Lutter contre l’inflation sans basculer en récession : le fragile équilibre de l’Europe
IMF Blog, April 28, 2023
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- Authors: Alfred Kammer
- Published: April 28, 2023
Contexte et message principal
- À l’issue d’une reprise résiliente au sortir de la pandémie, l’Europe a subi de plein fouet les contrecoups de l’invasion de l’Ukraine par la Russie : recul considérable de la croissance, inflation en forte hausse et périodes de tensions financières.
- Grâce à l’adoption de mesures décisives, la plupart des pays ont évité de peu, l’hiver dernier, de tomber en récession.
- Le maintien de l’équilibre entre soutien de la reprise, lutte contre l’inflation et garantie de la stabilité financière reposera sur : un durcissement des politiques macroéconomiques adapté à l’évolution des conditions financières, une solide surveillance et réglementation financières, et d’audacieuses réformes en matière d’offre.
Projections de croissance (par groupe de pays)
- Pays avancés de l’Europe : croissance passant de 3,6 % l’an dernier à 0,7 % cette année.
- Pays émergents d’Europe (hors Türkiye, Bélarus, Russie et Ukraine) : croissance freinée à 1,1 % cette année contre 4,4 % l’an dernier.
- Perspectives à un an : rebond léger attendu l’année prochaine à 1,4 % pour les pays avancés et à 3 % pour les pays émergents, à mesure que les salaires réels augmentent et que la demande extérieure se redresse.
Inflation : dynamique et horizon
- L’inflation globale poursuit sa baisse, mais l’inflation sous-jacente (hors énergie et aliments) demeurera persistante et à un niveau trop élevé, même d’ici la fin de l’année prochaine, par rapport aux cibles des banques centrales.
- La baisse récente des prix de l’énergie et les baisses prévues alimenteront un recul de l’inflation sous-jacente, mais cela ne suffira pas à la faire baisser rapidement.
Principaux risques aggravants
- Prix de l’énergie : possibilité d’une nouvelle envolée des prix de l’énergie.
- Salaires : risque d’une hausse des salaires plus forte que prévu si les travailleurs obtiennent une indemnisation plus importante pour les pertes de pouvoir d’achat au sein de marchés du travail tendus; la croissance des salaires nominaux est à deux chiffres dans la plupart des pays émergents d’Europe.
- Capacité de production : la hausse persistante des cours de l’énergie réduira la production de la zone euro de plus de 1 % en moyenne à moyen terme, entraînant des pertes plus importantes dans les pays à plus forte intensité énergétique tels que l’Allemagne ou l’Italie.
- Marché du travail : désaffection pour des horaires plus longs et hausse du nombre de jours de travail perdus pour cause de maladie liée à de longues périodes de COVID pouvant réduire durablement l’offre de main-d’œuvre et compliquer l’appariement entre travailleurs et postes vacants.
- Estimation des cicatrices : les calculs en temps réel tendent à sous-estimer les séquelles permanentes des crises; historiquement, les estimations des capacités de production inutilisées au sein des pays européens ont été révisées à la baisse d’un point de pourcentage complet un an après une crise, et d’un pourcentage encore plus élevé par la suite.
- Scénarios défavorables supposent que la BCE et d’autres autorités monétaires ne maîtrisent pas l’inflation, qu’il y ait une escalade de la guerre en Ukraine affectant les prix de l’énergie, ou une fragmentation géoéconomique plus large menant à une stagflation.
Politique monétaire recommandée
- Les banques centrales devraient maintenir une politique monétaire restrictive jusqu’à ce que l’inflation sous-jacente soit clairement sur une trajectoire décroissante vers les cibles.
- Nouveaux relèvements des taux directeurs sont nécessaires dans la zone euro.
- Dans les pays émergents d’Europe, les banques centrales devraient être prêtes à resserrer davantage là où :
- les taux réels sont bas,
- les marchés du travail sont tendus,
- et l’inflation sous-jacente est persistante.
- Argument clé : face à une forte incertitude, il est plus risqué d’agir trop tard que trop tôt — sous-estimer la persistance de l’inflation risquerait d’ancrer une inflation élevée et contraindre les banques centrales à un resserrement plus tardif et plus prolongé, potentiellement nécessitant une forte récession pour ramener l’inflation aux cibles.
- Si les conditions financières se durcissent (par ex. problèmes du secteur bancaire), les banques centrales pourraient ne pas devoir aller aussi loin dans le resserrement; néanmoins, interrompre ou inverser prématurément le resserrement par crainte des risques pour la stabilité financière serait malavisé.
Stabilité financière : actions et réformes réglementaires
- Mesures nécessaires pour préserver la stabilité financière :
- assurer une surveillance et un suivi étroits des établissements financiers bancaires et non bancaires;
- établir des plans d’intervention d’urgence;
- prévoir des mesures correctives rapides.
- Dans l’Union européenne, la stabilité pourrait être renforcée en :
- élargissant la portée des instruments de résolution bancaire;
- précisant la disponibilité des ressources du Fonds de résolution unique;
- ratifiant le traité modifié du mécanisme européen de stabilité;
- adoptant une garantie paneuropéenne des dépôts.
Politique budgétaire et ciblage des aides
- Les gouvernements européens devraient poursuivre une consolidation budgétaire plus ambitieuse que leurs plans actuels.
- Recommandation : éliminer progressivement la plupart des mesures d’allègement de la facture énergétique et cibler les mesures restantes de manière plus précise pour privilégier les ménages vulnérables.
- Une politique budgétaire plus restrictive aiderait les banques centrales à atteindre leurs objectifs au moyen de taux d’intérêt plus bas, réduirait le coût du service de la dette et renforcerait la stabilité financière en diminuant :
- la vulnérabilité des pays de la zone euro aux risques de fragmentation financière;
- la vulnérabilité des pays européens émergents aux conséquences du resserrement de la politique monétaire de la BCE et à la hausse mondiale des taux d’intérêt.
Réformes de l’offre pour soutenir la croissance
- Les réformes relatives à l’offre peuvent soutenir la croissance dans un contexte de politiques macroéconomiques restrictives.
- Exemples de réformes importantes mais coûteuses :
- réduire les tensions sur le marché du travail en augmentant le taux d’activité des femmes et des travailleurs âgés;
- améliorer l’appariement entre offres et demandes d’emploi.
- Au sein de l’Union européenne, la mise en œuvre des plans pour la reprise et la résilience et de l’union des marchés des capitaux pourrait :
- débloquer les investissements nécessaires pour accroître les capacités de production affectées par la crise;
- aider à atteindre les objectifs climatiques de l’Union européenne;
- améliorer la sécurité énergétique.
Alfred Kammer, le 28 avril 2023