Progression du pouvoir de marché : une menace pour la reprise ?
IMF Blog, March 15, 2021
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- Authors: Kristalina Georgieva, Federico J Dez, Romain Duval, Daniel Schwarz
- Published: March 15, 2021
Constat principal
- La crise liée à la COVID-19 a frappé les petites et moyennes entreprises, entraînant des pertes d’emplois et renforçant le pouvoir de marché des sociétés dominantes à mesure que disparaissent des concurrents plus petits.
- Un pouvoir de marché excessif entre les mains d’un petit nombre d’entreprises peut freiner la croissance à moyen terme en étouffant l’innovation et en ralentissant l’investissement, ce qui risque de compromettre la reprise post‑COVID-19.
- De nouvelles études du FMI montrent une hausse des principaux indicateurs du pouvoir de marché, notamment le taux de marge appliqué au coût marginal et la concentration des chiffres d’affaires entre les quatre premières entreprises d’un secteur.
Tendances historiques et preuves empiriques
- Une progression du pouvoir de marché existe depuis plusieurs décennies et la pandémie pourrait l’accentuer.
- Les marges bénéficiaires dans le monde ont augmenté de plus de 30 % en moyenne dans l’ensemble des entreprises cotées en Bourse des pays avancés depuis 1980.
- Au cours des vingt dernières années, les marges ont augmenté dans le secteur numérique dans des proportions deux fois plus marquées que dans l’ensemble des autres secteurs.
- Dans de nombreux secteurs, les entreprises du décile supérieur des taux de marge ont près de 85 % de chances de rester des entreprises à forte marge bénéficiaire l’année suivante, soit 10 points de pourcentage de plus qu’à l’époque de la « nouvelle économie » dans les années 90.
- Les grandes entreprises technologiques, ayant bouleversé le marché il y a vingt ans, sont devenues de plus en plus dominantes et bénéficient de forces sous-jacentes telles que les effets de réseau et les économies d’échelle et d’envergure.
Rôle des fusions et acquisitions
- L’augmentation du nombre de fusions et acquisitions, en particulier celles réalisées par des acteurs dominants, contribue à la baisse du dynamisme des entreprises.
- Les fusions et acquisitions peuvent générer des économies de coûts et de meilleurs produits, mais elles peuvent aussi affaiblir les incitations à l’innovation et renforcer la capacité d’une entreprise à facturer des prix plus élevés.
- Selon l’analyse du FMI, les fusions et acquisitions par les sociétés dominantes contribuent à une baisse du dynamisme dans tout le secteur : tous les concurrents voient leurs dépenses de recherche et développement et leur croissance diminuer.
- Exemple pratique : sur les marchés du travail, certaines entreprises détiennent un pouvoir sur les salaires et rémunèrent leurs employés à un niveau inférieur à celui justifié par leur productivité marginale.
Incidences pour les décideurs — cinq priorités
- Premièrement, renforcer la vigilance des autorités de la concurrence dans le contrôle des fusions.
- Les critères d’examen doivent couvrir toutes les opérations concernées, y compris les acquisitions de petites entreprises susceptibles de se développer et de concurrencer les sociétés dominantes.
- Exemples de mesures : l’Allemagne et l’Autriche ont mis en place des seuils en fonction du montant de la transaction, qui s’ajoutent aux seuils définis en fonction du chiffre d’affaires de l’entreprise cible.
- L’évaluation des décisions antérieures de fusion pourrait améliorer l’application des règles de la concurrence.
- Deuxièmement, appliquer plus strictement les interdictions d’abus de position dominante et recourir davantage aux enquêtes de marché pour détecter des comportements préjudiciables non signalés.
- Exemple : en 2018, une enquête australienne sur l’industrie laitière a conduit les autorités à imposer une amélioration des pratiques contractuelles entre agriculteurs et transformateurs.
- Troisièmement, prendre des mesures pour garantir la concurrence sur les marchés des intrants, y compris les marchés du travail.
- Assurer une stricte application des règles pour empêcher les pactes de « non-débauchage de main-d’œuvre » entre entreprises.
- Réduire l’impact des clauses de non-concurrence qui limitent l’accès à des emplois mieux rémunérés, en particulier pour les salariés peu qualifiés dans le commerce de détail et la restauration rapide.
- Quatrièmement, habiliter les autorités de la concurrence à suivre le rythme de l’économie numérique.
- Favoriser la portabilité des données et l’interopérabilité des systèmes pour aider les nouvelles entreprises à concurrencer les acteurs établis.
- Référence historique : il y a vingt ans, l’Union européenne a stimulé la concurrence en accordant aux clients le droit de conserver leur numéro de téléphone portable lorsqu’ils changeaient d’opérateur.
- Cinquièmement, augmenter les ressources financières et les compétences des autorités de la concurrence.
- Exemple : aux États-Unis, les budgets réunis de la Federal Trade Commission et de la division antitrust du ministère de la Justice représentent environ la moitié de ce qu’ils étaient il y a quarante ans, en pourcentage du PIB.
- Dans de nombreux pays, des investissements sont nécessaires pour renforcer les compétences sectorielles face à une évolution technologique rapide.
- Exemple de mesure institutionnelle récente : le Royaume‑Uni a annoncé la création d’une nouvelle unité des marchés numériques régissant le comportement des plateformes dominantes telles que Google et Facebook.
Signes encourageants et mesures complémentaires
- Certains pays de premier plan, notamment de l’Union européenne et les États-Unis, ont entamé des examens approfondis des dispositifs de contrôle de la concurrence.
- Les décideurs disposent d’une opportunité d’agir maintenant pour empêcher une nouvelle progression brutale du pouvoir de marché qui pourrait freiner la reprise.
- La crise peut également accélérer des transformations structurelles favorisant l’émergence d’une vague de jeunes entreprises à forte croissance, novatrices et créatrices d’emplois de qualité, qui méritent des règles du jeu équitables.
- Il est important que les pouvoirs publics fournissent une aide plus généralisée aux PME, car de nombreuses petites entreprises n'ont pas pu bénéficier des programmes publics conçus pour les aider à accéder au financement pendant la pandémie.
- À mesure que la reprise se confirme et que les dispositifs de soutien seront progressivement supprimés, il sera urgent de veiller à ce que les PME viables aient accès au financement pour ne pas rester désavantagées par rapport aux grandes sociétés.
Article par Kristalina Georgieva, Federico J. Díez, Romain Duval et Daniel Schwarz