La coopération commerciale à l’ère de la géopolitique
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- La coopération commerciale à l’ère de la géopolitique
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- Authors: AADITYA MATTOO, MICHELE RUTA, ROBERT STAIGER
- Published: June 30, 2026
Constat général
- La rivalité géopolitique ne rend pas la coopération commerciale superflue, mais le système multilatéral doit s’adapter.
- Les règles du système de commerce multilatéral ont été établies dans l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) en 1947 et ancrées dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995.
- L’intégration commerciale croissante entre les États-Unis et la Chine ces 30 dernières années a façonné la mondialisation, mais ces pays se considèrent maintenant souvent comme des rivaux géopolitiques et utilisent la politique commerciale à des fins stratégiques (limiter les transferts de technologie, restreindre les exportations de produits essentiels, poursuivre des objectifs de sécurité nationale).
Le problème de la puissance
- Les modèles économiques classiques supposent que les États cherchent à accroître le bien-être de leurs citoyens, menant à la coopération tarifaire pour éviter des niveaux de protection excessifs.
- Sous l’angle réaliste des relations internationales, les pays rivaux se préoccupent de leur puissance relative, ce qui modifie l’arbitrage politique :
- Un pays peut concevoir sa politique commerciale pour développer un secteur national (ex. semi-conducteurs) et affaiblir celui de ses rivaux.
- Les droits de douane deviennent un instrument de concurrence stratégique plutôt qu’un simple outil de gestion économique.
- Référence conceptuelle : The Tragedy of Great Power Politics (John Mearsheimer) — les États peuvent renoncer à des gains s’ils renforcent trop leurs rivaux; un pays peut rejeter un accord très avantageux s’il bénéficie davantage à son adversaire.
Coopération dans un contexte de rivalité
- Les rivalités géopolitiques entraînent une hausse des droits de douane en situation de non-coopération, conduisant à un équilibre non coopératif (équilibre de Nash) avec droits de douane plus élevés et volume d’échanges plus faible.
- Néanmoins, l’efficacité économique demeure un facteur déterminant :
- Tant qu’un pays se soucie du bien-être de ses citoyens, il peut avoir intérêt à adopter des politiques profitant à tous.
- Sauf si la rivalité devient exclusive (objectif unique : dominer l’adversaire), la négociation reste un outil pour améliorer efficacité économique et bien-être.
- Conclusion : l’intérêt personnel bien compris reste un fondement solide de la coopération, même entre adversaires stratégiques.
Le problème de l’adaptation institutionnelle
- Les principes de réciprocité et de non-discrimination, pierres angulaires du GATT/OMC, ont aidé la transition vers un équilibre coopératif historique, mais sont aujourd’hui mis à l’épreuve.
- Deux voies possibles pour ajuster le système face à la géopolitique :
- « la voie de la guerre et de la rédemption » : laisser l’ancien accord s’effondrer, subir une guerre commerciale (hausse des droits de douane), puis négocier un nouvel accord réciproque — coûteuse économiquement et longue, mais compatible avec le cadre multilatéral existant.
- Une deuxième voie plus efficiente requérant innovation institutionnelle : négocier une transition immédiate le long de la courbe des résultats efficients, impliquant que le pays le moins affecté fasse des concessions réduisant son bien-être par rapport au statu quo — cette approche n’est ni réciproque ni mutuellement avantageuse au sens traditionnel et contredit le principe de réciprocité de l’OMC.
- En multilatéral, le principe de non-discrimination complique encore l’ajustement, car tout avantage accordé à une partie doit être étendu à toutes, ce qui exclut les transferts bilatéraux entre rivaux et pénalise les pays tiers.
- Exemple concret : l’accord commercial de « phase 1 » passé en 2020 entre les États-Unis et la Chine — prévu pour apaiser les tensions via des achats chinois ciblés de produits américains — aurait été plus avantageux que l’escalade pour les signataires selon des études prospectives de la Banque mondiale, mais aurait détourné des importations de l’Europe, de l’Amérique latine et d’autres régions, pénalisant les pays exportateurs; l’accord a été conclu hors du cadre multilatéral, illustrant l’incapacité du système actuel à s’adapter aux changements imposés par la rivalité géopolitique.
Proposition : une dérogation géopolitique
- Objectif : créer de l’espace institutionnel pour des ajustements géopolitiques tout en protégeant les pays tiers.
- Proposition centrale : une dérogation géopolitique aux principes de réciprocité et de non-discrimination permettant à des rivaux stratégiques d’opérer des modifications tarifaires discriminatoires sous conditions strictes.
- Justification :
- Le système commercial autorise déjà certaines formes de discrimination (accords commerciaux préférentiels, zones de libre-échange) sous conditions strictes (couvrant « la quasi-totalité des échanges » entre membres et ne pas ériger de barrières contre les non-membres).
- La dérogation géopolitique viserait à rendre possibles des ajustements entre rivaux tout en minimisant les effets négatifs sur le système multilatéral.
- Condition technique clé : garantir que les modifications discriminatoires n’aient aucune incidence sur les prix mondiaux entre les rivaux et les pays tiers, afin de limiter le détournement des échanges.
- Remarque : la mise en œuvre serait techniquement complexe; sans règle efficace, deux issues pires sont possibles :
- l’ajustement géopolitique hors cadre multilatéral, sapant les règles existantes et imposant des coûts aux pays neutres;
- l’absence d’ajustement, laissant place à des conflits commerciaux destructeurs.
Préserver la coopération et voies d’action
- Argument central : le retour de la géopolitique n’invalide pas les arguments économiques en faveur de la coopération; les rivaux stratégiques peuvent tirer profit d’accords négociés.
- Nécessité : nouveaux dispositifs pour permettre aux rivaux de redéfinir leurs relations commerciales sans déclencher de guerres commerciales déstabilisantes ni imposer des coûts excessifs aux pays tiers.
- Le système s’est déjà adapté par le passé en intégrant de nouveaux accords; le défi actuel est d’opérer une transformation analogue pour la réalité géopolitique contemporaine tout en conservant les fonctions essentielles du système.
- La dérogation géopolitique proposée offrirait des garanties pour préserver l’intégrité du système multilatéral tout en tenant compte de la concurrence stratégique.
Auteurs et affiliations
- AADITYA MATTOO — directeur du Groupe de la recherche sur le développement de la Banque mondiale.
- MICHELE RUTA — chef adjoint de la division de la politique relative au secteur extérieur, département de la stratégie, des politiques et de l’évaluation du FMI.
- ROBERT W. STAIGER — économiste en chef de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).
La coopération commerciale à l’ère de la géopolitique — FINANCES & DÉVELOPPEMENT, JUIN 2026