Répondre aux aspirations de tous les Algériens

Discours de Christine Lagarde
Directrice générale du Fonds monétaire international
Alger, jeudi 14 mars

Texte préparé pour l’intervention

Introduction

Monsieur le Gouverneur, honorables invités. Bonjour. As-salaam aleïkum. Je suis ravie d’être parmi vous aujourd’hui. Je voudrais tout d’abord remercier le gouvernement algérien de m’avoir invitée en ce magnifique pays. Je suis aussi particulièrement reconnaissante au Gouverneur, M. Laksaci, d’avoir organisé cette rencontre.

Ce n’est pas ma première visite en Algérie. Mon premier voyage à l’étranger, en tant que Ministre du Commerce extérieur français, fut à Alger, en 2005. Cette visite m’a laissé de très bons souvenirs — la générosité et la chaleur de ses habitants, ainsi que la beauté naturelle de votre magnifique pays.

Aujourd’hui, en tant que Directrice générale du FMI, j’ai le plaisir d’être de retour. Et une fois de plus, l’Algérie me fascine.

Cœur du Maghreb, carrefour de cultures.

Elle est le pont entre la tradition et le renouveau, entre la culture ancestrale du bassin méditerranéen et l’avant-garde de l’Afrique moderne.

Et l’Algérie est à même de prospérer dans une région et un monde en perpétuel mouvement.

Ces derniers jours m’ont permis de mieux comprendre les aspirations de l’Algérie, ainsi que les défis qu’elle devra relever afin que l’avenir tienne ses promesses.

Cette rencontre est une façon formidable de conclure ma visite. Elle me donne l’occasion de vous écouter afin de mieux comprendre comment vous envisagez votre futur.

Je voudrais tout d’abord vous faire part de quelques réflexions sur ce que l’Algérie peut faire pour répondre aux aspirations de tous les Algériens. J’articulerai mes remarques autour de trois thèmes :

(i) L’intérêt de consolider les fondements de l’action publique afin d’assurer la prospérité;

(ii) L’instauration d’une dynamique de prospérité encore plus grande;

(iii) L’importance de promouvoir l’inclusion, c'est-à-dire l’accès par tous à une prospérité plus largement partagée.

I. Consolider les fondements de l’action publique afin d’assurer la prospérité

Permettez-moi de commencer par les fondements menant à une dynamique de prospérité.

Durant la décennie écoulée, l’Algérie a affiché de bons résultats économiques, souvent sur fond d’incertitude mondiale. Grâce à des politiques macroéconomiques avisées, et notamment à une gestion prudente des recettes pétrolières et gazières, l’Algérie a pu surmonter la crise mondiale et les incertitudes régionales.

L’économie algérienne est ainsi devenue plus robuste à divers égards. En effet, rares sont les pays qui peuvent se targuer d’avoir une dette extérieure de moins de 2 % du PIB ou des réserves internationales équivalentes à 40 mois d’importations.

Par ailleurs, la création d’un important fonds de régulation des recettes est une décision judicieuse en cas de moments difficiles, et a aidé le pays à se protéger des chutes soudaines des cours internationaux du pétrole, comme nous l’avons vu en 2009. Elle a en outre permis au gouvernement de répondre aux besoins pressants de la société algérienne durant la crise mondiale.

En somme, l’exploitation des richesses naturelles dont l’Algérie a la chance d’être dotée a été mise à profit et a fait office d’amortisseurs et contribuer ainsi à la stabilité économique du pays. Cela dit, l’objectif d’une stabilité durable et d’une croissance largement partagée ne va pas de soi.

Des tensions sont aujourd’hui à l’œuvre qui mettent à l’épreuve cette stabilité.

La première de ces tensions est celle du monde qui vous entoure. Les pays avancés n’en finissent pas de se désengluer de la crise. Les conditions financières se sont peut-être stabilisées, mais la reprise de l’économie réelle est encore trop lente. Et la croissance est encore trop timide.

La croissance mondiale se situera aux alentours de 3½ % cette année, mais dans les pays avancés elle devrait plutôt être de l’ordre de 1½ % — voire beaucoup moins en Europe. Il est peu probable que tout cela offre les conditions les plus propices pour maintenir les prix à un niveau élevé ou entretenir la croissance des exportations algériennes d’hydrocarbures. Les autorités devront être en mesure de se prémunir contre ce risque.

Les facteurs économiques qui mettront à l’épreuve la stabilité algérienne ne sont pas tous de nature exogène. Certaines tensions économiques naissent à l’intérieur des frontières.

L’inflation est en hausse et a atteint l’an dernier près de 9 %, son plus haut niveau depuis 15 ans. L’affaiblissement de la situation budgétaire suscite aussi des craintes pour la viabilité des finances publiques. Chacune de ces tensions est préoccupante en soi, et le devient d’autant plus si l’on considère le nombre d’Algériens qui sont sans emploi.

Ces tensions risquent de compromettre la croissance et, avec elle, la création si essentielle des emplois. Les personnes déjà vulnérables sont celles qui souffriront le plus si l’inflation n’est pas maîtrisée. L’inflation n’est-elle pas souvent désignée comme le pire des «impôts» pour les pauvres?

La stabilité macroéconomique est donc absolument essentielle. C’est le fondement même de la prospérité future. Sans cette assise solide, il sera de plus en plus difficile de répondre aux aspirations de la population.

La maîtrise de l’inflation exigera le bon dosage de mesures. Heureusement, des initiatives allant dans le bon sens ont déjà été prises, que ce soit dans le budget de cette année ou la décision, en mai dernier, de resserrer la politique monétaire.

Il ne sera cependant pas facile d’atteindre l’objectif d’une baisse de l’inflation. D’autres décisions seront nécessaires. Je pense en particulier à un nouveau resserrement de la politique monétaire, mais aussi à la nécessité de résister à toute nouvelle pression tendant à une augmentation des dépenses courantes de l’Etat.

Par ailleurs, il sera également utile d’atténuer les contraintes qui pèsent sur l’offre et d’encourager la concurrence —j’évoquerai cette question un peu plus en détail dans quelques instants.

La volonté du gouvernement de s’orienter vers des politiques budgétaires plus saines et plus viables est également importante. L’un des objectifs prioritaires doit consister à réduire, dans la mesure du possible, la vulnérabilité de l’Algérie aux fluctuations des cours de matières premières. Pour ce faire, il est essentiel d’épargner pour les générations futures.

En somme, la ligne de crête est étroite entre, d’une part la nécessité de renforcer les marges financières qui ont été si utiles à l’Algérie et, d’autre part celle d’utiliser les ressources disponibles afin d’effectuer des dépenses de qualité propres à promouvoir une croissance largement partagée, et qui créera des emplois.

II. Promouvoir l’ouverture et la dynamique d’une prospérité encore plus grande

J’en viens maintenant à mon deuxième thème principal : comment développer les possibilités d’emploi, de croissance et de prospérité.

Les secteurs pétrolier et gazier ont beaucoup apporté à votre pays. Mais la dépendance de l’Algérie à leur égard est pratiquement inégalée.

Le pétrole et le gaz contribuent pour environ 40 % au PIB total, représentent 98 % des exportations du pays, et fournissent environ deux tiers des recettes budgétaires. Mais ces secteurs n’emploient qu’environ 2 % de la population occupée.

Cette situation ne parviendra pas à produire une dynamique durable de création d’emplois ou de relèvement généralisé du niveau de vie. La question est de savoir comment tirer le meilleur parti de ces richesses naturelles afin d’alimenter une croissance durable et solidaire capable de créer de bons emplois pour tous les Algériens.

À vrai dire, beaucoup de pays se sont attaqués à cette question et peu d’entre eux ont réussi à bien la gérer.

Cependant, l’Algérie a maintenant l’occasion de créer sa propre réussite. À cet égard, il me vient en mémoire un proverbe algérien : يد واحده ما تصفق [Yedd ouahda ma tsafek], « on ne peut applaudir d’une seule main ». Les vraies réussites sont souvent le fruit de partenariats harmonieux.

Cela signifie qu’un secteur privé dynamique doit exister à côté d’un secteur public responsable.

Cela signifie s’ouvrir afin d’accéder aux marchés mondiaux, mais aussi s’ouvrir au monde extérieur, à ses investissements, ses biens, ses services et son savoir-faire.

Cela signifie aussi qu’il faut créer une structure plus diversifiée dans laquelle un grand nombre de secteurs enrichissent l’économie tout entière.

Ce type de transformation ne se fera pas du jour au lendemain. C’est pourquoi je suis heureuse de constater que cette question fait partie des souhaits du gouvernement — et de la société en général.

Comment ces espoirs peuvent-ils devenir réalité?

J’ai déjà parlé de l’importance de la stabilité macroéconomique. Je vois deux autres volets de l’action publique qui aideront à développer et renforcer le secteur privé.

Premièrement : il s’agit d’améliorer le climat des affaires et de faciliter l’accès aux services financiers

Des réglementations complexes freinent la croissance et la création d’emplois dans le secteur privé. Malgré les mesures prises par le gouvernement pour remédier à certains problèmes, disons-le franchement, il y a encore trop de formalités administratives. Je citerai quelques exemples. Quatorze démarches et 25 jours sont nécessaires pour créer une entreprise. Chaque année une entreprise doit consacrer 451 heures au paiement de ses impôts. Et 630 jours sont nécessaires afin d’assurer la mise en œuvre d’un contrat.

Des réformes plus vastes s’imposent, en particulier pour faciliter la création et la gestion d’entreprises. Cela contribuera grandement à l’épanouissement de l’initiative privée, notamment des PME.

Afin de se développer, les entreprises privées devront aussi pouvoir s’appuyer sur un système financier moderne. Cela suppose de mettre un terme à la domination des banques publiques en permettant aux banques privées de se développer et de jouer un rôle actif dans le crédit aux entreprises et aux particuliers.

Le deuxième volet est celui d’une plus grande ouverture et intégration.

Je comprends que les pays hésitent parfois à ouvrir leur économie. Les liens commerciaux et financiers ne sont pas dénués de risques  — vous en avez-vous-même déjà fait l’expérience lorsque les cours du pétrole se sont effondrés. Or, il faut justement une économie plus diversifiée afin de mieux gérer ces risques.

Mais en renonçant à ces connexions mondiales on peut aussi renoncer à un univers de possibilités.

Atténuer les restrictions qui pèsent sur l’investissement étranger — et qui sont parmi les plus lourdes au monde — contribuera fortement à élargir les perspectives du secteur privé. Cela permettra non seulement de financer de nouveaux projets, mais aussi de doper l’innovation, la productivité et la compétitivité, et bien sûr, de créer des emplois.

Dans le même ordre d’idées, l’intégration commerciale peut alimenter une croissance capable de créer suffisamment d’emplois et de prospérité pour une population algérienne jeune et en expansion.

Nous l’avons constaté dans d’autres pays exportateurs de matières premières. Le Chili est un exemple éloquent. Alors qu’au début des années 70, ses activités se limitaient essentiellement à l’exportation de cuivre, une politique dynamique d’ouverture commerciale et de vastes réformes ont permis au Chili d’être aujourd’hui un exportateur de nombreux produits et d’afficher le revenu par habitant le plus élevé d’Amérique latine, avec un très faible taux de chômage.

L’Asie est un autre exemple. L’intégration commerciale — notamment au plan intra-régional — a été au cœur de la réussite qu’a connue la région, et continue d’ailleurs d’alimenter sa remarquable croissance.

Votre région pourrait connaître la même expérience. Il ressort des analyses du FMI que si le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord s’ouvraient autant que l’Asie émergente, le PIB par habitant pourrait gagner près d’un point de croissance annuelle supplémentaire.

En outre, le commerce extérieur pourrait rapporter aux pays du Maghreb de 2 à 3 points de croissance de plus s’ils décidaient d’opter pour une profonde intégration commerciale multilatérale.

À n’en pas douter il faut une économie plus ouverte afin de faire grandir le gâteau à partager. Car, en fin de compte, ce qui importe c’est que tous les Algériens reçoivent la part du gâteau qui leur revient.

III. Promouvoir l’inclusion et une prospérité plus largement partagée

Ceci m’amène à mon troisième et dernier point : l’accès par tous à une prospérité plus largement partagée.

L’atout le plus précieux de l’Algérie, ce sont les algériens. Une croissance à laquelle ils prennent part, une croissance capable de créer les emplois dont ils ont besoin, sera une croissance durable.

Une croissance partagée, c’est une question de responsabilité sociale et de dignité humaine. Dit plus simplement, il ressort des études du FMI qu’une société plus équitable a plus de chances de connaître une croissance durable.

Quelles sont donc les priorités d’une croissance mieux partagée?

Tout d’abord il faut mettre en place des institutions modernes et transparentes qui nourrissent la responsabilisation et la bonne gouvernance. Cela encouragera la responsabilité publique, et surtout, un traitement équitable des entreprises et des personnes.

Il y a deux autres éléments essentiels : la création d’emplois et la protection des plus vulnérables.

Aujourd’hui, j’ai déjà évoqué à plusieurs reprises l’importance de la création d’emplois. Sur ce plan, l’Algérie a parcouru un chemin considérable — il y a encore une dizaine d’années, le chômage dépassait 50 % chez les jeunes. Par rapport à beaucoup d’autres pays, l’Algérie s’est engagée sur la bonne voie dans la lutte contre le chômage.

Cependant on ne peut crier victoire. À 10 %, le taux de chômage global reste trop élevé, et chez les jeunes, il dépasse 20 %. Avec la croissance démographique, de nouveaux demandeurs d’emploi viendront bientôt sur le marché du travail.

A cela s’ajoute une autre difficulté : trop peu d’Algériens sont à la recherche d’un emploi. D’après certains chiffres, le taux de participation à la population active serait inférieur à 50 %. Le problème est particulièrement grave chez les femmes. Elles reçoivent de bonnes formations, mais leur taux de participation au marché du travail formel n’est que de 14 %. De ce fait les hommes ont un taux d’emploi cinq fois supérieur à celui des femmes.

Conjointement aux politiques visant à dynamiser le secteur privé, les réformes du marché du travail contribueront à créer les emplois dont tous les Algériens ont besoin.

Ces propos émanant du FMI, vous serez tentés de penser que nous préconisons des compressions salariales. Détrompez-vous, le monde change et le FMI aussi.

Nous nous accorderons sans doute à reconnaître que les augmentations salariales devraient aller de pair avec des gains de productivité. Mais le plus gros problème en l’occurrence est que la population voit dans l’Etat le pourvoyeur d’emploi par excellence. Il faut que les mentalités changent.

J’ai la chance d’avoir pu travailler dans le secteur public ainsi que dans le secteur privé. Je sais que la fonction publique est une noble institution, mais les nouvelles générations d’Algériens devraient également pouvoir aspirer à devenir médecins, avocats ou ingénieurs. Les pouvoirs publics peuvent les y aider.

Ils peuvent par exemple changer les lois et réglementations qui nuisent à l’embauche dans le secteur privé. L’objectif doit être de réduire les obstacles qui dissuadent les entreprises de recruter, tout en continuant à protéger les travailleurs.

Davantage de politiques actives de l’emploi — comme par exemple les formations en cours d’emploi pour les jeunes diplômés ou les programmes de placement en entreprise — peuvent aussi aider, notamment en dotant mieux les travailleurs des aptitudes recherchées par les employeurs.

Pour importante que soit la création d’emplois, des mesures peuvent être également prises pour protéger les plus vulnérables et ouvrir des débouchés aux populations défavorisées.

Aujourd’hui, l’État consacre une part considérable de ses ressources à subventionner les prix. Or, les subventions sont très coûteuses et elles ne parviennent guère à aider les pauvres. Dans le cas du pétrole et du gaz, les subventions implicites peuvent représenter jusqu’à 12 % du PIB.

Malheureusement, ces subventions profitent pour l’essentiel à ceux qui n’en ont pas vraiment besoin : les couches de population plus aisées, et qui consomment plus que les pauvres. Qui plus est, ces précieuses ressources ne peuvent du coup plus être consacrées à d’autres dépenses prioritaires.

Les subventions doivent être explicites et mieux ciblées afin qu’elles puissent profiter à ceux qui en ont réellement besoin.

L’espoir d’une Algérie plus inclusive est un espoir pour tous les Algériens. Sans doute un objectif d’avenir, mais un objectif profondément enraciné dans la tradition de l’ummah — l’esprit de communauté, le lien qui unit les personnes.

Conclusion

Pour conclure, une pensée d’Albert Camus : « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent ».

Il faudra du temps pour créer une Algérie plus prospère, une Algérie plus inclusive. Le chemin sera parfois accidenté. Mais vous n’êtes pas seuls.

Certaines des questions que j’ai évoquées aujourd’hui — l’inclusion, l’emploi, un secteur privé plus florissant — sont tout aussi pressantes dans les pays voisins.

Nous devons tous jouer notre rôle pour qu’ensemble nous puissions nous attaquer à ces problèmes.

Le FMI peut aider. Nous nous employons à fournir nos concours financiers là où ils sont nécessaires — en Égypte, au Maroc, en Tunisie. Et nos conseils de politique économique et notre assistance technique sont tout aussi importants, fruits de l’expérience collective des 188 pays membres.

Le FMI est aussi profondément attaché à l’Algérie. Nous sommes votre ami, votre partenaire.

Nous vous sommes particulièrement reconnaissants du soutien apporté à l’institution — il témoigne de votre rayonnement dans la région  — et je peux vous assurer que nous serons à la hauteur de la foi que vous avez placée en nous.

Nous sommes ici pour vous écouter, pour tout donner au présent sur le chemin d’un avenir meilleur pour tous les Algériens.

Je vous remercie.



DÉPARTEMENT DE LA COMMUNICATION DU FMI

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