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The IMF and Good Governance -- A Factsheet

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Vidéoconférence de Mr. Alassane D. Ouattara, Directeur Général Adjoint du FMI
Avec des journalistes d'Afrique francophone (Bénin, Cameroun, Mali)
Washington, 1er Juin 1999

Le Directeur Général Adjoint du Fonds Monétaire International, M. Alassane D. Ouattara était l'invité d'une vidéoconférence simultanée avec trois différents sites en Afrique francophone (Bamako au Mali, Cotonou au Bénin et Yaoundé au Cameroun). Une quarantaine de journalistes ont ainsi pu communiquer en direct avec un des responsables de tout premier plan du FMI et poser toutes les questions qui leur tiennent à coeur.

Propos liminaire

Depuis la vidéoconférence de décembre 1998, au cours de laquelle nous avons eu ensemble une discussion enrichissante, de nouveaux développements sont intervenus sur la scène financière internationale. Ces nouveaux éléments sont venus renforcer le sentiment que nous avions déjà, au sein du Fonds monétaire international, qui suggère à l'Afrique de tout mettre en oeuvre pour combler son retard par rapport au reste du monde. Les réunions du Comité intérimaire et du Comité du développement tenues vers la fin du mois d'avril ici même à Washington ont été une occasion de passer en revue la situation financière internationale. Permettez-moi de partager avec vous quelques idées développées au cours de ces importantes réunions.

Nous disposons aujourd'hui d'indicateurs clairs qui permettent de penser que la crise des deux dernières années est en passe de s'achever et que le risque de récession économique à l'échelle globale se dissipe. Parmi les points positifs, il convient de signaler les économies asiatiques qui présentent des signes encourageants d'un début de réponse. Par ailleurs, les retombées de la crise financière brésilienne sur les autres pays de l'Amérique latine ont été généralement modérées ; donc pas d'effet de contagion véritable grâce, en partie aux vigoureuses actions de réformes mises en oeuvre dans cette région au cours de la dernière décennie. Mais on observe aussi un regain de confiance des investisseurs vis-à-vis des marchés émergents et l'économie américaine continue d'afficher une remarquable solidité.

Mais en dépit de ces faits, la croissance de l'économie mondiale devrait rester encore faible en 1999, et ne s'accélérer que légèrement en l'an 2000. Le FMI prévoit ainsi une croissance mondiale de l'ordre de 2,3 %, soit un peu moins que l'année dernière. Face aux risques qui pèsent sur la croissance et aux autres problèmes de fond, le Comité intérimaire a jugé nécessaire de donner la priorité aux mesures macroéconomiques et structurelles visant à rétablir la croissance tirée par la demande intérieure au Japon et à une politique de soutien à la demande intérieure en Europe. Ce sont deux pôles importants pour la relance de l'économie mondiale.

Il convient, au demeurant, de relever que d'importants progrès ont été accomplis dans le renforcement du système financier international, afin de mieux l'adapter aux nouvelles caractéristiques des marchés intégrés et des flux de capitaux. Dans ce domaine, la communauté internationale, agissant en diverses instances, est parvenue à un consensus sur les importantes leçons à tirer de cette expérience. Sur un certain nombre de points, ces leçons ont été suivies d'actions. Ainsi en est-il de la transparence, des normes et de la surveillance du Fonds monétaire international, du renforcement du secteur financier ainsi que de la participation du secteur privé à la prévention et la résolution des crises.

Vous pourriez vous demander quelle est la place de l'Afrique dans ce tableau...

Globalement, l'état général de l'économie africaine s'est considérablement amélioré au cours des quatre dernières années, après deux décennies de stagnation. Dans la plupart des pays africains, des progrès notables sont accomplis pour libérer le secteur privé du carcan de la réglementation des prix, des circuits de commercialisation, des investissements et des changes par les pouvoirs publics. Les économies gagnent ainsi en efficience. L'accès au marché est plus ouvert, de même que se crééent progressivement les conditions d'une meilleure intégration à l'économie mondiale. Mais il reste beaucoup à faire pour consolider les acquis, accélérer la croissance et notamment réduire la pauvreté.

Si les récents effets de contagion de la crise financière ont épargné l'Afrique sous leur forme la plus virulente du fait de l'intégration peu poussée du continent africain à l'économie mondiale, il convient de souligner que le faible niveau d'intégration de l'Afrique à l'économie mondiale empêche ces pays de bénéficier des fruits qu'apporte la mondialisation. Notamment l'accès à une gamme plus large de biens et services au meilleur prix, ainsi qu'au pool de capitaux privés étrangers. Il est aujourd'hui démontré que, tout bien pesé, l'Afrique gagnerait plus à s'intégrer à l'économie mondiale qu'à choisir de rester à la marge.

Une meilleure intégration de l'Afrique à l'économie mondiale est en effet cruciale pour l'Afrique qui doit réaliser un taux de croissance de 6 à 7 % si elle souhaite au moins faire face à l'accroissement de sa population active. Un taux de croissance de 8 à 10 % serait plus approprié pour que ce continent puisse espérer réduire ou faire reculer sensiblement la pauvreté sur le long terme.

Pour accompagner l'Afrique dans cette quête de performance économique, le Fonds monétaire international a mis en place un certain nombre de mécanismes que vous connaissez bien, dont la plupart vous sont familiers.

La direction et les services du Fonds ont travaillé sans relâche ces derniers mois pour assurer le financement complet de la facilité d'ajustement structurel renforcée, la FASR et de l'Initiative en faveur des pays pauvres très endettés par des engagements bilatéraux ainsi que par une contribution sur les ressources propres du FMI. Nous avons réalisé des progrès sensibles dans ce sens et nous continuons à plaider auprès de nos pays membres les plus nantis, notamment les pays industrialisés. Les pays membres ont par ailleurs marqué récemment leur accord pour que le FMI utilise, pour financer sa contribution, le produit de la vente d'une partie de ses réserves en or. Mais le FMI tient à coeur d'agir, lorsqu'une décision sera prise dans ce sens, de manière à ce que cette vente ne perturbe par le marché mondial de l'or, auquel certains pays africains sont sensibles. Vous connaissez bien les grands producteurs d'or sur le continent, notamment l'Afrique du Sud et le Ghana.

Au demeurant, la collaboration renforcée avec la Banque mondiale pour rendre la FASR plus efficace et pour mieux tenir compte des dimensions sociales de l'ajustement structurel mérite d'être soulignée. Je suis par ailleurs heureux de relever une reconnaissance générale, parmi les pays industrialisés, de la nécessité d'un allégement de la dette des pays pauvres qui va au-delà de l'Initiative en faveur des pays pauvres très endettés. Plusieurs initiatives bilatérales ont été proposées ces derniers mois et nous avons bon espoir que le sommet du G-7 à Cologne aboutira à un renforcement de nos efforts pour réduire le poids de la dette à un niveau maîtrisable.

Par ailleurs, le FMI a mis en place un dispositif d'assistance aux pays sortant de conflit dont la République du Congo, le Rwanda et la Sierra Leone ont été les premiers à bénéficier. De même, le FMI se tient prêt à continuer de fournir et d'intensifier ses actions de formation et d'assistance technique en faveur du renforcement des capacités et des réformes institutionnelles en Afrique. Le FMI, la BAD et la Banque mondiale ont ainsi annoncé récemment la création d'un institut régional de formation qui sera installé au siège de la Banque africaine de développement à Abidjan.

Voici les quelques idées que je souhaitais partager avec vous en liminaire pour ouvrir un débat que je souhaite, bien entendu, constructif. Je vous remercie et je me tiens à votre disposition pour répondre aux questions que vous voudrez bien poser.

Question (Bamako)

Bonsoir, M. Ouattara. Nous sommes très heureux de vous avoir avec nous. Parce qu'en fait, c'est plus qu'un privilège d'avoir le Directeur général adjoint, en tout cas pour un journaliste. Parmi tous les points que vous avez soulignés, vous ne serez certainement pas étonné que ce soit celui relatif à l'Initiative en faveur des pays pauvres les plus endettés qui nous tienne à coeur ici au Mali. Parce qu'en fait, les Maliens en parlent beaucoup. C'est sur toutes les lèvres sans qu'on y comprenne grand-chose. En mars, vous étiez au Mali. Vous avez eu le temps de passer en revue l'économie malienne. Une délégation conjointe FMI-Banque mondiale était sur vos pas. C'était en avril. Et, en filigrane, les Maliens ont toujours à l'idée les 150 millions de dollars de réduction de dette. Le Mali va t-il en bénéficier d'ici la fin du programme ? Comment ? Je pense que beaucoup de pays tapent déjà à la porte et veulent être éligibles à cette Initiative. Est-ce que ça ne compromet pas les chances des pays qui ont été déjà admis à en bénéficier?

M. Ouattara

Bien, je vous remercie. Cette une question importante. Moi, je me réjouis de vous avoir également par ce moyen de technologie avancée et de saluer tous les frères, les soeurs et les amis au Mali et vous dire que, effectivement, j'ai été frappé par l'intérêt porté à la question de la réduction de la dette dans votre pays, quand j'ai eu le privilège de m'y rendre au mois de mars dernier. Nous avons longuement discuté de la manière la mieux appropriée, je dirais, pour que cette Initiative devienne réalité.

Je pense que le gouvernement malien est en train de faire en sorte que ceci devienne une réalité. La mission qui vient de séjourner à Bamako a pu faire le point et donc a commencé à rédiger son rapport. Je pourrais dire tout simplement que tout reste entre les mains des maliens, comme je l'avais dit à l'occasion de ma dernière conférence de presse à Bamako. Les mesures structurelles sont en voie d'être prises, notamment en matière de privatisation. Nous en avons parlé longuement récemment, car nous avions constaté que, au niveau de l'évolution macroéconomique, les choses étaient également bien tenues. Donc, il y a un certain nombre de points de repère qui doivent être bien suivis au cours des prochains mois. Et si tout se passe bien, ce que je souhaite, il n'y a pas de raison que l'allégement de la dette n'ait pas lieu.

Il s'agira d'un allégement important d'un montant de 250 millions de dollars, si mes chiffres sont corrects et je considère que cet allégement devrait aider le Mali à faire face à des dépenses dans le domaine social. C'est ce que nous a indiqué le Président de la République, quand il nous a reçu, que l'allégement de la dette, pour lui, devrait être un levier pour réduire de manière plus directe et plus approfondie la pauvreté sur le territoire malien.

Par conséquent, quand je fais le tour des pays qui ont déjà bénéficié de cette facilité, je relève que le premier a été l'Ouganda. Ensuite, nous avons eu, si ma mémoire est bonne, la Bolivie et également la Guyane. Bientôt, le Mozambique et le Mali qui se situent ainsi parmi les premiers pays bénéficiaires de cette facilité. Je crois qu'il faut s'en réjouir, et il faut surtout que les mesures soient véritablement suivies pour que ces repères soient respectés.

Question (Bamako)

Monsieur le Directeur Général Adjoint, je vous avais posé la même question lors de votre passage en mars au Mali, la question sur la corruption. Malgré les gros efforts du FMI et les mesures drastiques de redressement économique que vous appliquez à nos économies, la corruption est en passe de devenir un fléau social. Est-ce qu'on peut savoir si réellement il y a une politique au FMI contre la corruption?

Un autre aspect de la même question : je vous rappelle que, tout récemment, le Président de la République avait invité Transparency International pour évaluer la corruption au Mali. Est-ce que d'ores et déjà, on peut savoir quelles en sont les proportions ?

M. Ouattara

Effectivement, je me souviens bien que vous m'aviez posé cette question à l'occasion de mon récent séjour à Bamako, et je vous ferai la même réponse que j'avais faite alors, puisqu'il s'agit de la même question.

La corruption est un fléau malheureux, notamment pour les pays en voie de développement. Comme j'ai eu l'occasion de le dire, pour qu'il y ait corruption, il faut qu'il y ait également corrupteur. Le phénomène de corruption doit être blâmé et combattu.

Le Fonds monétaire international a essayé de par ses Statuts et de par son mandat de voir comment faire en sorte que la corruption soit limitée ou éliminée dans le cadre de ses interventions. C'est pour cela que nous sommes très désireux des politiques de libéralisation. Parce que ce sont les restrictions en général qui donnent lieu à la corruption, que ce soit au niveau, par exemple, de la douane, ou au niveau des échanges, au niveau du système de change, au niveau des appels d'offres, etc. Il faut donc une libéralisation en matière de politique économique. C'est un des éléments importants pour combattre la corruption.

Il faut également une transparence dans la gestion des affaires publiques. Ceci est un élément fondamental, et vous avez vu ces derniers temps, notamment par rapport aux programmes qui ont été mis en place dans certains pays asiatiques que les questions de transparence sont arrivées au coeur du fonctionnement des programmes qui sont conclus avec le Fonds monétaire international. Mais la corruption doit être combattue d'abord à l'intérieur. Et je pense que c'est par un État de droit, par une administration qui fonctionne correctement, par une justice qui fonctionne normalement et qui respecte les droits des citoyens et des entreprises, qui respecte les contrats, que la corruption peut être combattue.

Bien entendu, le Fonds monétaire ne peut pas se désintéresser de la corruption. Mais le combat commence à domicile et personnellement, je pense que le fait que les autorités maliennes aient invité Transparency International à venir faire le point au Mali est une indication très positive. Ce qui montre que les autorités sont prêtes à engager ce combat. Mais aussi, il s'agit assurément là de la reconnaissance du fait que, en réalité, la corruption pose des problèmes à l'économie malienne comme à d'autres économies en Afrique. Il faut combattre la corruption parce que c'est un détournement des ressources publiques aussi bien nationales qu'internationales à des fins personnelles, alors que nos pays sont pauvres. Nos pays ont besoin d'investissements et de dépenses aussi bien dans le secteur éducation, dans le secteur santé que dans le secteur des infrastructures. Donc tout franc ou tout dollar ou toute monnaie prélevée au titre de la corruption est en réalité un détournement et une manière d'empêcher le développement durable de nos pays.

Le Fonds monétaire se réjouit des combats qui sont engagés çà et là contre la corruption. Vous verrez d'ailleurs que, dans les programmes de la facilité d'ajustement structurel renforcée, les notions de gouvernance ont été renforcées. Et ceci n'est pas seulement le cas en Afrique. Nous avons eu des interruptions de programmes en Asie. Nous en avons eu en Amérique latine. Nous en avons eu en Afrique du fait des questions de gouvernance. Donc, nous faisons pour notre part ce qui est possible. Mais le combat véritable, je pense, se passe au niveau des États.

Question (Bamako)

Le Mali depuis quelques années est au premier rang des bons élèves des institutions de Bretton Woods qui affirment, rapports à l'appui que l'économie malienne se porte bien. Pourtant, dans la vie quotidienne, les Maliens ne ressentent pas nécessairement une amélioration significative. Il y a là une donnée qui nous échappe... Quant aux dépenses sociales, elles demeurent encore bien souvent le parent pauvre de nos budgets...

M. Ouattara

Écoutez, ce sont des propos que j'ai entendus assez souvent, de dire : la croissance est là, le Fonds monétaire, les États parlent de croissance forte, mais les citoyens moyens ne constatent pas cette évolution positive de la croissance, le panier de la ménagère n'est pas mieux rempli que par le passé. Bien entendu, la croissance économique est quelque chose de global et je parle non seulement de la croissance, mais également de la réduction de l'inflation. Je commencerai pas l'inflation en disant que la réduction de l'inflation est peut-être l'indicateur le plus important pour les familles les plus pauvres. Donc, la politique économique, la politique financière, la politique monétaire doivent avoir pour but une bonne maîtrise de l'inflation. À mon sens, ceci est indispensable.

Maintenant, parlons de la croissance économique. Je suis d'accord avec vous pour dire que quand on a une croissance de 4 ou 5 % et que le taux de croissance démographique est de 3 %, il ne reste plus que 2 % par tête d'habitant. Or une croissance de 2 % par tête d'habitant ne permettrait pas de doubler le revenu par tête d'habitant en une génération. Si aujourd'hui, le Mali a un revenu par tête d'habitant de 400 dollars avec un taux de croissance moyen par tête d'habitant de 2 ou 3 points, il faudrait attendre quasiment une génération, 25 à 30 ans pour passer de 400 dollars à 800 dollars, ce qui est largement insuffisant. Donc je suis d'accord avec vous qu'il faille un taux de croissance beaucoup plus élevé pour que l'on constate et que l'on vive l'amélioration de la situation dans chaque ménage.

Y arriver n'est pas une tâche facile. Cela demande d'abord une concentration des ressources dans un premier temps dans l'investissement productif. Reconnaissons que ceci n'a pas toujours été le cas, durant les premières années de nos indépendances en Afrique en général. Et que ceci explique le retard qui a été pris. Maintenant que les déséquilibres macroéconomiques sont corrigés et qu'il y a une meilleure allocation des ressources vers la production, il faut également s'atteler à faire plus pour les secteurs sociaux. C'est quand il y aura un véritable combat contre la pauvreté que la population dans sa moyenne la plus démunie constatera effectivement une amélioration de ses conditions de vie. Et c'est pour cela que le mécanisme de la facilité d'ajustement structurel renforcé comme le programme pour la réduction de la dette mettent l'accent sur la nécessité de réduire de manière importante la pauvreté. Le faire en construisant beaucoup plus d'écoles, en construisant beaucoup plus de cases de santé, en essayant d'améliorer les pistes rurales, les points d'eau, l'électrification rurale. Tous ces programmes sont des programmes importants d'amélioration des conditions de vie des populations les plus défavorisées. Il ne faut pas tout simplement investir au niveau des villes parce que ceci ne résout pas le problème. Tout au plus cela ne constituerait qu'une attraction supplémentaire pour la ville et donc, une croissance démographique et plus de pression sur les infrastructures urbaines.

Pour me résumer, je dirais qu'il est important de concevoir que s'il n'y avait pas eu ces taux de croissance de 5 à 6 % par an, qui sont largement insuffisants, je le répète, et je l'ai dit dans mon introduction liminaire, la situation des pays africains et donc de la population africaine aurait été encore plus dramatique. Ceci n'est pas une consolation. Mais la leçon qu'il faut en tirer, c'est qu'il faut des taux de croissance encore plus élevés que les taux de 6 ou 7 % que nous vivons actuellement pour réduire de manière approfondie la pauvreté.

Ceci m'amène à aborder la deuxième partie de votre question. Comment faire en sorte que la gestion des ressources publiques soit véritablement ciblée vers la production et vers les dépenses sociales ? Là encore, il s'agit de questions de choix internes. Vous avez parlé de la démocratie, et je suis d'accord avec vous. C'est par les choix de la population que l'on peut avoir un programme économique. On ne peut pas avoir un programme économique tout simplement sur papier. Il faut tenir compte des desiderata de la population, voir ce qu'elle souhaite, voir si ce sont les points d'eau qui sont les plus importants; si ce sont les programmes d'électrification rurale ou si c'est la construction de cases de santé. Par conséquent, le gaspillage des ressources publiques, leur utilisation à des fins non productives ne peut pas être toléré. C'est un peu la chose que nous essayons d'organiser et pour laquelle nous essayons de donner le maximum de soutien. Parce qu'il faut que cette volonté vienne de l'intérieur. Il faut que ce soit de l'intérieur que l'on soit convaincu que les ressources doivent être utilisées à tel ou tel but. Et je me réjouis en tout cas que, au niveau du Mali, puisque nous parlons du Mali, que cet effort se fasse et qu'il y ait une véritable mobilisation pour sortir le Mali de la pauvreté. Ce ne sera pas un travail facile. Ce ne sera pas un travail à faire sur 4 ou 5 ans. Mais le tout, c'est d'avoir la volonté et d'avoir la surveillance nécessaire de la population et de l'opinion publique pour que les ressources aillent véritablement vers les secteurs de production et vers les secteurs sociaux.

Question (Cotonou)

Par rapport à l'Initiative en faveur des pays pauvres très endettés, on ne comprend pas ici au Bénin qu'un pays comme la Côte d'Ivoire beaucoup plus développé que nous sur le plan économique soit éligible à ce programme alors que le Bénin ne l'est pas.

M. Ouattara

Quand j'étais au Sénégal, les amis, les frères, les soeurs sénégalais me disaient la même chose, ne comprenant pas qu'un pays comme la Côte d'Ivoire puisse bénéficier, en tout cas soit sur la liste des pays éligibles et que le Sénégal ne le soit pas. Est-ce que c'est parce que le Directeur général adjoint est ivoirien ? Je leur ai dit : non, point du tout.

Vous savez dans ces institutions internationales, il y a des critères. Et ces critères, au départ bien entendu, sont tout à fait objectifs et tiennent compte de l'encours de la dette par rapport aux exportations, par rapport au Produit intérieur brut. Et d'autres critères ont été introduits, tels que les recettes fiscales et ainsi de suite. C'est par rapport à l'ensemble de ces critères que la liste des pays éligibles a pu être arrêtée. C'est un travail assez difficile, assez laborieux. Il faut recenser la dette par rapport à tous les créanciers. Non pas seulement multilatéraux, tels que le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, la Banque africaine et ainsi de suite. Mais également par rapport aux créanciers bilatéraux, la France, les États-Unis, l'Allemagne, le Japon, etc. Quand on a fait ces différents calculs, on arrive à trouver une liste de pays qui peuvent prétendre à l'éligibilité.

Mais ça ne veut pas dire qu'ils deviennent automatiquement éligibles. Parce qu'il faut également, pendant une certaine période, observer la capacité de ces pays à se gérer dans un cadre de politique économique acceptable à la communauté internationale. Quand un dollar de dette est allégé, c'est-à-dire qu'il y a un réduction de dette d'un dollar en faveur du Bénin, par exemple, ça veut dire que ce sont les citoyens des autres pays qui paient ce dollar. Et les citoyens de ces pays ont le droit de savoir - et surtout d'être satisfaits - que cet argent est utilisé à bonne fin. Le deuxième élément d'évaluation est donc de s'assurer que cet argent est bien utilisé.

Le troisième élément est un élément sur lequel la communauté internationale a beaucoup insisté ces temps-ci, c'est de dire la réduction de la pauvreté. Ecoutez, s'il faut alléger la dette, il faut le faire pour quasiment tous les pays qui sont très pauvres, bien sûr en fonction d'un certain nombre de critères, mais il faut que cette démarche conduise à la réduction de la pauvreté.

Bien entendu, pour le moment, le Bénin n'est pas sur la liste des pays éligibles et je le regrette. Je crois que comme vous, nous sommes tout à fait d'accord que, quand on connaît Cotonou, quand on connaît le Bénin, on peut se demander pourquoi le Bénin ne profite pas de l'allégement de la dette, alors que, disons, la Côte d'Ivoire ou le Burkina ou d'autres pays en profiteraient. Mais ce sont là les résultats des premiers calculs d'évaluation des critères.

Mais comme vous le savez, le sommet de Cologne doit reprendre ces dossiers de la dette et tout dépend également des montants qui sont en face. Si les pays industrialisés auxquels le Bénin et les autres pays doivent de l'argent sont disposés à mettre beaucoup plus d'argent sur la table, les critères peuvent être aménagés pour inclure un plus grand nombre de pays. Je souhaite personnellement que ce soit le cas et peut-être qu'avec les différents critères qui seront aménagés, le Bénin pourrait profiter de cet allégement.

Question (Cotonou)

M. Ouattara, vous avez tout à l'heure parlé du prochain sommet de Cologne et on s'attend à ce qu'une décision soit prise en faveur de l'allégement de la dette, s'agissant des pays les plus pauvres. Selon vous, jusqu'où les pays du G-8, ou si vous voulez du G-7 plus la Russie, peuvent aller dans ce domaine?

M. Ouattara

Je vous remercie. Ceci relèvera d'une décision collective. Si vous avez suivi l'actualité, ce dont je suis absolument certain, les pays ont fait des propositions successives. Je ne voudrais pas dire que c'est tel ou tel pays. Mais je sais qu'au départ, nous avons une vague de pays, que ce soit l'Angleterre, la France, les États-Unis qui ont commencé à faire un certain nombre de propositions. Ensuite, le Japon a fait également des propositions. Et très récemment, je me souviens, quand j'étais à Monaco à l'occasion du sommet de la Francophonie, le Canada a fait également des propositions qui sont particulièrement généreuses en ce qui concerne, que ce soit les ratios ou, pour répondre en partie à une question -- je ne sais pas si elle avait été posée par votre collègue du Bénin ou votre collègue du Mali --, le problème de l'endettement futur.

Par exemple, les Canadiens ont proposé que, pour le futur, les pays pauvres ne reçoivent plus de prêts, même des prêts concessionnels, mais que toutes les ressources qui seraient mises à leur disposition soient des dons. Alors vous voyez que les écarts sont très grands. Il faut arriver à concilier toutes ces propositions des grands pays industrialisés, y compris la Russie, d'ailleurs, puisque vous avez parlé du G-8 et que certains pays africains, que ce soit le Mali, le Mozambique, l'Éthiopie, Madagascar, ont tout de même un niveau d'endettement élevé par rapport à la Russie. Voilà où nous en sommes.

Malheureusement, le Fonds monétaire international n'est pas décideur dans ce forum. On nous demande des études de coût pour voir si les critères étaient à tel niveau, quel serait le montant de «l'ardoise», si je puis m'exprimer ainsi. Et par conséquent, les grands pays doivent se mettre d'accord sur le montant à mettre sur la table, la répartition, les pays bénéficiaires, les critères.

Pour notre part, nous souhaitons que leur générosité soit la plus large possible et, comme vous le savez, le Fonds monétaire international a été autorisé de manière générale à envisager la vente d'une partie de son stock d'or, dont le produit de placement servira à financer notre propre contribution à l'allégement de la dette. Donc, c'est un pas significatif.

Vous savez que la Banque mondiale également fait des provisions dans ce sens. Certains pays mettent des fonds à la disposition de la Banque mondiale. La Banque africaine de développement fait de même. Les multilatéraux s'organisent également pour amener sur la table leur contribution à l'allégement de la dette.

Je souhaite surtout que les pays africains profitent de cet allégement pour réduire la pauvreté, comme je le disais tout à l'heure; que ces ressources soient utilisées à des fins précises et que l'on voie de manière très, très claire comment ces ressources sont utilisées, et qu'au bout de 5 ou 10 ans, on voie effectivement une réduction importante de la pauvreté. Autrement, ce serait un coup d'épée dans l'eau.

Question (Cotonou)

La réunion du Comité intérimaire du Conseil des gouverneurs du FMI en avril dernier s'est préoccupée particulièrement de l'impact économique régional de la crise du Kosovo. Par rapport à d'autres conflits bien connus en Afrique -- région des Grands Lacs, Sierra Leone, par exemple -- est-ce que le FMI ne semble pas soutenir ou tout au moins confirmer une politique de deux poids, deux mesures, que l'on reproche jusque là aux grands de ce monde?

M. Ouattara

Effectivement, à l'occasion du Comité intérimaire et du Comité du développement, certains ministres africains ont posé ce problème en disant : nous voyons qu'il y a eu une initiative multilatérale forte pour venir en aide au Kosovo, pas seulement au Kosovo, mais à toute la région des Balkans, par rapport à la guerre du Kosovo alors que de nombreux conflits en Afrique retiennent à peine l'attention de l'Occident. Et la réponse qui a été faite est de dire que le Fonds monétaire international a effectivement, dans sa panoplie de mesures ce que nous appelons le financement post-conflit.

Comme je l'ai indiqué dans ma déclaration liminaire, plusieurs pays africains, que ce soit la Sierra Leone dont vous parlez, le Congo-Brazzaville et d'autres, dont le Rwanda, ont profité de ce financement post-conflit. C'est vrai qu'il n'y a pas eu une action d'envergure régionale concernant l'Afrique. Mais si l'expérience qui est faite au niveau des Balkans s'avère positive, il est certain qu'à un moment donné, il faudra prendre de plus en plus des approches régionales.

L'avantage de l'approche régionale, c'est que ceci permet de voir quels sont tous les pays qui font partie du conflit. Et vous avez parfaitement raison. Quand on voit l'Afrique centrale, le problème du conflit de la République démocratique du Congo-Kinshasa, on voit dans ce conflit des pays voisins, que ce soit donc le Rwanda, l'Ouganda, l'Angola, d'autres pays. Certains de ces pays ont des programmes financés par le Fonds monétaire et reçoivent de ce fait un soutien indirect, mais d'autres n'ont pas de programme avec le Fonds monétaire ou avec le financement de la Banque mondiale et ceci crée, disons, un poids considérable sur les ressources.

Mais il faut commencer par dire que la guerre est la pire utilisation des ressources financières qui soit. La première chose à faire, c'est d'arrêter la guerre et je pense que nous sommes tous d'accord que, en réalité, ce dont l'Afrique a besoin, c'est la paix et non pas des ressources pour continuer de faire la guerre. Mais je prends bonne note de votre interrogation, qui a été l'interrogation de certains gouverneurs à l'occasion du Comité intérimaire et du Comité du développement.

Question (Yaoundé)

Monsieur le Directeur général, permettez-moi de revenir sur un point du dernier Comité intérimaire du Conseil des gouverneurs du Fonds monétaire international. Et ce point encourage la libéralisation commerciale, notamment, l'ouverture aux exportations des pays en développement. Tentative et initiative très louable. Mais avec l'exemple récent de la guerre de la banane, les pays africains fournisseurs de produits de base reconnus quelque peu compétitifs comme la banane camerounaise, sont très préoccupés sur l'équité de la concurrence internationale. Quel argument rassurant leur répond-on au niveau du Fonds monétaire international, en attendant les prochaines négociations de l'Organisation mondiale du commerce?

M. Ouattara

Effectivement, le Fonds monétaire international, comme d'ailleurs l'OMC, invite les pays à libéraliser le commerce. C'est parce que dans notre expérience du développement, surtout quand on regarde l'expérience de l'Asie, nous nous sommes rendus compte que la libéralisation était un facteur essentiel de la croissance économique et de la diversification de l'activité économique dans les pays en voie de développement. Et, que ce soit l'Asie ou l'Amérique latine, on voit que la libéralisation a contribué à des taux de croissance très élevés au cours des dernières décennies.

Bien entendu, le départ n'est pas facile. Parce que, quand moi-même j'étais dans mon pays à des responsabilités où ces décisions étaient prises, nous avions toujours le poids des entreprises d'importation qui nous disaient : écoutez, la libéralisation conduira à fermer telle ou telle entreprise, à créer le chômage, ainsi de suite. Mais on ne voit pas souvent le consommateur. Je crois que dans toute action de politique économique, il faut voir le consommateur au bout du système. Si le système en lui-même permet à la majorité de la population d'avoir des produits à moindre coûts et de meilleure qualité, je crois que c'est une bonne chose.

Bien entendu, on ne veut pas qu'une entreprise puisse fermer du jour au lendemain parce que ça ferait un désastre pour à peu près 1.000 à 1.500 personnes. Mais, ceci étant, on ne peut pas négliger non plus la qualité et le moindre coût d'un certain nombre de produits du fait de la libéralisation. Donc, nous, nous pensons que la libéralisation, a priori, est une bonne chose. Mais pas la libéralisation sauvage. Il faut adopter un calendrier qui tienne compte de la capacité de restructuration des entreprises. Pour qu'une politique de libéralisation ne conduise pas totalement à la faillite du secteur industriel fragile que nous avons dans nos pays.

Mais j'insiste sur un autre point : c'est le fait que la libéralisation doive être à double sens. On ne peut pas demander aux pays en voie de développement de libéraliser leurs économies et donc leur système d'importation, notamment alors que les pays industrialisés ne le font pas. Parce qu'en réalité, nos économies ont des capacités de compétitivité, de concurrence dans de nombreux secteurs -- je prends le textile, je prends les boissons, etc. -- et nous pourrions exporter facilement dans des marchés européens ou américains ou autres si nous en avions la possibilité. Et ceci nous permettrait à ce moment-là de créer de nouvelles entreprises qui se substitueraient aux entreprises qui seraient décadentes ou qui seraient éliminées du fait de la compétition.

Mais qu'est-ce que nous observons ? C'est que, dans beaucoup de pays industrialisés, malheureusement, la libéralisation n'est pas complète ou elle n'est pas faite. Et c'est donc ce combat que nous menons également et nous disons aux pays industrialisés : ouvrez vos marchés, facilitez les choses pour les pays en voie de développement. C'est comme ça que la libéralisation à double voie aura effectivement un impact bénéfique.

Et je me réjouis, par exemple, de l'initiative prise par le Président Clinton, comme vous le savez, avec le Growth and Opportunity Act qui est devant le Congrès et qui a pour objectif de donner à un certain nombre de produits africains un libre marché. Par exemple, pour les textiles, pour un certain nombre de produits d'industrie primaire et autres. Et je crois que ceci permettra à l'Afrique de développer de manière considérable ses exportations de textiles, par exemple, vers le marché américain.

En conclusion donc, oui à la libéralisation, mais pas de libéralisation sauvage. Et libéralisation à double sens, aussi bien pour les pays industrialisés que pour les pays en voie de développement.

Question (Yaoundé)

Ma question porte sur la ligne de crédit préventive récemment établie par le FMI. Il est intéressant de savoir que le FMI a décidé de mettre -- à titre de précaution -- ces lignes de crédit à la disposition de ceux de ses pays membres dont l'économie est fondamentalement saine, afin de riposter à d'éventuelles situations d'urgence internationale. Il est aussi intéressant de savoir, comme vous l'avez évoqué dans votre exposé liminaire, que la situation économique de la plupart des pays africains s'est améliorée au cours des quatre dernières années. Ma question est la suivante : le redressement des économies africaines est-il suffisant pour les rendre aptes à bénéficier, le cas échéant, des lignes de crédit préventives ?

M. Ouattara

C'est une question difficile parce qu'il est évident que du point de vue historique, ces lignes de crédit ont pour origine la crise dont nous avons tous été témoins au cours des deux dernières années. Il s'agit donc d'un mécanisme de prévention, destiné à fournir rapidement des ressources aux pays qui n'ont pas de difficultés de balance des paiements mais qui ont été atteints par un effet de contagion de la crise mondiale. En regardant le continent africain, je dirais que deux pays peut-être viendraient immédiatement à l'esprit.

Il y a bien sûr l'Afrique du Sud qui affiche un déficit extérieur courant très faible, quasiment insignifiant. Il n'empêche que le degré d'intégration de l'économie sud-africaine à l'économie mondiale a fait craindre à un moment donné l'année dernière, qu'elle ne subisse le contrecoup de la crise mondiale. La crise s'est fort heureusement dissipée et je suis pour ma part persuadé que l'Afrique du Sud est à présent à l'abri de ce danger. Si l'on tient compte des antécédents de politique économique et financière de l'Afrique du Sud et de ses bons résultats économiques, il est évident qu'il s'agit d'un pays qui pourrait facilement être admis au bénéfice d'une ligne de crédit préventive.

Je pense aussi à Maurice où je me trouvais il y a deux semaines. J'ai dit au Premier ministre mauricien que son pays serait un bon exemple de postulant au bénéfice d'une ligne de crédit préventive, même si je ne souhaite pas que la crise mondiale atteigne Maurice. Mais comme vous le savez, ce pays a fort bien réussi à développer ses zones franches pour l'exportation, notamment de produits textiles à destination du marché européen. Et il a aussi un autre atout, son secteur sucrier. À l'évidence, la crise qui a frappé l'Asie du Sud-Est a eu des répercussions sur Maurice, étant donné sa proximité avec cette région et compte tenu de la grave sécheresse qui a sévi dans le pays. Si Maurice devait faire appel au FMI eu égard à ses bons antécédents en matière de politique économique et financière -- mis à part quelques récents problèmes de balance des paiements -- ce serait sans doute un candidat tout désigné pour une ligne de crédit préventive. Il va sans dire que, vu l'impact de la sécheresse sur l'activité économique, sur le PIB et les exportations, la FFCI comme nous l'appelons, c'est-à-dire la Facilité de financement compensatoire et de financement pour imprévus, serait mieux adaptée au cas de Maurice qu'une ligne de crédit préventive.

Vous voyez donc que l'Afrique n'est pas totalement exclue du bénéfice de ce nouveau mécanisme. Il n'a pas été conçu uniquement pour les principales économies de marchés émergents mais pour tous nos pays membres. Je citerais peut-être un autre cas, celui du Botswana, encore que son économie soit très saine et sa situation financière fermement épaulée par d'importantes réserves de change.

Question (Yaoundé)

Monsieur Ouattara, ma question a trait au fardeau de la dette qui revêt une importance cruciale à l'aube du XXIe siècle. Sans être considéré comme un pays pauvre, le Cameroun est confronté à un grave problème d'endettement. Pensez-vous que l'économie camerounaise présente des signes de faiblesse ou de redressement, non pas pour bénéficier de l'annulation d'une part importante de sa dette, mais en étant conscient que lorsqu'un pays consacre moins de ressources au service de la dette, ce sont des domaines comme les infrastructures qui se trouvent mieux dotés, ce qui peut contribuer à une croissance de meilleure qualité. Si tel est le cas, comment y parvenir ?

M. Ouattara

Je dirais que le Cameroun est un cas limite, car comme je l'ai dit plus tôt, les critères d'admissibilité sont multiples -- le ratio de la valeur actualisée nette (VAN) par exemple, de la dette aux exportations, de la dette aux recettes publiques, et j'en passe -- et il faut tenir compte du volume total de la dette par rapport au PIB. D'après les critères actuels, je ne suis pas certain que le Cameroun réunisse les conditions requises. Mais vous le savez sans doute, plusieurs propositions ont été avancées pour assouplir quelque peu ces critères. Ce faisant, il est bien évident que si le ratio VAN de la dette/exportations devait passer en-dessous du seuil -- je sais que ce sont là des considérations très techniques -- de 200 % , il est clair que le Cameroun serait admissible, pour autant qu'il continue bien entendu d'afficher de bons résultats économiques.

En quelques mots, sans vous donner une réponse trop technique, j'ai bon espoir que sur la foi de récentes indications que nous avons reçues, quant au degré d'assouplissement des critères que consentirait le G-7 ou plutôt le G-8 -- car il ne faut pas oublier la Russie -- au prochain sommet de Cologne qui aura lieu ce mois-ci, le Cameroun pourrait être admis au bénéfice de l'Initiative PPTE, pour autant que se poursuivent les bons résultats économiques de ces deux dernières années.

Question (Bamako)

M. le Directeur général adjoint du FMI, par rapport aux nouvelles politiques d'ajustement structurel prônées par votre institution, vous êtes le médecin appelé toujours en urgence avec tous les risques. La preuve, vous êtes le mal-aimé des partenaires. Alors, ne pouvez-vous pas prévenir plutôt que de guérir, et même s'il y avait cette prévention, y a-t-il un exemple de pays qui s'en est sorti efficacement et définitivement grâce à l'apport du FMI ?

M. Ouattara

Je suis heureux d'entendre dire maintenant que le Fonds monétaire est un médecin et non plus un gendarme, parce que, par le passé, on considérait que nous étions plutôt des gendarmes que des médecins. Nous sommes effectivement des médecins. À tel point que les rapports annuels que nous faisons après analyse de la situation économique des pays, nous les appelons les «rapports de consultation». Donc c'est véritablement un médecin, qui se rend auprès d'un État membre, quel que soit d'ailleurs la taille ou la situation de cet État -- ça peut être les États-Unis comme ça peut être donc la Gambie -- pour faire le point de la situation et donc présenter au Conseil d'administration un rapport détaillé sur la situation économique et financière de ce pays.

Alors que se passe-t-il au vu de ce rapport ? Au vu de ce rapport, le Conseil fait des recommandations aux États et aux autorités des États pour dire : écoutez, votre situation économique est très bonne. Donc très bon élève, rien à dire, continuez. Ou votre situation économique nous crée des soucis et nous vous recommandons de regarder dans telle ou telle direction. Évidemment, tout ceci se fait dans un langage très diplomatique. Ce n'est pas le langage direct que j'utilise en ce moment. Et ceci permet par conséquent, aux pays de tenir compte de ces recommandations. Ou de ne pas en tenir compte.

Et je peux vous dire que c'est ce que nous avons vécu en Asie. Des recommandations ont été faites dès le début de l'année 1997 sur nos préoccupations quant à l'évolution de la politique financière des pays de l'Asie du Sud-Est, qui avaient un taux de change ancré sur le dollar qui n'arrêtait pas de s'apprécier. Et nous avons pensé que les économies étaient devenues trop faibles. Les pays perdaient de leur compétitivité. Il fallait par conséquent décrocher leur monnaie pour se mettre à l'abri de tempêtes ou de surendettements excessifs des entreprises et des banques. Malheureusement, nous n'avons pas été entendus. Alors, la première réponse à votre question, c'est de dire que oui, nous sommes des médecins, et nous faisons des recommandations pour prévenir les crises. Maintenant, quand ces recommandations ne sont pas suivies d'effet de la part des pays, malheureusement souvent, on tombe dans une crise; que ce soit le cas de l'Asie, le cas d'un certain nombre de pays en Afrique, ou en Amérique latine ou en Europe. Je me réjouis de vous dire que le Fonds monétaire aujourd'hui a 182 pays membres et que les premiers pays membres, les gens semblent l'oublier, étaient les pays industrialisés, c'est-à-dire la France, l'Angleterre, les États-Unis et ainsi de suite, le Canada.

Et je vous signale également qu'il y a 25 ans, au début des années soixante, des pays comme la France et l'Angleterre ont eu recours à des programmes du Fonds monétaire international et que ces programmes ont bien marchés puisque ces pays maintenant sont en très bonne santé, ont des économies florissantes. Et je vois également en Afrique un certain nombre de pays, que ce soit Maurice dont je parlais tout à l'heure, ou le Botswana, sont des pays en très bonne santé.

Alors, la leçon qu'il faut tirer de cette expérience de 50 ans, c'est de dire que, tout d'abord, ces recommandations annuelles, il faut les prendre au sérieux. Les mesures de politique économique ne doivent pas être des mesures ponctuelles, appliquées sous la contrainte de qui que ce soit. Mais il faut que l'on soit persuadé de la bonne qualité des politiques économiques et de leur cohérence et les appliquer sur une longue période. Et c'est comme ça que le fruit sera mûr et que la croissance sera au rendez-vous.

Question (Cotonou)

M. le Directeur général adjoint du FMI, ma préoccupation est la suivante : vous avez laissé entendre tout à l'heure dans votre propos liminaire que l'Afrique se devait par tous les moyens d'intégrer l'économie mondiale. Pensez-vous aujourd'hui objectivement que les structures et les performances actuelles de nos économies peuvent nous permettre d'atteindre cet objectif ? Sinon, selon vous, existe-t-il alors, dans ce cas, un code de conduite que pourraient adopter nos dirigeants ou nos peuples pour parvenir à ce fait ?

M. Ouattara

Ceci me paraît être une question très, très importante. Quand on parle de l'intégration de l'Afrique à l'économie mondiale, je crois qu'il faut être simple dans cette notion. Il s'agit de nous intégrer dans le commerce mondial et il s'agit de nous intégrer, disons, dans la finance mondiale. Un pays qui n'exporte pas suffisamment ne peut pas véritablement avoir une bonne croissance économique et ne peut pas créer d'emploi et ne pourra donc pas avoir une réduction de la pauvreté à moyen et long terme.

Et je prends comme exemple les pays asiatiques, qui ont fait leur croissance par les exportations. Certains économistes vous dirons que la croissance par la demande intérieure est également une possibilité. Mais malheureusement, les pays africains sont de dimensions modestes. La plupart des populations sont pauvres et par conséquent, le pouvoir d'achat est faible et donc la demande interne a ses limites en matière de politique de croissance économique. C'est pour cela que nous pensons que l'intégration dans le commerce mondial est quelque chose d'essentiel.

Je reviens à une des réponses que j'avais faites tout à l'heure. Ceci doit se faire dans le cadre d'une libéralisation qui permettrait aux pays africains d'avoir accès aux marchés des pays industrialisés. Parce que, bien entendu, les marchés des pays africains sont disponibles, si nous nous intégrons mieux. Mais ces marchés sont encore limités, malgré le nombre de pays qui pourraient faire partie de telle ou telle unité d'intégration. Il faut donc nécessairement que les pays industrialisés nous permettent d'avoir la possibilité d'accéder à leurs marchés et d'exporter à large échelle, ce qui permettrait également des économies d'échelle.

Ça, c'est le premier élément de l'intégration à l'économie mondiale. Le deuxième élément, c'est l'élément finance et surtout l'élément attraction de capitaux étrangers. Les choses sont également assez simples. On ne peut pas se développer si on n'a pas de capitaux. Bien entendu, les pays africains, de par leur situation de pauvreté, de par le manque d'épargne intérieure, ont besoin de ressources extérieures et ces ressources ont été octroyées, si je puis utiliser cette terminologie, par l'aide publique. L'aide publique à des taux concessionnels, à des taux d'intérêt de faveur. Malheureusement, cette aide publique a beaucoup baissé ces dernières années et se retrouve à un niveau qui est totalement inadéquat en ce qui concerne le financement de nos économies.

Puisque nous n'avons plus, malheureusement recours en toute abondance à l'aide publique et que l'épargne intérieure est limitée, il nous faut des capitaux privés. Et c'est à cela que j'insiste sur la nécessité d'intégrer nos économies à l'économie et à la finance mondiales.

Et que faire pour attirer les capitaux privés ? Là encore, les choses sont loin d'être faciles, parce que les capitaux privés, ce n'est pas de la philanthropie. Ces capitaux cherchent les marchés où la rentabilité est la meilleure et où la rentabilité est la plus forte. Et les économies africaines, de par leur taille qui est modeste, de par, quelque fois, les politiques économiques qui, avant les 4 ou 5 dernières années, n'étaient pas tout à fait au point -- en tout cas, elles n'étaient pas cohérentes; elles n'étaient pas durables -- et également de par toute l'infrastructure administrative et financière et juridique inadéquate dans certains cas, ces capitaux préfèrent se placer sur des grands pays émergents, ou sur les bourses dans les pays industrialisés. Il faut donc que nous fassions l'effort d'assainir et de rationaliser notre système juridique, le fonctionnement de notre administration, les infrastructures -- que ce soit les télécommunications, les banques, etc. --, que tout ceci crée un environnement qui puisse attirer les investissements privés, donc les capitaux privés.

Pour ma part, je crois que cette intégration à l'économie mondiale est essentielle. Si nous ne le faisons pas, vous dites : est-ce qu'il peut y avoir un code de conduite? A quoi servirait le code de conduite ? Si nous n'avons pas de capitaux pour compléter notre épargne intérieure et si nous n'avons de débouchés pour exporter nos produits, si nous n'avons pas d'économies assainies et compétitives, je crois que le code de conduite ne servira à rien.

Ceci ne veut pas dire que nous ne devons pas trouver des noyaux intégrés. Et je me réjouis de ce que l'intégration se fasse à grande échelle en Afrique. Quand je prends l'UMOA, quand je prends la CEMAC, le Cross Border Initiative... Donc, un peu partout en Afrique, les dirigeants ont pris conscience du fait que nos pays ont besoin de s'unir pour avoir plus de poids. Et ceci est une excellente chose et doit nous conduire à une intégration dans l'économie mondiale pour profiter des flux de capitaux et des flux commerciaux.

Question (Yaoundé)

Vous avez dit au début de cet entretien que la crise était en passe de s'achever dans les pays asiatiques et en Amérique latine. Ce fait est à mettre à l'actif essentiellement du FMI qui a apporté une aide substantielle aux pays asiatiques concernés. En 1997-98, on a noté que vous avez accordé une aide de 25 milliards de dollars. Donc, on peut dire que les pays africains auraient pu sortir de la crise depuis très longtemps si vous aviez apporté une aide aussi importante que celle octroyée aux pays asiatiques. Est-ce qu'il faut croire que vous allez revoir votre politique en ce moment ? Par ailleurs, on peut dire que les pays africains ont beaucoup subi les conséquences de la crise asiatique. Est-ce qu'aujourd'hui, il y a des mesures qui sont prises pour les aider à supporter ces problèmes ?

M. Ouattara

Je vous remercie. Je pense que votre question est en trois parties. La crise s'achève. C'est bien notre analyse. Nous pensons que le monde a été ébranlé en 1997 ; dans la deuxième moitié de 1997 par la crise asiatique et que, au départ, nous avons tous craint les effets de contagion. Par la suite, nous avons d'ailleurs craint une globalisation de la crise. Vous vous souvenez que, quelques mois après la Thaïlande, nous étions en pleine crise en Corée. Ensuite en Indonésie; les Philippines n'allaient pas très bien. Peu après, c'était la Russie qui s'est déclarée en situation de non-paiement, donc l'arrêt du service de la dette. Et quelque temps après, le Brésil.

Effectivement, la crise avait commencé à se globaliser. Mais on constate à la date d'aujourd'hui que cette crise a été bien jugulée. Je dirais tout d'abord, par la sagesse des dirigeants de ces pays, qui ont pris des mesures courageuses, notamment en Corée. Des pays qui n'ont pas eu de difficultés à expliquer à leur peuple que la situation économique était difficile, qu'elle était mauvaise et que, en réalité, les pratiques du passé n'avaient pas conduit à de bons résultats et qu'il fallait nécessairement s'attaquer à la racine du mal. Et l'on voit aujourd'hui les résultats. Pour cette année, la Corée, comme la Thaïlande, bien sûr les Philippines, passeront en croissance positive. Et même l'Indonésie, vers la fin de l'année connaîtra sans doute une croissance positive.

Vous noterez également que la crise a été jugulée au Brésil, malgré quelques soubresauts ici et là. Donc il y a tout de même une évolution très positive. Des montants importants ont été mis en place. Ça, c'est le deuxième volet de votre question. Est-ce que l'Afrique ne pourrait avoir des ressources correspondantes pour pouvoir également juguler la crise ? Toutes choses étant égales par ailleurs, l'Afrique a reçu, je dirais, autant de ressources que ces pays.

N'oubliez pas que la Corée est la onzième économie mondiale et que lorsqu'on parle de 50 milliards de dollars, c'est un chiffre important, certes, mais ce n'est pas un chiffre exceptionnel par rapport à la taille de l'économie coréenne. Je voudrais dire que pour les pays africains, certainement, nous avons besoin de beaucoup plus de ressources, mais surtout nous avons besoin des ressources concessionnelles. Et les ressources concessionnelles ne sont pas aussi facilement disponibles que les ressources qui sont quasiment au coût du marché. Pour tous les pays asiatiques dont nous avons parlé tout à l'heure, ce sont des ressources quasiment au taux du marché qui leur ont été octroyées. D'ailleurs, la Corée, un an après, avait commencé le remboursement. Et d'autres pays, le Mexique et autres, également ont procédé à des remboursements de ces prêts en moins de trois ans. Les remboursements avaient commencé et les perspectives de remboursement étaient quasiment bouclées.

Ce n'est pas le cas des pays africains, où il faut d'abord des ressources concessionnelles qui ne sont pas faciles à obtenir. Comme je l'ai dit, l'aide publique au développement a beaucoup baissé ces temps-ci, en tout cas, n'a pas augmenté. En deuxième lieu, ces ressources étant concessionnelles, elles doivent se repayer sur une longue période. Je prends, par exemple, les concours du Fonds monétaire international qui sont remboursés sur 10 ans, avec un taux d'intérêt de 0,5 %. Donc un demi-point de pourcentage et, par conséquent, c'est un effort important de la communauté internationale.

Alors, bien entendu, les ressources doivent être calculées en fonction des besoins de l'économie nationale et de la capacité des autorités nationales à faire face à la crise. Et je me réjouis, puisque cette dernière question vient du Cameroun, de constater que le Cameroun, par exemple en 1997, je me souviens bien, avait des échéances importantes du service de la dette. Ce pays s'est serré la ceinture, est arrivé à maintenir le paiement de ses échéances et le programme négocié avec le Fonds monétaire international a permis de remettre l'économie camerounaise à flot, et aujourd'hui, les choses se passent normalement.

Mais il faudrait un coup de pouce. Je dirais même deux coups de pouces à l'économie camerounaise. Le premier coup de pouce : il faut que le Cameroun puisse bénéficier de l'allégement de la dette. Donc, je le souhaite personnellement et j'ai dit que c'est un cas qui est limite et j'espère que les mesures qui sont en perspective avec le sommet de Cologne permettront d'arriver à cet allégement, à condition, bien sûr, que la politique économique actuelle soit poursuivie.

Le deuxième coup de pouce, ce sont les capitaux privés. Votre pays a un potentiel important. Il y a encore un secteur important à privatiser, que ce soit l'eau, l'électricité, le téléphone. Que ce soit le secteur agro-industriel. C'est un pays qui a un vaste potentiel. C'est par la privatisation que le Cameroun réussira à créer des emplois, à développer ses exportations et à avoir un taux de croissance qui pourrait avoisiner les 10 % et qui réduirait de manière importante la pauvreté. Donc je dis que les montants dépendent de la politique des autorités.

Alors, la troisième chose, vous m'avez dit, la conséquence de la crise pour l'Afrique. Certes, quand on regarde les statistiques, on se rend compte que cette région du monde n'a pas été aussi impliquée dans la crise que les autres pays. On pourrait être tenté de dire que ceci est une bonne chose. Moi, je dis le contraire. Les taux de croissance sont restés à peu près aux alentours de 3 % alors que l'économie mondiale, comme vous le savez, est passée aux alentours de 2 %. Mais la croissance démographique, donc la croissance de la population est encore aux alentours de 3 % en Afrique. Donc croître à 3 %, c'est faire du surplace. C'est ne pas bouger. Et ceci est dramatique pour un continent où la jeunesse est majoritaire, où la pauvreté est endémique et où la situation est dramatique. Il est important par conséquent pour l'Afrique, les Africains, que ce soit les gouvernements ou les peuples, de s'atteler à faire en sorte que de bonnes politiques économiques soient appliquées dans la durée. Et c'est comme ça que nous allons, d'une part, arriver à nous parer contre les conséquences de la crise et, d'autre part, que toutes ces initiatives, que ce soit au niveau des ressources publiques, par rapport à la dette, à l'allégement de la dette, ou par l'attrait des investissements privés, que nous arriverons à réaliser une meilleure croissance économique.

En clôturant ce débat, je voudrais vous remercier, tous les journalistes, mes frères et mes soeurs, que ce soit de Cotonou, de Yaoundé ou de Bamako, d'avoir pris le temps de nous écouter. Et vous dire également que nous comptons sur vous pour améliorer la qualité du dialogue avec les populations africaines. J'ai toujours pensé qu'il n'y a pas, disons, de situations gratuites ou de mets gratuits, comme nous le disons au Fonds. Ne pensons pas que nous pouvons nous développer dans la facilité. C'est par le travail, par l'épargne que les Africains sortiront de cette période de difficultés et de cette grande pauvreté. Je crois qu'il est important que les journalistes que vous êtes continuent d'éduquer nos populations, pour dire que c'est par le travail et c'est par la cohérence des politiques économiques par les gouvernements que nous arriverons à sortir l'Afrique de ses difficultés. Je vous remercie.


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