De nouveaux horizons pour le Cambodge

Allocution prononcée à l’École royale d’administration,
par Christine Lagarde, Directrice générale, FMI
Phnom Penh, 3 décembre 2013

Texte préparé pour l’intervention

Bonjour — tiveah sous-dey! C'est un plaisir et un privilège de me trouver parmi vous aujourd’hui. Permettez-moi de remercier Pech Bunthin, Ministre de la fonction publique, ainsi que Sum Map, le directeur de cette grande école.

L’École royale d’administration est l’un des établissements scolaires les plus réputés du Cambodge. Véritable centre d’excellence, son objectif est de former les futurs fonctionnaires. Vous êtes ici parce que vous figurez parmi les plus grands talents du pays. Vous êtes ici aussi en raison de votre attachement sans faille à la fonction publique et à la noble vertu d’aider vos concitoyens.

Ayant moi-même fait partie de la fonction publique en France et étant aujourd’hui un fonctionnaire international, je vous remercie et je rends hommage à votre engagement. Vous portez sur vos épaules les espoirs et les rêves du Cambodge, un pays où le passé rencontre l’avenir, un pays qui marie beauté enchanteresse et innovation visionnaire.

Ce week-end, j’ai eu le grand privilège de voir les temples incroyables d’Angkor, un endroit sans pareil dans le monde. La civilisation khmère a été l’une des plus grandes civilisations de l’histoire de l’humanité. Votre héritage culturel est sans égal.

Le Cambodge moderne représente l’Asie dans ce qu’elle a de meilleur : le pays se tourne vers l’extérieur avec optimisme et embrasse le monde, s’appuie sur son passé pour construire un avenir encore meilleur et plus inclusif, et reste imprégné d’un esprit durable d’harmonie et de cohésion.

Le Cambodge se trouve aujourd’hui confronté à de nouveaux horizons. Il ouvre un nouveau chapitre économique, un chapitre rempli de promesses et de possibilités. Vos performances vous propulsent vers une plus grande prospérité et vous êtes en voie de devenir un pays émergent dynamique.

Avec cette idée en tête, je vais évoquer avec vous deux choses aujourd’hui : i) l’environnement économique dans lequel le Cambodge émergera et ii) comment le Cambodge peut prospérer dans cet environnement et poursuivre sa montée en puissance.

1. Un nouvel environnement économique

Je commencerai par évoquer l’environnement dans lequel vous entrez — l’économie mondiale et régionale qui se construit aujourd’hui.

Cette nouvelle économie se caractérise par l’essor de l’Asie et le pouvoir des interconnections.

Comme d’aucuns l’ont noté, tout comme le XIXe siècle fut celui de l’Europe et le XXe celui des États-Unis, tout indique que le XXIe

siècle est le siècle de l’Asie. C’est votre moment.

Regardez à quelle vitesse les choses changent. Il y a 50 ans, les pays émergents et les pays en développement représentaient environ un quart du PIB mondial. Aujourd’hui, c’est la moitié et leur part augmente rapidement — elle atteindra très probablement deux tiers du PIB mondial d’ici 10 ans.

Ce changement, sans précédent par son ampleur et sa vitesse, trouve son origine en Asie. Selon certaines estimations, les pays d’Asie en développement à eux seuls représenteront la moitié du PIB mondial d’ici 2050.

Nous observons aussi l’essor spectaculaire d’une classe moyenne mondiale et, parallèlement, les aspirations croissantes des citoyens du monde, qui veulent avoir la possibilité de vivre leur propre vie sans entrave, avoir la chance de réussir dans tous leurs projets.

D’ici 2030, selon certaines études, plus de 5 milliards de personnes feront partie de la classe moyenne mondiale, contre 2 milliards aujourd’hui. D’ici 10 ans, une étape importante pourrait être franchie, avec, pour la première fois de l’histoire, plus de personnes dans la classe moyenne que de pauvres.

Une fois encore, c’est l’Asie qui est à l’avant-garde, puisqu’elle représente 85 % de cette augmentation. Je le répète : c’est votre moment, car les Cambodgiens seront bien sûr des membres essentiels de cette classe moyenne mondiale.

À de si nombreux égards, toutes les routes mènent à l’Asie. Ces routes deviennent aussi des autoroutes qui rapprochent les différentes parties du monde.

L’économie mondiale est maintenant plus interconnectée que jamais. Au cours des 30 dernières années, le volume du commerce mondial a été multiplié par cinq. Dans ce domaine aussi, l’Asie est en tête. Sur les 10 dernières années seulement, le commerce à l’intérieur de l’Asie a triplé et le commerce régional dans les pays émergents d’Asie a progressé encore plus vite.

Il en va de même pour les flux financiers. Depuis que le FMI a été crée en 1944, l’intégration financière a au moins décuplé. Au moment de la crise en 2008, les flux de capitaux mondiaux étaient plus de trois fois supérieurs à ce qu’ils étaient en 1995.

Les interconnections ne sont nulle part plus manifestes que dans le monde de la communication. Quand j’étais jeune, les gens communiquaient par lettre. Les appels téléphoniques internationaux étaient prohibitifs. Adolescente vivant à Washington, je me rappelle avoir attendu cinq jours pour qu’une lettre arrive de chez moi en France.

Le monde est différent aujourd’hui. 3 milliards de personnes sont maintenant connectées les uns aux autres sur Internet. 3 millions de courriels sont envoyés à chaque seconde. Il y a presque autant d’appareils mobiles que d’êtres humains sur la planète.

Dans ce monde nouveau, les connexions ne s’arrêteront jamais. Il n’y a pas d’interrupteur pour les arrêter. Le monde est devenu une ruche hyperconnectée d’activité unifiée.

Ce monde est prometteur : je dirais qu’il est plus prometteur que jamais dans l’histoire de l’humanité. Les possibilités sont sans fin, les opportunités sont illimitées, les perspectives sont vastes.

Cela aussi fait partie de l’histoire de l’Asie. L’Asie a toujours prospéré en s’ouvrant au monde et pas en s’en écartant. Son ouverture est essentielle à sa réussite — devenir la région la plus dynamique du monde, sortir des centaines de millions de personnes de la pauvreté.

L’intégration améliore notre sort à tous, mais elle n’est pas sans risque. Une intégration financière plus poussée peut rendre les crises plus probables et plus nocives. Nous l’avons vu pendant la crise financière mondiale.

Pour un monde interconnecté, le moindre événement économique peut être amplifié et se propager dans le monde entier, souvent en un instant, et souvent de manière imprévisible.

Un autre risque, dans une économie mondiale qui bouge rapidement, est que trop de personnes soient à la traîne. Dans trop de pays, nous constatons une augmentation des inégalités, qui peut menacer la pérennité de la croissance, la stabilité économique et la cohésion sociale.

C’est une question d’actualité en Asie. Au cours des 25 dernières années, les inégalités ont augmenté plus vite en Asie que dans n’importe quelle autre région. C’est un contraste frappant avec la première vague du miracle économique asiatique, pendant les trois décennies avant 1990, lorsque la croissance était largement partagée dans toute la population.

La meilleure manière de faire face à ces risques est de ne pas construire des barrières et de ne pas se cacher derrière des murs. Il faut s’intégrer au monde, mais en étant bien préparé et bien protégé.

Selon un vieux proverbe khmer, « des milliers de bougies peuvent être allumées à partir d’une seule bougie, et la vie de la bougie ne sera pas raccourcie ». En d’autres termes, notre objectif doit être de connecter le monde en l’illuminant et de veiller à ce que ces bougies ne s’éteignent pas.

2. Comment le Cambodge peut continuer à prospérer dans ce nouvel environnement

Passons maintenant à mon deuxième point : comment le Cambodge s’intègre dans ce nouvel environnement.

Jusqu’à présent, le Cambodge a extrêmement bien navigué dans le monde des interconnections. Son essor est tout à fait remarquable : avec une croissance moyenne voisine de 8 % pour les 10 dernières années, le pays a réussi à doubler son revenu par habitant. La marche en avant se poursuit, puisqu’une croissance voisine de 7 % est attendue cette année et l’année prochaine.

Dans un véritable esprit asiatique, les résultats du Cambodge s’expliquent par son ouverture au monde. Les exportations ont pratiquement quadruplé au cours des 10 dernières années. Les vêtements constituent le principal produit d’exportation, mais une diversification de l’économie est clairement en vue. L’investissement direct étranger ne concerne plus seulement les vêtements, et l’investissement direct étranger du Japon a plus que décuplé depuis 2010. Le tourisme progresse aussi et se diversifie, de plus en plus de touristes trouvant d’autres endroits à apprécier dans votre beau pays.

Ces résultats sont favorisés par une politique et une gestion macroéconomiques saines. Les dirigeants ont très bien géré les deniers publics et cherchent à mettre en place un système financier bien contrôlé et solide.

Le Cambodge est aussi relativement bien isolé des turbulences financières de l’économie mondiale, car ses liens directs avec les marchés de capitaux internationaux sont assez limités et la plupart des capitaux entrants sont des investissements directs étrangers. Néanmoins, les vents contraires des marchés de capitaux internationaux, par exemple l’abandon de l’aisance monétaire aux États-Unis, peuvent toucher les économies de la région et se répercuter sur le Cambodge.

Il s’agit maintenant pour le Cambodge de poursuivre sa marche en avant et sa montée en puissance, en tirant le plus possible parti de sa situation au cœur de l’Asie, le centre du monde interconnecté.

Je pense que les priorités des pouvoirs publics sont de trois ordres : établir les fondements du succès futur, veiller à ce que l’ensemble de la population profite de la prospérité du pays et veiller à ce que le Cambodge profite de la prospérité de la région.

Examinons chacun de ces points tour à tour.

Établir les fondements du succès futur

Pour établir les fondements du succès futur, il faut commencer par l’éducation. Comme vous le savez tous si bien, l’éducation est le tremplin vers un monde meilleur. Grâce à l’éducation, nous allumons une bougie et nous illuminons le pays dans son ensemble, la région dans son ensemble, le monde dans son ensemble.

C’est particulièrement important au Cambodge, où la population est si jeune — un tiers de la population a moins de 14 ans.

Le Cambodge est à la veille d’un grand changement — de l’agriculture à l’industrie, de la campagne à la ville. Ce sont les jeunes qui doivent gérer ce changement et il faut leur donner la possibilité d’acquérir les compétences et les connaissances dont ils ont besoin. Ils ont besoin d’éducation et ils ont besoin d’emplois.

Ces besoins sont énormes. Le chômage des jeunes reste élevé et 250 000 personnes arrivent sur le marché du travail chaque année.

Les progrès sont sensibles, mais le Cambodge reste freiné par le faible niveau d’éducation et par l’inadéquation des qualifications. Les dépenses d’éducation ne représentent encore que 2½ % du PIB.

Chaque jeune Cambodgien mérite d’avoir la chance d’atteindre son véritable potentiel et, partant, de débloquer le potentiel de l’économie. Le prochain Steve Jobs, ou Marie Curie, pourrait se trouver au Cambodge.

Cependant, l’investissement dans l’avenir ne se limite pas à l’éducation. Le Cambodge a besoin d’investissements dans les infrastructures, en particulier dans l’électricité, les routes et les ponts. Il a besoin d’une économie plus diversifiée, notamment grâce au développement des zones rurales. Il a besoin d’institutions et d’une gouvernance plus solides. Il a besoin d’un meilleur climat des affaires, impartial et prévisible.

Veiller à ce que l’ensemble de la population profite de la prospérité du pays

Passons maintenant à la deuxième priorité : veiller à ce que tous les citoyens profitent de la prospérité du pays. Pour suivre les traces d’autres pays asiatiques, la croissance doit être plus largement partagée : elle doit rehausser le niveau de vie de tous les citoyens et leur offrir à tous des possibilités.

Le Cambodge a accompli des progrès considérables dans ce domaine : l’incidence de la pauvreté est tombée de plus de 50 % en 2004 à 20 % en 2011. Pourtant, trop de Cambodgiens vivent encore dans la misère, gagnant moins de 1,25 dollars par jour.

Nous savons que la pauvreté et l’inégalité ne favorisent pas une croissance soutenue, le type de croissance dont a besoin le Cambodge pour devenir un pays émergent dynamique. Les ménages ont plus de mal à obtenir du crédit, un pays est plus vulnérable aux chocs économiques et la confiance qui est la force vitale du progrès économique est ébranlée.

Comme le dit un grand proverbe khmer, « les riches dépendent des pauvres et devraient donc les protéger, comme les vêtements protègent le corps; le cerveau a besoin des muscles, comme le navire a besoin des barques ».

Comment pouvons-nous aider ces barques et mieux partager la croissance ? Pour commencer, il est important de dépenser davantage dans le secteur social, en particulier dans la santé et l’éducation.

Par ailleurs, une augmentation de la part du travail dans le revenu contribuerait à créer cette classe moyenne dynamique que nous attendons tous, en développant les programmes d’emploi rural, en réduisant le secteur informel et en veillant à ce que tous les travailleurs aient des salaires suffisants pour vivre dans la dignité et la sécurité. Il est crucial aussi d’améliorer l’accès aux services financiers.

Lorsque je parle de faire profiter tout le monde de la prospérité croissante, je parle aussi des femmes — la moitié de la population ! Comme indiqué dans une étude récente du FMI, faire participer les femmes à la vie active au même niveau que les hommes peut relever considérablement le revenu par habitant — de 23 % en Asie du Sud et de 15 % en Asie de l’Est et dans le Pacifique.

Je suis heureuse de constater que le Cambodge est en avance dans ce domaine : 80 % des femmes cambodgiennes participent à la vie active, contre une moyenne mondiale de 50 % seulement. Néanmoins, le salaire d’une femme n’atteint que les trois quarts de celui d’un homme pour un travail similaire, et trois quarts des femmes doivent se contenter d’un emploi informel faiblement rémunéré. Les femmes se heurtent à un plafond de verre et à un plafond de revenu.

Je sais que les femmes cambodgiennes figurent parmi les plus dynamiques et les plus dévouées du monde. Elles représentent le meilleur du Cambodge et l’avenir du Cambodge. Plus dignes et plus épanouies, elles garantiront la réussite du Cambodge dans les années à venir.

Veiller à ce que le Cambodge profite de la prospérité de la région

Venons-en maintenant à ma troisième priorité : veiller à ce que le Cambodge profite de la prospérité de la région, une région qui monte rapidement en puissance sur le plan économique. À cet effet, une volonté durable d’ouverture et de coopération économique est nécessaire : ce sont les valeurs qui ont toujours été bien utiles à l’Asie.

Comme toujours, il y a un grand proverbe khmer à ce sujet : « il est difficile de casser une poignée de baguettes ». En d’autres termes, nous sommes plus forts quand nous nous unissons et nous sommes mieux placés pour prospérer dans un monde interconnecté.

Vous le savez bien ici au Cambodge, en particulier du fait de l’engagement pris par les pays de l’ASEAN d’approfondir leur coopération. La Communauté économique de l’ASEAN, qui devrait entrer en vigueur en 2015, constitue un grand pas en avant et offre des possibilités illimitées à la population cambodgienne. Dans l’immédiat, elle offre au Cambodge des marchés plus grands et des investissements directs étrangers plus élevés, et donc peut-être plus d’emplois.

Elle peut aussi conduire à une intégration financière plus poussée et, partant, stimuler la demande intérieure, notamment en facilitant l’accès des petits entreprises cambodgiennes au crédit. Elle peut rendre l’économie plus sûre, en permettant de mieux s’assurer contre des évolutions défavorables. Elle peut réduire les inégalités, en permettant à davantage de pauvres d’accéder aux services financiers.

Bien entendu, l’intégration comporte des risques aussi, car des pays comme le Cambodge peuvent être submergés par des entrées de capitaux qui menacent la stabilité financière. En fait, nous observons déjà des signaux avant-coureurs, avec une expansion rapide du crédit qu’il convient de gérer avec soin au moyen de la politique monétaire et financière.

Puisque nous parlons de coopération économique, je dois parler du FMI, car le FMI est le forum de coopération économique dans le monde aujourd’hui. La coopération est la raison pour laquelle notre institution a été créée ; c’est notre force vitale.

Je suis fière du partenariat remarquable qui existe entre le FMI et le Cambodge depuis des années. Nous étions à vos côtés tandis que vous mettiez en place les fondements et les institutions de votre économie.

Je vous promets que nous resterons à vos côtés — à votre service — tandis que vous franchissez la frontière du succès durable. Nous sommes vos amis.

Conclusion

En conclusion, vous êtes les futurs dirigeants du Cambodge. La voie dont j’ai parlé, c’est votre voie.

Comme j’ai déjà cité plusieurs proverbes khmers, je vais, si vous me le permettez, citer un Français, Pierre Teilhard de Chardin : «Notre devoir, en tant qu'hommes et femmes, est de procéder comme si les limites de nos capacités n'existaient pas. Nous sommes les collaborateurs de la création ».

C’est cette idée que je souhaiterais vous laisser. Il vous revient de créer l’économie dynamique de demain, d’amener le Cambodge vers ces nouveaux horizons et au-delà. Il vous revient de guider le Cambodge tandis qu’il atteint sa véritable destinée — sa « veasna », comme vous dites en khmer.

Je suis optimiste et j’ai pleine confiance en vous et en vos capacités.

Je vous remercie — aw-kohn !



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