Le Printemps arabe, un an plus tard

Christine Lagarde
Directrice générale, Fonds monétaire international
Washington DC, 6 décembre 2011

Texte préparé pour l’intervention

Bonjour. Je suis ravie d’être ici et de me retrouver parmi tant d’anciens et de nouveaux amis. Je souhaiterais avant tout remercier Mohammad Safadi, le Ministre des Finances du Liban, pour son aimable invitation à prendre la parole devant vous aujourd’hui.

Mes remerciements vont aussi à tous les organisateurs — la Safadi Foundation, le Center on Democracy, Development, and the Rule of Law de l’Université de Stanford, le Center for International Private Enterprise, et bien entendu notre hôte, le Woodrow Wilson Center.

C’est la deuxième fois en quelques mois que l’occasion m’est donnée d’intervenir au Wilson Center, et j’espère que j’y suis toujours aussi bienvenue! Mon propos sera cette fois-ci différent. En septembre, j’avais évoqué les défis auxquels est confrontée l’économie mondiale. Aujourd’hui, je me centrerai sur la transformation historique à laquelle nous assistons au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

J’aborderai plus particulièrement deux aspects :

  • Premièrement, un aperçu général du Printemps arabe et le bilan que nous pouvons dresser au bout d’un an.
  • Deuxièmement, certains des défis économiques particuliers que doit relever la région en cette période cruciale.

Contexte : s’affranchir du passé pour dessiner l’avenir

Situons d’abord le contexte général. Nous le savons tous, il y a près d’un an, tout a changé pour les populations du Moyen-Orient. La région s’est engagée dans une transformation historique.

À l’époque, personne ne savait où le chemin allait mener. Lorsqu’il y a un an Mohamed Bouazizi, ce jeune vendeur ambulant tunisien s’immolait par le feu, qui aurait pensé que sa mort tragique allait marquer le début d’une nouvelle ère pour le Moyen-Orient?

Qui aurait pu penser que cet acte de désespoir face au déni de dignité humaine allait allumer une flamme qui finirait par éclairer toute la région, provoquer la chute de gouvernements et éveiller la conscience sociale de tout un peuple?

À l’évidence, le Printemps arabe incarne les espérances, les rêves et les idéaux d’un peuple en quête d’une vie meilleure. En quête d’une plus grande liberté, d’une plus grande dignité, et d’une répartition plus vaste et plus juste des ressources et des débouchés économiques. Bref, ce à quoi aspire tout être humain.

Un an s’est écoulé et la situation demeure incertaine. Le printemps a cédé la place à l’automne, puis l’automne à l’hiver. Une certaine appréhension règne, doublée d’une impatience grandissante.

Rien de surprenant à cela. Les mutations de cette nature, lorsqu’une société nouvelle est en gestation, ne se produisent jamais sans soubresauts. Elles sont presque toujours complexes et désordonnées.

Pourtant, on peut dire, je crois, que les revers ont été plus marqués que prévu. Il est bien évident que chaque pays doit tracer son propre chemin et que le rythme du changement ne sera pas partout le même, mais rares sont ceux qui s’attendaient à des déconvenues, des perturbations d’une telle ampleur.

Je pense notamment aux pertes en vies humaines que l’on déplore en Lybie, en Syrie ou au Yémen. Cette violence contre les populations civiles est pour l’humanité une plaie ouverte, qui m’inspire une profonde douleur.

Nous entrons à présent dans la période la plus difficile, celle d’une transition délicate, où il faut «s’affranchir du passé» pour «dessiner l’avenir», un point d’inflexion crucial sur le plan psychologique.

«…hier n’est que le souvenir d’aujourd’hui et […] demain est son rêve», écrivait le grand poète libanais Khalil Gibran.

Nous vivons bien évidemment une période marquée par le risque et l’incertitude, une période qui appelle des choix difficiles, où l’euphorie de la révolution doit céder le pas aux considérations pratiques. J’en conviens, les graves turbulences de l’économie mondiale n’arrangent pas les choses.

Il importe de gérer cette transition difficile avec méthode. À cet égard, je tiens à rendre hommage particulièrement au peuple tunisien, qui a opté pour la sérénité et l’inclusion dans son processus de transition. C’est la Tunisie qui a fait jaillir la première étincelle du Printemps arabe, et c’est elle qui peut aujourd’hui éclairer la voie pour d’autres pays de la région.

Je continue et continuerai d’espérer. Le chemin pourra certes être sinueux et accidenté, voire dangereux parfois, mais la destination ultime est claire. Le Printemps arabe porte toujours en lui la promesse des énergies libérées de tout un peuple. La promesse d’un avenir meilleur pour tous. C’est ce qui importe le plus et c’est ce qui doit nous guider.

Enjeux économiques

Je passerai maintenant à la deuxième partie de mon propos, à savoir le lien avec les défis économiques que doit relever la région.

Nous avons tous tiré d’importants enseignements du Printemps arabe. Si globalement les statistiques économiques — celles de la croissance, par exemple — semblaient souvent bonnes, au quotidien trop de gens étaient laissés pour compte.

D’ailleurs, en ce qui concerne le FMI, nous avons certes mis en garde contre la bombe à retardement que représente le chômage élevé des jeunes dans la région, mais nous n’avons pas pleinement anticipé les conséquences de l’inégalité des chances. Je le dis sans ambages : nous n’avons pas été suffisamment attentifs au partage des fruits de la croissance.

Il est désormais beaucoup plus clair que les sociétés où l’égalité est plus grande sont aussi celles où la stabilité économique est plus forte et la croissance plus soutenue.

Chaque pays de la région devra tracer son propre chemin vers le changement, mais les objectifs économiques primordiaux du Printemps arabe restent évidents : une croissance plus élevé, une croissance génératrice d’emplois, une croissance équitablement répartie entre les différentes couches sociales.

Comment y parvenir? Comment transformer en réalité les rêves du Printemps arabe?

À ce stade délicat de la transition, les risques ne sont pas seulement politiques, ils sont aussi économiques et financiers.

Dans l’ensemble des pays importateurs de pétrole, nous assistons déjà à un ralentissement qui aggrave encore le chômage et attise les tensions sociales.

Nous devons gérer ces risques de façon judicieuse. À ce propos, je souhaiterais évoquer deux aspects particuliers : la stabilité macroéconomique et la croissance solidaire.

Stabilité macroéconomique

Rappelons tout d’abord quelque chose de très important : la stabilité macroéconomique et la stabilité financière sont des piliers absolument essentiels de toute société nouvelle. En l’absence de ce socle solide, tout effort visant à répondre aux aspirations des populations sera vain. La stabilité économique et la stabilité financière doivent rester fondamentales.

À ce jour, les gouvernements ont réagi aux tensions sociales en augmentant les subventions, salaires et autres dépenses pour atténuer les souffrances de l’homme de la rue. Cela était indispensable pour assurer la cohésion sociale à court terme.

Mais cela ne va pas sans coûts. Les déficits budgétaires se sont creusés, ce qui fait douter de la viabilité des finances publiques. Les taux d’intérêt grimpent et le secteur privé a d’autant plus de mal à se financer pour créer des entreprises ou développer celles qui existent déjà, et offrir ainsi des emplois.

Autrement dit, dans l’ensemble de la région, les gouvernements doivent s’orienter vers de meilleures politiques budgétaires, des politiques qui soient plus viables. Concrètement, des systèmes de protection sociale mieux ciblés permettraient de libérer des fonds pour investir dans l’infrastructure, la santé ou l’éducation tout en jetant les bases d’une croissance solidaire. L’on romprait ainsi avec les pratiques du passé, lorsque les subventions généralisées servaient à apaiser la population tout en permettant aux privilégiés de profiter d’avantages indus.

Croissance solidaire

La stabilité macroéconomique est donc essentielle. Mais la stabilité macroéconomique peut s’accompagner — et en fait, doit s’accompagner — d’une croissance solidaire.

Sur ce front, l’État et le secteur privé doivent agir en harmonie. Le secteur privé, y compris les petites et moyennes entreprises, doit jouer un rôle moteur, pour doper l’investissement, la productivité et la compétitivité et, partant, créer des emplois.

Mais pour cela, l’État doit créer un environnement propice. Il doit mettre en place des institutions modernes et transparentes, propres à promouvoir la responsabilisation et la bonne gouvernance, et veiller à ce que les règles du jeux soient équitables et transparentes. Il doit terrasser, une fois pour toutes, le dragon de la corruption.

L’État doit aussi jeter les bases d’une économie moderne et concurrentielle en démantelant les intérêts particuliers et les structures commodes de privilèges qui empêchent la région d’exploiter son véritable potentiel économique. Il n’y a absolument pas d’autre moyen de créer les 50 à 70 millions d’emplois nécessaires pour embaucher les nouveaux venus sur le marché du travail et pour réduire le chômage durant la décennie à venir.

Pour avancer, le débat doit cesser de se focaliser sur «les aberrations du passé» et se tourner plutôt vers «la construction de l’avenir».

Rôle de la communauté internationale

Bien entendu, c’est la région elle-même qui en dernière analyse est responsable de sa propre destinée, mais la communauté internationale se doit de l’aider. Elle doit être à l’écoute des voix qui clament l’espoir et apporter son soutien, y compris sous la forme de concours financiers ou d’assistance technique.

La communauté internationale doit aussi ouvrir davantage les marchés aux pays de la région. Pour pouvoir se moderniser et devenir plus compétitifs, ils auront besoin d’accroître leurs échanges avec le reste du monde. Il n’y a tout simplement pas d’autre moyen de créer les emplois nécessaires et de promouvoir une croissance solidaire.

Le FMI se tient prêt lui aussi à fournir son aide. Nous travaillons en étroite collaboration avec les pays membres de la région, et sommes disposés à les accompagner. Nous leur apportons les meilleurs conseils possibles en matière de politique économique et fournirons un soutien financier si la demande en est faite.

S’agissant de notre assistance technique, nous aidons les pays à créer des institutions plus robustes pour un monde meilleur. Je citerai quelques exemples. Nous sommes en train d’aider l’Égypte à se doter d’un régime fiscal plus équitable. Nous aidons la Lybie à mettre en place un système de paiements moderne. Nous aidons la Tunisie à améliorer son secteur financier. Enfin, nous aidons la Jordanie à réformer les subventions aux carburants.

Conclusion : une puissante source d’espoir

Permettez-moi de conclure rapidement. Face aux sombres perspectives économiques et dans un climat de défiance grandissante, le Printemps arabe reste un phare qui brille avec éclat, une puissante source d’espoir, un symbole de ce qui est possible.

Un an après, la région est à la croisée des chemins. La transition connaît des soubresauts et les difficultés sont considérables, mais la flamme persiste. La région et ses partenaires internationaux doivent veiller à ce que jamais elle ne s’éteigne.

Cette région est au cœur de la civilisation. Carthage, Alexandrie, Damas sont autant de noms gravés à jamais dans notre conscience collective. L’heure est venue de renouer avec ce passé grandiose.

Pour conclure, je souhaiterais de nouveau citer Khalil Gibran : «Avance et ne t’arrête point. Car avancer, c’est aller vers la perfection. Marche sans craindre les épines ou les pierres tranchantes dont est parsemé le sentier de la vie».

Toute autre parole serait superflue.

Merci de votre attention.



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