L'or, l'argent et la stabilité monétaire
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- Authors: Johannes Wiegand
- Published: April 13, 2023
Contexte et épisode central (1873)
- 1873 marque un tournant monétaire : en juillet, le parlement du nouvel empire germanique remplace des monnaies fondées sur l’argent par le mark-or; en septembre, la Monnaie de Paris limite la frappe d’argent; et le Congrès américain organise la transition progressive vers le dollar-or avec reprise des paiements en espèces en 1879.
- À la fin des années 1870, toutes les grandes nations industrielles utilisaient des monnaies-or; l’argent, jusque-là égal à l’or, devient monnaie métallique secondaire surtout pour les pays périphériques.
- Conséquences observées :
- Entre 1873 et la fin de la décennie, l’argent a perdu quelque 20 % de sa valeur par rapport à l’or, après 70 ans de stabilité.
- Les pays du bloc-or ont connu une grave déflation jusqu’au début des années 1890.
- Indicateurs comme la production industrielle témoignent d’une récession grave et prolongée dans plusieurs pays (ex. période post-1873 en Allemagne appelée Gründerkrise).
Fonctionnement du bimétallisme au XIXe siècle
- Système : monnaie liée aux lingots (or, argent); pièces frappées à partir de lingots; papier-monnaie convertible en lingots à des taux garantis.
- France (loi napoléonienne de 1803) : 200 francs le kilogramme d’argent et 3 100 francs le même poids d’or, assurant une valeur d’échange stable de 15½ entre l’argent et l’or.
- Rôle de la France : en garantissant ces prix de frappe, la France agissait comme stabilisateur monétaire mondial; variations des stocks mondiaux d’or et d’argent modifiaient la composition de la monnaie française plutôt que les taux de change entre monnaies or et argent.
- Avantage du bimétallisme : plus efficace pour stabiliser les prix qu’un régime monométallique, car chocs d’offre d’or et d’argent se compensaient mutuellement.
La loi de Gresham — mécanisme essentiel
- Principe : dans un régime de change fixe, « la mauvaise monnaie chasse la bonne ».
- Mécanisme décrit :
- Si les stocks d’un métal augmentent, son prix de marché chute et il y a incitation à frapper ce métal et le convertir en pièces au prix garanti.
- L’autre métal, plus rare, est retiré de la circulation.
- Ainsi, variations des stocks modifient la composition des espèces en faveur du métal déprécié, tant que la garantie de frappe est effective.
- Impacts historiques :
- Après les découvertes d’or en Californie et en Australie (après 1850), la production mondiale d’or a été multipliée par cinq.
- Part d’or dans les espèces françaises passée de moins de 30 % à plus de 85 % (!) au milieu des années 1860.
Tensions dans les années 1860 et conférence de 1867
- Les grandes découvertes d’or menaçaient le bimétallisme en favorisant l’or; crainte d’un éclatement en bloc-or et bloc-argent avec fluctuations des taux de change et des prix.
- Allemagne, majoritairement sur monnaies d’argent, risquait la marginalisation si le lien or-argent rompait.
- Conférence monétaire internationale de Paris (1867) : recommandation en faveur d’un système mondial fondé sur l’or, formulation motivée en partie par la France.
- Difficultés pratiques : la France, maître et otage du bimétallisme, ne pouvait facilement abandonner l’argent sans s’auto-pénaliser (démonétisation et pertes).
Réforme allemande et basculement vers l’or (1870–1873)
- Guerre franco-prussienne (1870) change le contexte :
- France contrainte de payer une indemnité colossale (plus de 20 % du PIB français), payable en argent notamment, limitant sa marge de manœuvre pour abandonner le bimétallisme.
- Allemagne profite de la situation pour réformer rapidement :
- Juillet 1871 : Monnaie de Berlin suspend la frappe de pièces d’argent.
- Début décembre 1871 : le Reichstag autorise le monnayage en or.
- Reichstag adopte officiellement l’étalon-or en juillet 1873.
- Mesures concrètes : achats d’or à Londres, introduction de nouvelles pièces d’or financées en partie par l’indemnité de guerre.
- Motifs : l’Allemagne estime qu’elle doit s’aligner sur l’or pour éviter la marginalisation; la coopération internationale préalable a échoué.
Démantèlement du bimétallisme (1873–1876)
- 5 septembre 1873 : France paie sa dernière échéance; 6 septembre la Monnaie de Paris limite la frappe d’argent et rompt le lien bimétallique.
- Raisons possibles évoquées :
- Flandreau (1996) : interprétation comme revanchisme; décision préjudiciable à la France et encore plus à l’Allemagne, qui se retrouve avec un stock d’argent volumineux invendable qu’à perte.
- Velde (2002) : afflux d’argent (gisements de l’Ouest américain) menaçant d’éclipser l’or dans les espèces françaises, incitant la France à limiter la frappe d’argent dès que possible.
- Suite : restrictions provisoires annoncées puis levées impossibles à opérer; marché prend acte au début de 1875 que le lien bimétallique est mort; France suspend complètement la frappe d’argent en 1876 — naissance de l’étalon-or classique.
Conséquences économiques et politiques
- Début de l’étalon-or caractérisé par :
- Déflation persistante dans le bloc-or, hausse des taux d’intérêt réels, pression sur bénéfices et investissements.
- Conflits entre débiteurs et créanciers sur la redistribution, polarisation politique.
- Mobilisation publique et groupes de défense du bimétallisme, débats lors de conférences internationales de 1878, 1881 et 1892 sans résultat.
- Nouvel afflux aurifère en juillet 1886 (découverte au Witwatersrand) :
- Découverte d’un gisement aurifère immense; ruée vers l’or augmente significativement les stocks d’or.
- Permet relance rapide des économies à court de liquidités; met fin à la déflation; atténue les problèmes de dette.
- Période de prospérité (Belle Époque) jusqu’à la Première Guerre mondiale renforce la réputation de l’étalon-or; tentatives de restauration après la guerre contribuent plus tard à amplifier la Grande Dépression.
Leçons et enseignements pour la stabilité monétaire
- Le bimétallisme a bien fonctionné tant que l’environnement financier restait stable et qu’un pays (la France) pouvait jouer le rôle stabilisateur.
- Quand la situation se complique, maintenir un arrangement multilatéral exige coopération internationale; dans les années 1860–1870 cette coopération a échoué.
- Le système monétaire actuel diffère techniquement du XIXe siècle, mais la stabilité monétaire demeure un bien public nécessitant coopération internationale, à l’instar de la paix, de la stabilité et de la protection du climat.
FINANCES & DÉVELOPPEMENT — Johannes Wiegand, Mars 2023