Le Mali à l’aube de l’An Neuf : de la crise à la reprise


par Christine Lagarde, Directrice générale, FMI
Conseil Economique, Social et Culturel
Mali, 9 janvier 2014

Texte préparé pour l’intervention

Introduction

Monsieur le Président du Conseil Economique, Social et Culturel,
Mesdames et Messieurs les Membres du Gouvernement,
Mesdames et Messieurs les Présidents des Institutions de la République,
Mesdames et Messieurs les membres du corps diplomatique et des organisations internationales accrédités en République du Mali,
Mesdames et Messieurs les membres du Conseil Economique, Social et Culturel,

Mesdames, Messieurs,

C’est pour moi un grand honneur de m’adresser au Conseil en ces moments décisifs pour votre pays.

A l’entame de mon intervention, le proverbe malien suivant me vient à l’esprit : « Dònsòya la basi ye timinandya ye : Le talisman du chasseur, c’est sa persévérance ». La persévérance est en effet ce qui caractérise le mieux l’état d’esprit du peuple Malien.

Aujourd’hui, le Mali fait preuve de courage et de persévérance au moment de sortir d’une période très difficile de son histoire récente. Le bon déroulement des élections présidentielles et législatives, avec un taux de participation record, témoigne de la ferme volonté du peuple malien de laisser la crise politique et sécuritaire de 2012 derrière lui et de rétablir sa tradition démocratique.

L’impératif majeur, vous ne l’ignorez pas, est de mener l’économie de la crise à la reprise. J’aimerais aujourd’hui évoquer les moyens qui permettront de bâtir sur les progrès de la dernière décennie pour édifier une économie solide et résiliente où les dividendes de la croissance soient plus largement partagés.

Des antécédents respectables

Les dix années qui ont précédé la crise ont effectivement été marquées par des avancées impressionnantes : le Mali peut s’enorgueillir d’un robuste taux de croissance moyen d’environ 5,5 % entre 2001 et 2011 — bien supérieur à la moyenne de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) (3,9 %).

Le Mali est aussi parmi les pays d’Afrique subsaharienne qui ont progressé le plus sur la voie des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD). Pour ne citer que quelques exemples, entre 2001 et 2011 :

  • le taux de scolarisation primaire est passé de 4 à 7 enfants sur 10;
  • le taux d’alphabétisation des jeunes a doublé;
  • le taux de mortalité infantile a été réduit presque de moitié;
  • et enfin, des progrès importants ont été accomplis sur le front de la pauvreté, qui, certes, reste encore élevée.

La tâche est loin d’être achevée. Le Mali a une forte croissance démographique et un potentiel économique et humain largement inexploité. L’enjeu consiste aujourd’hui à renforcer les fondamentaux économiques pour accélérer la croissance et la création d’emploi, et à faire reculer de manière encore plus sensible la pauvreté en veillant à ce que les bénéfices de la croissance soient partagés par tous.

La mise en valeur du potentiel du Mali nécessitera de gros investissements, non seulement dans les infrastructures, mais aussi dans l’éducation et la santé de la population, la principale richesse du pays. Pour mettre à profit le potentiel de croissance, il sera essentiel de donner aux jeunes Maliens la formation et les outils dont ils ont besoin.

Tout au long des épreuves de ces dernières années, le FMI a toujours été un proche partenaire du Mali. Nous avons été parmi les premiers à lui fournir une aide d’urgence après les événements de l’année dernière et le mois dernier nous avons approuvé un concours au titre de la Facilité élargie de crédit. Et nous somme prêts à continuer à aider le Mali à atteindre ses objectifs de développement.

Je souhaiterais ainsi partager avec vous mes réflexions sur trois questions qui vont vraisemblablement influer sur le devenir économique du Mali à court terme :

  • la conjoncture économique mondiale;
  • les perspectives de l’Afrique subsaharienne;
  • et enfin les politiques qui permettront au Mali de saisir l’occasion de promouvoir une croissance vigoureuse, durable et partagée.

1. La conjoncture économique mondiale

Premièrement, la conjoncture économique mondiale. Les nouvelles prévisions du FMI sur les perspectives économiques mondiales seront publiées dans quelques semaines. Dès lors, je ne vais pas citer de chiffres mais m’en tenir aux tendances qui se profilent.

Cinq ans après la crise financière, l’économie mondiale se redresse peu à peu. Mais la reprise est inégale et timide, et sa dynamique sous-jacente évolue.

Grâce notamment à une bonne reprise de l’activité du secteur privé, la croissance gagne du terrain aux États-Unis, ce qui laisse présager à terme une normalisation des conditions financières. Au Japon, des initiatives importantes ont été lancées pour stimuler la croissance. Et l’Europe sort lentement d’une profonde récession, même s’il reste encore des défis non négligeables à relever.

Dans le même temps, la croissance s’essouffle dans les pays émergents, qui ont été pendant plusieurs années le principal moteur de l’économie mondiale et ont contribué à atténuer l’impact de la crise sur l’Afrique.

À mesure que la normalisation financière s’instaurera dans les pays avancés, le risque d’une volatilité accrue des marchés financiers pourrait accentuer les tensions dans les pays émergents et accentuer un ralentissement de leur croissance. Cela pourrait aussi avoir des retombées sur l’Afrique subsaharienne, en particulier dans les pays les plus financièrement intégrés dans l’économie mondiale (prix des matières premières, volume des investissements directs étrangers).

2. Les perspectives de l’Afrique subsaharienne

Ceci m’amène au deuxième point : les perspectives de l’Afrique subsaharienne. Sur ce plan, le bilan est encourageant.

En fait, au cours des dernières années l’Afrique subsaharienne a occupé la deuxième position au palmarès de la croissance mondiale, juste après l’Asie. Dans beaucoup de pays, cette croissance a favorisé l’amélioration des niveaux de vie et le recul de la pauvreté. Les faibles taux d’inflation, la diminution de la dette publique et le volume adéquat des réserves de change ont mis une grande partie de la région à l’abri des retombées de la crise financière mondiale.

L’embellie est particulièrement sensible dans le voisinage du Mali. Grâce à la reprise en Côte d’Ivoire, qui travaille dur pour regagne le terrain perdu après des années de conflit civil, l’UEMOA est une des régions d’Afrique les plus performantes. Cela est manifestement bon pour le Mali, puisqu’une large part de vos liens économiques sont régionaux.

Globalement, nous pensons que l’Afrique subsaharienne continuera d’afficher une croissance robuste; nos prévisions d’octobre tablent sur un taux de 5 % en 2013 puis de près de 6 % en 2014. Mais ces perspectives ne sont pas dénuées de risques. Les dirigeants devront rester vigilants face à diverses menaces : ralentissement de la demande des pays émergents, évolution défavorable des cours des matières premières ou hausse des coûts de financement.

Nous aurons l’occasion d’approfondir certaines de ces questions lors de la conférence que nous organisons au mois de mai en partenariat avec le gouvernement du Mozambique, à laquelle tous les pays d’Afrique subsaharienne sont conviés — y compris votre Ministre de l’Economie et des Finances. Cette conférence, judicieusement intitulée «L’Essor de l’Afrique», nous permettra de passer en revue les réussites économiques du continent et les défis à venir.

3. Mise en valeur du potentiel du Mali

Passons maintenant au troisième point, celui qui nous intéresse le plus aujourd’hui : la mise en valeur du potentiel du Mali.

Bien que la conjoncture extérieure offre des perspectives plutôt favorables au Mali, votre pays doit relever des défis redoutables au sortir d’une période tumultueuse.

La consolidation de la paix, la réconciliation nationale et l’impératif de la stabilité politique sont des objectifs primordiaux. En effet, car la stabilité politique est essentielle pour que l’économie tourne bien, et réciproquement une activité économique vigoureuse et florissante favorise la stabilité politique et la paix sociale. La promotion d’une croissance partagée, qui étend ses bienfaits à l’ensemble de l’économie et de la population, est une dimension importante de ce processus.

Le Mali doit relever des défis majeurs, mais les opportunités existent. Le pays dispose d’un considérable potentiel économique inexploité, y compris de vastes richesses naturelles. Prenons l’exemple de l’agriculture :

Si l’on se servait du réseau fluvial pour irriguer les vastes étendues de terres non cultivées, la production pourrait augmenter sensiblement. L’agriculture, aujourd’hui principale pourvoyeuse d’emplois, pourrait ainsi en créer davantage pour une population en rapide expansion. Elle permettrait également d’accroître et de diversifier les exportations vers les pays voisins, qui sont importateurs nets de produits alimentaires.

Pour exploiter ces atouts, il importe de remédier à d’autres goulots d’étranglement, dont celui du sous-développement des infrastructures qui, s’il persiste, risque d’entraver la croissance.

Par exemple, les pénuries d’électricité freinent gravement l’expansion des entreprises. Vous savez tous ce que cela signifie. L’absence d’un approvisionnement énergétique fiable provoque des délestages. Les entreprises sont contraintes de produire l’électricité dont elles ont besoin avec des groupes électrogènes, ce qui grève leurs coûts de production. Les enfants éprouvent beaucoup de difficultés à faire leurs devoirs une fois la nuit tombée. La cuisson des aliments se fait avec des fourneaux à bois ou d’autres combustibles polluants — que les familles passent des heures à ramasser dans les champs et dans les forêts.

Une économie florissante exige en outre un solide capital humain. Il est donc tout aussi primordial d’investir dans l’éducation et la formation professionnelle. Il faut que la population active montante possède les qualifications de base et les qualifications que recherchent les entreprises.

En d’autres termes, pour mettre en valeur le potentiel du Mali, il faudra engager de gros investissements, tant dans le secteur public que dans le secteur privé. Une action fondée sur le pilier de la croissance partagée peut pérenniser les dividendes de ces investissements. En somme, trois P sont nécessaires: le « P » de l’investissement Public ; le « P » de l’investissent Privé, et le « P » de la Participation de tous.

Passons en revue chacun de ces points.

3.1 Mise en valeur du potentiel économique — Investissements Publics

Commençons par le premier « P ». S’agissant de l’investissement dans le secteur public, pour ménager la marge budgétaire qui permettra de financer le surcroît de dépenses publiques, il faut agir sur deux fronts. Premièrement, mobiliser davantage de recettes fiscales et, deuxièmement, mieux utiliser les ressources existantes.

À l’évidence, dans un premier temps, il est possible d’accroître les rentrées fiscales. Le ratio recettes fiscales sur PIB du Mali (15 %) est inférieur à ce qu’il devrait être. Pour mobiliser davantage de recettes, il faudra se concentrer sur l’élargissement de l’assiette de l’impôt — en améliorant la gestion de la perception des impôts et en éliminant progressivement les exonérations — et l’amélioration du civisme fiscal.

Il faut également mieux utiliser les ressources disponibles.

En premier lieu, laissez-moi observer que les subventions à l’énergie s’élèvent à près de 100 milliards de FCFA, soit plus que le budget du ministère de la santé. Une élimination graduelle de ces subventions permettrait de dégager des ressources budgétaires non négligeables pouvant être affectées aux dépenses prioritaires pour le développement du Mali.

En second lieu, il est impératif de mettre en œuvre les réformes visant à améliorer la gouvernance et la gestion des finances publiques.

Permettez-moi d’être franche : la gouvernance passe par la lutte contre la corruption. Les Maliens eux-mêmes sont les premiers à savoir que la corruption menace la démocratie et mine l’État de droit. Elle décourage les investissements car elle empêche la mise en place de structures de marché équitables et fausse la concurrence. Elle attaque aussi le tissu social et mine la confiance dans le système politique et les institutions de l’État.

C’est la raison pour laquelle l’engagement du Président Keita à faire de la lutte contre la corruption son cheval de bataille a recueilli un vaste soutien populaire. Le renforcement des institutions et l’amélioration de la gouvernance contribueront à créer un climat propice à la prospérité des uns et des autres.

Dans cette perspective, il est crucial de maintenir le cap des réformes de la gestion des finances publiques. Ces réformes doivent permettre d’améliorer la maîtrise des dépenses et de donner aux bailleurs de fonds internationaux l’assurance que le Mali est capable de gérer les flux d’aide sans mettre en péril la viabilité durement gagnée de la dette.

Le Mali a aussi bénéficié d’un allègement de sa dette dans le cadre des initiatives lancées par la communauté internationale. Il est essentiel de continuer à faire surtout appel à des dons et à des concours concessionnels pour financer les projets de développement et ainsi préserver la marge budgétaire gagnée de haute lutte.

3.2 Mise en valeur du potentiel économique — Investissements Privés

Voilà donc certaines des priorités auxquelles devra s’attaquer le secteur public. Qu’en est-il du second « P » : le secteur Privé? Celui-ci a aussi un rôle majeur à jouer dans la mise en valeur du potentiel du Mali. Mais il faut créer les conditions propices pour que l’initiative privée devienne le moteur de la croissance, ce qui signifie améliorer le climat des affaires.

D’après l’expérience du FMI, le développement du secteur financier et l’amélioration de l’accès aux services financiers peuvent être déterminants pour promouvoir l’expansion du secteur privé et le progrès économique. Parce qu’il permet d’offrir un réservoir plus large de fonds et des produits plus diversifiés, le développement du secteur financier favorise la croissance du secteur privé et peut aider à répondre aux besoins de financement des infrastructures.

Je vous donnerai un exemple qui m’a particulièrement frappée. Environ 10 % seulement des Maliens possèdent un compte en banque. Si les banques collectaient plus de dépôts, elles disposeraient de plus de ressources stables pour prêter aux entreprises.

Et si le système judiciaire garantissait mieux l’exécution des contrats, les banques seraient disposées à accorder plus de crédit à l’économie. Un cadastre plus développé permettrait d’utiliser davantage les biens fonciers comme garanties pour le financement du développement de l’agriculture.

Ce type de mesures pour élargir l’accès au financement peut améliorer non seulement le climat des affaires mais également la conjoncture économique pour l’ensemble de la population.

3.3 Mise en valeur du potentiel économique — Participation de tous

Pour terminer, je souhaiterais évoquer le dernier « P »—celui de la participation de tous.

A ce propos, permettez-moi de citer Albert Einstein : « Tout ce qui prend de la valeur dans la société dépend de la chance donnée à chacun de participer à son développement.»

L’expérience des pays membres du FMI montre qu’une répartition plus équilibrée du revenu mène à une croissance plus soutenue et à une plus grande stabilité économique. Si l’expansion de l’agriculture au cours des dernières années a permis de rehausser les revenus de nombreux ménages ruraux, ceux des ménages urbains restent, semble-t-il, à la traîne. Il faut veiller à ce que les bienfaits de la croissance économique soient plus largement partagés.

Cela vaut également pour l’égalité des chances entre les hommes et les femmes. D’après une étude récente du FMI, les pays où le travail des femmes se heurte à des obstacles et à des attitudes anachroniques ont en général un revenu par habitant plus bas — l’écart pouvant atteindre 27 %. Personne n’y gagne, ni les femmes, ni les hommes, ni le Mali.

La suppression des obstacles à la participation de la femme à l’activité économique doit occuper une place de choix dans le programme d’action des pouvoirs publics. Permettez-mois une fois de plus d’être franche, les femmes ont un rôle vital à jouer dans la mise en valeur du potentiel du Mali.

Conclusion

Tout cela représente certes un ambitieux programme de réformes. Comme le dit un proverbe malien : «Bolokoni kélé tè bèlè ta : on ne peut pas prendre un caillou avec un seul doigt de la main.»

Les parties prenantes au développement du Mali sont multiples, ainsi que l’illustre la composition de votre Conseil, qui rassemble toutes les forces vives de la nation. Comme les doigts d’une seule main, elles travaillent à toutes à un objectif commun, à savoir libérer le potentiel de croissance du Mali.

Les partenaires au développement, en ce compris le FMI, sont, eux-aussi, prêts à aider le Mali à libérer son potentiel de croissance.

Ensemble, ramassons les cailloux qui jonchent le chemin. Ensemble, parcourons le chemin qui conduit à un avenir meilleur pour tous les Maliens.

Merci de votre attention.



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