Turbulence et leçons apprises de l’Histoire
Source details
- Canonical URL
- Turbulence et leçons apprises de l’Histoire
Other formats
Bibliographic details
- Authors: Patricia Clavin
- Published: June 30, 2022
Observations historiques et contexte
- Les événements récents, notamment la pandémie de COVID-19 et la guerre en Ukraine, soulignent les dangers d’un monde interconnecté et la capacité d’un choc local à devenir systémique.
- L’Histoire contredit l’idée que l’interconnexion est une caractéristique nouvelle : la première moitié du XXe siècle a connu une succession de chocs (la Première Guerre mondiale, la grippe espagnole, les révolutions communistes, la crise économique des années 30, la Deuxième Guerre mondiale).
- Après 1940, des efforts ont été faits pour bâtir un nouvel ordre mondial centré sur l’Organisation des Nations Unies (ONU) ; la prolifération d’organisations multilatérales a été perçue comme un signe de succès jusqu’au début des années 2000.
- Le XXIe siècle a montré que les institutions internationales ne peuvent pas toujours anticiper ni gérer les chocs : critiques envers l’Organisation mondiale de la Santé et l’ONU dans le contexte de la guerre en Ukraine ont ravivé les lignes de confrontation de la Guerre froide.
- Une redistribution du pouvoir est en cours au niveau mondial ; la Chine n’est pas nécessairement destinée à être la seule puissance dominante au XXIe siècle.
Gestion des chocs futurs — cadre conceptuel
- Il est préférable de considérer la question comme une gestion des turbulences plutôt que de traiter chaque choc séparément.
- Une perspective historique à long terme déconseille de cataloguer des périodes comme purement stables ou instables (ex. la période de la Guerre froide ou le moment unipolaire des États-Unis après la fin de la Guerre froide).
- La multipolarité et la répartition inégale des ressources et du pouvoir constituent le défi central pour la gestion des chocs futurs.
- Les perturbations actuelles de l’approvisionnement en denrées alimentaires et en engrais en Ukraine auront des conséquences persistantes après la fin de la guerre, analogue aux répercussions sur les marchés et les prix du blé après 1918.
- Les déplacements de population après les deux guerres mondiales ont eu des effets durables : de nombreuses personnes déplacées d’Europe centrale et de l’Est vivaient encore dans des camps temporaires une décennie, voire davantage, après la fin des conflits.
- L’économie politique a été centrale dans l’échec de la coopération internationale avant la Seconde Guerre mondiale ; la coordination des démocraties libérales dans les années 20 et 30 a constitué la base de l’ordre construit à partir de 1940.
Acteurs sociaux, initiatives locales et rôle des ONG
- La mobilisation sociale des années 20 a façonné des normes internationales ; aujourd’hui, de nombreuses ONG qui aident les civils ukrainiens sont nées d’un activisme local et populaire.
- Une nouvelle génération d’entrepreneurs de l’aide émerge et peut influencer le cadre et la teneur des réformes internationales.
- L’importance du niveau local pour la communauté mondiale est mise en évidence par la réponse aux épidémies (typhus, choléra, tuberculose) dans les années 20, qui a conduit à des mécanismes internationaux de collaboration scientifique et humanitaire.
Gouvernance mondiale, institutions et coordination intersectorielle
- La création en 1945 d’institutions spécialisées (Organisation mondiale de la Santé, Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, Banque mondiale, Fonds monétaire international) illustre la tendance à instituer des organisations à vocation unique.
- Les récents chocs montrent que santé, alimentation, finance, commerce, géopolitique, migrations et climat sont interdépendants ; la gestion des chocs exige de coordonner l’engagement de plusieurs agences et États.
- La gestion ne peut être laissée à des institutions isolées (ex. OTAN ou FMI) : une coopération interinstitutionnelle est nécessaire.
- La guerre en Ukraine souligne l’importance des institutions régionales pour la gouvernance mondiale (OTAN, Union européenne, Conseil de sécurité, Assemblée générale des Nations Unies) et questionne l’impact mondial d’institutions régionales comme la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures.
- L’histoire de l’ONU montre que la gouvernance mondiale dépend fortement du chemin parcouru, offrant à la fois des possibilités de réforme et des défis liés au retour de la géopolitique.
Leçons diplomatiques et économiques tirées du passé
- La poursuite des auteurs de crimes de guerre est prioritaire, mais la reconstruction des relations économiques après un conflit pose des difficultés (ex. comment rouvrir le commerce après des sanctions prolongées).
- Après la Première Guerre mondiale, le blocus et les instruments protectionnistes ont entravé la reprise du commerce mondial jusqu’aux années 60 ; les conditions de paix perçues comme injustes ont miné la légitimité des accords (référence aux traités de paix de 1919 et à la clause de la nation la plus favorisée).
- Les alliés actuels doivent invoquer le droit international et les organisations qui l’incarnent tout en reconnaissant la nécessité de réformes ; agir en dehors de ces organisations, à la manière de Munich en 1938, risque de compromettre l’ordre mondial et les perspectives de paix.
- L’Allemagne et l’Autriche ont initialement contesté les conditions de paix par les mécanismes de la Société des Nations ; l’ordre international n’a été remis en cause de façon existentielle que lorsque des acteurs marginalisés ont défié ces mécanismes en s’alliant entre eux.
Principales recommandations et implications politiques
- Adopter une approche centrée sur la gestion des turbulences, en reconnaissant la relation et les chronologies différentes entre types de chocs.
- Accorder autant d’attention à l’interaction entre déplacements de population, maladies, conflits géopolitiques, innovations technologiques perturbatrices et changement climatique qu’à la réponse immédiate à un choc.
- Renforcer la coordination entre agences multilatérales, institutions régionales et acteurs locaux/ONG pour des réponses intégrées.
- Repenser le rôle des institutions internationales : réformer et réaffirmer le recours au droit international et aux organisations internationales plutôt que d’agir en dehors d’elles.
- Valoriser l’engagement local et l’activisme populaire comme sources d’innovation pour la gouvernance mondiale et comme leviers pour renouveler l’intérêt public envers les organisations internationales.
Patricia Clavin, Finances & Développement, Juin 2022.