Le paradoxe de l’innovation
Source details
- Canonical URL
- Le paradoxe de l’innovation
Other formats
Bibliographic details
- Authors: UFUK AKCIGIT
- Published: September 13, 2024
Résumé et constat principal
- Malgré une augmentation significative des dépenses en R&D aux États-Unis, l’innovation et la croissance de la productivité ont ralenti.
- Les grandes entreprises établies détournent une part croissante des ressources et des talents d’innovation, privilégiant des stratégies de protection de leur position plutôt que des efforts pour innover.
Données clés et évolutions observées
- Total des investissements en R&D aux États-Unis :
- 2,2 percent du PIB dans les années 80.
- 3,4 percent du PIB aujourd’hui (selon la National Science Foundation).
- Dépenses en R&D des entreprises privées :
- 1,1 percent du PIB dans les années 80.
- 2,5 percent du PIB aujourd’hui.
- Croissance de la productivité :
- 1,3 percent en moyenne entre 1960 et 1985.
- Une baisse générale au cours des 35 années suivantes, avec un bref redressement au début des années 2000.
- Concentration des inventeurs :
- Au début du siècle, environ 48 percent des inventeurs américains travaillaient pour des grandes entreprises en place (existantes depuis plus de 20 ans et employant plus de 1 000 personnes).
- En 2015, ce chiffre est monté à 58 percent.
- Avantage salarial et effet sur l’innovation :
- L’écart de rémunération entre entreprises en place et entreprises jeunes s’est creusé de 20 percent après 2000.
- Les inventeurs qui rejoignent de grandes entreprises voient leur capacité d’innovation chuter de 6 percent par rapport à leurs collègues ayant rejoint des entreprises plus jeunes.
- Politique historique :
- Le crédit d’impôt pour la R&D est entré en vigueur en 1981 (Economic Recovery Tax Act).
- Le Minnesota a adopté un crédit d’impôt pour la R&D au niveau étatique en 1982.
Mécanismes identifiés (analyses et preuves)
- Déplacement des talents : un afflux d’inventeurs vers les grandes entreprises en place s’est produit, mais ces inventeurs deviennent, en moyenne, moins productifs en termes d’innovation.
- "Embauche qui étouffe l’innovation" : les grandes entreprises recrutent des salariés-clés chez des concurrents plus jeunes, souvent par des salaires plus élevés, puis n’exploitent pas pleinement leurs capacités innovantes, neutralisant ainsi potentiellement des sources d’innovations de rupture.
- Réaffectation inefficace des dépenses de R&D : la concentration des dépenses et des talents dans des entreprises dominantes réduit les rendements des investissements en R&D sur la croissance de la productivité.
- Incitations perverses : les crédits d’impôt pour la R&D favorisent davantage les grandes entreprises que les petites, renforçant leur capacité à dominer la dépense en R&D et à mettre en œuvre des stratégies défensives.
Conséquences macroéconomiques
- Une augmentation des dépenses totales en R&D n’a pas suffi à accélérer la croissance de la productivité aux États-Unis en raison d’une mauvaise affectation des ressources.
- Le modèle dominant — grandes entreprises qui privilégient la protection aux investissements risqués en innovation — prive l’économie d’opportunités de croissance tirées par des innovations de rupture.
Recommandations de politique (extraits analytiques)
- Repenser l’approche des politiques industrielles pour viser non seulement l’augmentation des dépenses en R&D, mais aussi une allocation plus efficace des ressources.
- Favoriser les entreprises plus petites et les nouvelles entreprises, plus enclines à l’innovation de rupture, par des instruments ciblés, par exemple :
- crédits d’impôt ciblés sur les petites entreprises;
- subventions pour les tout premiers stades de l’innovation;
- politiques encourageant la concurrence et réduisant les obstacles à l’entrée de nouveaux acteurs.
- Évaluer et réviser les dispositifs de soutien (comme les crédits d’impôt R&D) pour éviter des effets redistributifs disproportionnés en faveur des entreprises dominantes et prévenir les pratiques d’embauche qui étouffent l’innovation.
Implications pour les décideurs
- L’efficacité des politiques d’encouragement à la R&D dépend de la destination et du mode d’affectation des fonds, pas seulement du montant total investi.
- Créer un écosystème d’innovation plus inclusif est nécessaire pour mieux exploiter les talents d’innovation et restaurer des gains de productivité durables.
Texte : Ufuk Akcigit, FINANCES & DÉVELOPPEMENT, Septembre 2024.