanmar à assimiler les compétences et l’épargne de ses voisins. Il sera dès lors en mesure de fournir du crédit aux entreprises qui créeront les emplois et la sécurité économique dont sa population a besoin.

À tous points de vue, la poursuite de l’intégration régionale peut éclairer la voie du Myanmar, et cette lumière continuera à briller de tous ses feux pendant de longues années.

Conclusion

Je tiens à souligner pour conclure que l’Institut d’économie de Yangon est le plus éminent centre de formation économique et commerciale du Myanmar.

Vous êtes au nombre des personnes les plus talentueuses de votre pays. Cela signifie que vous avez une grande responsabilité : il vous appartient de stimuler le potentiel économique du pays et de vos concitoyens.

Rassurez-vous, vous ne serez pas seuls. Le Myanmar ne sera pas seul. Il appartient à la communauté mondiale de longue date. Il est membre du FMI depuis 1952. Soyez certains que le FMI sera toujours à vos côtés.

Nous serons à vos côtés pour vous conseiller, en nous appuyant sur la sagesse collective de la communauté mondiale.

Nous serons à vos côtés pour vous fournir de l’assistance technique et de la formation, pour aider les citoyens du Myanmar à renforcer leurs capacités et à construire les institutions solides nécessaires pour accompagner une économie dynamique dans les années à venir. Nous serons à vos côtés pour vous aider à construire les bases solides d’une croissance vigoureuse et solidaire.

Soyez en certains, nous sommes à vos côtés pour longtemps. Nous serons là pour vous servir, vous aider, être votre partenaire, à mesure que vous mettrez en valeur l’héritage qui vous revient.

Car le Myanmar est véritablement une terre d’or qui s’ouvre sur un avenir radieux.

Je vous remercie de votre attention — che-zu tin-ba-deh!



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