Les pays d’Asie du Sud-Est ont prospéré au cours des deux décennies de paix, de stabilité et d’intégration mondiale qui ont suivi la fin de la guerre froide, puis la crise financière asiatique. Le PIB de la région a été multiplié par près de 9 depuis 1998 pour atteindre 4 500 milliards de dollars, une croissance plus rapide que celle de la plupart des autres pays émergents et pays développés. Dans le même temps, les 11 pays de la région, qui comptent près de 700 millions d’habitants et constituent ensemble la quatrième économie mondiale, ont fait de leur organisation régionale — l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) — la plus cohésive et la plus efficace au monde après l’Union européenne (UE).
L’ASEAN a renforcé l’intégration régionale, donné une identité commune à un ensemble hétérogène de pays et consolidé le statut du bloc en tant que pilier d’une grande partie de l’architecture diplomatique, sécuritaire et économique de l’Asie. Cette réussite a été soulignée en 2025 par l’adhésion du Timor-Leste, 23 ans après son indépendance obtenue à l’issue d’un conflit long et sanglant avec l’Indonésie.
Les temps se font plus durs, toutefois. La guerre dans le golfe Persique — lieu de transit essentiel des importations d’énergie et d’engrais — a mis en évidence la vulnérabilité de l’Asie du Sud-Est face aux chocs externes. Ce conflit, loin d’être un événement exceptionnel, est annonciateur d’un monde plus contesté et fragmenté, où le protectionnisme va redoubler, le système multilatéral être mis à rude épreuve et les règles et normes établies s’effriter.
Les dirigeants politiques se trompent s’ils pensent qu’il suffit d’attendre que l’instabilité actuelle s’apaise pour voir revenir le monde d’avant. Le monde a pris un nouveau chemin, et les blocs régionaux tels que l’Asie du Sud-Est peuvent, et doivent, l’admettre et agir en conséquence. En effet, ne sera-t-il pas plus facile de se coordonner et de coopérer pour de petits groupes de pays partageant une géographie, des relations économiques et une culture communes ?
Une chance pour l’ASEAN
La montée des menaces représente une chance pour l’ASEAN. Dans leur riposte formelle à la crise du Moyen-Orient en mai, les dirigeants de la région se sont engagés à saisir cette occasion pour devenir plus « résilients, réactifs et tournés vers l’avenir ». Mais, pour une organisation souvent qualifiée de « club de discussion » tenant plus de réunions qu’il n’y a de jours dans l’année, qu’est-ce qui permettra de traduire ces ambitions en actions concrètes ? Pour saisir les occasions qu’offre aujourd’hui la transition mondiale, les pays d’Asie du Sud-Est doivent entreprendre au moins quatre actions.
Premièrement, ils doivent trouver un équilibre entre protectionnisme et ouverture. Malgré l’ambition affichée par la région de poursuivre l’intégration économique — et la pression extérieure en faveur de la libéralisation —, le nationalisme économique reste une force tenace en Asie du Sud-Est, en particulier dans les pays riches en ressources et dotés de vastes marchés intérieurs tels que l’Indonésie et les Philippines. Barrières non tarifaires, gouvernance défaillante et complémentarité limitée sapent les mesures d’intégration commerciale prises par les États. Au cours des 20 dernières années, les échanges intra-ASEAN n’ont représenté qu’environ 20 % de la valeur totale des échanges du bloc, tandis que les investissements directs intrarégionaux n’ont pas connu l’accélération que ce dernier escomptait.
Les économistes et les partenaires au développement y voient souvent un échec technocratique à la mise en œuvre de politiques efficaces de libre-échange. Mais les facteurs sous-tendant le protectionnisme sont le plus souvent structurels — qu’il s’agisse du ressentiment historique lié à l’exploitation des ressources par les puissances impériales ou de la prédominance des magnats et des entreprises familiales de la région.
Dans un monde qui voit les États‑Unis et l’Europe commencer à mettre en place leurs propres politiques industrielles et mesures protectionnistes, et où la Chine déploie déjà, avec succès, un modèle économique dirigé par l’État, il n’est pas réaliste d’espérer que les pays d’Asie du Sud-Est renonceront au nationalisme économique.
Cependant, alors que les capitaux mondiaux sont à la recherche d’un havre de stabilité au milieu de la tempête, l’Asie du Sud-Est doit trouver un équilibre plus pérenne entre son protectionnisme instinctif et l’indispensable ouverture. Les États d’Asie du Sud-Est, en particulier l’Indonésie et les Philippines, doivent élaborer des politiques industrielles plus claires qui épousent les ambitions nationales. Lesdites politiques devront, en outre, offrir aux investisseurs la sécurité à long terme qu’ils attendent si l’on veut qu’ils financent les nouvelles usines nécessaires à la croissance, à la création d’emplois et à la modernisation technologique. Les pays devront ensuite s’employer, par le biais de l’ASEAN et de leurs propres relations, à harmoniser leurs politiques industrielles et à en tirer des synergies.
Cela ne sera pas facile — il suffit de penser aux difficultés rencontrées par l’UE dans le cadre de son initiative « Made in Europe » —, mais adopter une approche industrielle commune au sein de l’ASEAN sera plus efficace que de prôner l’intégration et l’ouverture tout en érigeant par ailleurs des barrières.
La force des technologies
Deuxièmement, les pays de la région doivent coopérer plus étroitement à l’adoption et à la réglementation des nouvelles technologies, dont l’IA. L’Asie du Sud-Est sait ce que c’est que de pouvoir bondir en avant grâce à de nouvelles technologies. L’adoption rapide du téléphone mobile multifonction a facilité, dans toute la région, une croissance spectaculaire de l’économie numérique, laquelle a été multipliée par plus de 11 au cours des 10 dernières années, atteignant un chiffre d’affaires de 135 milliards de dollars en 2025, selon un rapport de Google, Temasek et Bain & Company. Portée par la transformation numérique, l’expansion soutenue des secteurs du commerce électronique, de la logistique et des services financiers devrait se poursuivre. Tout en capitalisant sur ces acquis, l’Asie du Sud-Est doit toutefois agir rapidement pour expérimenter et adopter des technologies de pointe telles que l’intelligence artificielle (IA). Selon le rapport susmentionné, la région compte déjà plus de 700 jeunes pousses spécialisées dans l’IA, et les investisseurs en capital-risque, tant locaux qu’étrangers, sont à la recherche de nouvelles occasions d’investissement.
Avec la longueur d’avance prise par la Chine et les États‑Unis, cette course devra toutefois se faire à une vitesse vertigineuse, ce qui exigera des niveaux de financement et d’énergie que la plupart des pays ne peuvent égaler. Le défi pour l’Asie du Sud-Est consistera à accélérer le développement de l’IA grâce à la coopération régionale et à tirer parti des technologies mises au point par d’autres.
L’IA évolue rapidement et son potentiel fait l’objet d’un formidable emballement, mais personne ne sait exactement à quel point elle transformera l’économie mondiale, ni combien d’emplois elle supprimera. Ainsi, à l’instar d’autres puissances moyennes et petites, les pays d’Asie du Sud-Est doivent faire preuve d’intelligence, de rapidité et de souplesse dans le déploiement des nouvelles technologies et doivent tirer parti de leur important pouvoir de marché pour réglementer ces dernières. Pour cela, ils pourraient s’inspirer du déploiement globalement réussi d’une infrastructure numérique publique en Inde.
La difficulté d’agir collectivement
Troisièmement, l’Asie du Sud-Est doit rendre l’ASEAN plus agile. Toute institution multilatérale est confrontée à la difficulté d’agir collectivement, car les intérêts particuliers de chaque membre font obstacle au progrès commun. L’ASEAN a choisi de s’attaquer à ce problème par la recherche d’un consensus et la coopération plutôt que par une confrontation ouverte au sein du bloc.
Il fallait un tel angle d’attaque pour fédérer un groupe de pays aussi hétérogène — du minuscule Brunéi Darussalam à la gigantesque Indonésie, de la riche Singapour à la République démocratique populaire lao et au Myanmar mal-en-point — avec tant d’ethnies, de religions et de systèmes politiques différents. Or, cette façon de procéder a pu suffire lorsque la mondialisation était en pleine expansion et la géopolitique prévisible, mais elle ne fonctionnera pas dans le monde fracturé qui s’annonce.
Si l’ASEAN continue de régler son pas sur celui de ses membres les plus lents, toute la région risque de se retrouver freinée, et incapable de relever les défis de notre époque. Pour reprendre les mots du politologue thaïlandais Thitinan Pongsudhirak, « réformer peut être inconfortable, mais être “à côté de la plaque” est pire ».
Les États membres ne souhaitent pas mettre en commun leur souveraineté, comme c’est le cas au sein de l’UE. Ils doivent toutefois augmenter le financement du secrétariat de l’ASEAN à Jakarta et lui conférer le pouvoir de coordonner l’organisation, au lieu de laisser la direction des affaires au pays assurant la présidence, qui change chaque année. Ils devraient également renforcer les canaux de communication informels entre eux, ce qui permettrait d’exprimer les divergences et d’en parler en toute confiance — au lieu de les laisser couver en silence. Il faut une ASEAN à plusieurs vitesses, capable de préserver son unité tout en tenant compte des écarts considérables en matière de développement et de dimension qui existent en Asie du Sud-Est. L’ASEAN envisage déjà une mise en œuvre différenciée de son accord-cadre sur l’économie numérique (DEFA), ce qui pourrait préfigurer une approche plus souple et plus réaliste de l’intégration.