Entreprise risquée : percevoir les signaux de crise dans les flux de crédit

Claudio Raddatz Kiefer et Jérôme Vandenbussche
10 avril 2018

D’après une nouvelle étude du FMI, la probabilité d’une grave récession est plus forte lorsque qu’une part croissante du crédit est accordée à des entreprises plus à risque (Photo : Pali 137/ iStock par Getty Images)

Les autorités de contrôle qui suivent la santé du système financier savent qu’une accumulation rapide de dette en période d’expansion économique peut entraîner des difficultés par la suite. C’est pourquoi elles surveillent de près le volume global de crédit en circulation dans l’économie. Lorsque les entreprises se mettent à emprunter à tout-va, les autorités de contrôle et de réglementation peuvent décider de mettre un frein à la croissance du crédit.

Le problème est que l’estimation du volume de crédit omet une question importante : combien de cet argent supplémentaire rentre dans des entreprises plus à risque — qui sont plus susceptibles d’être en défaut de paiement en cas de difficulté — par rapport à des entreprises plus solvables ? Le récent Rapport sur la stabilité financière dans le monde du FMI essaie de combler cette lacune en construisant des mesures du risque lié à l’allocation du crédit qui devraient aider les dirigeants à percevoir les nuages dans l’horizon économique.

screenshot of a mapDescription generated with very high confidence

Nos chercheurs ont scruté les données d’entreprises non financières dans 55 pays émergents ou avancés sur une période de 25 ans. Ils ont constaté que lorsque le crédit croît rapidement, les entreprises dont la dette augmente plus rapidement présentent un risque croissant par rapport à celles dont l’expansion de la dette est la plus lente. Cette hausse du risque lié à l’allocation du crédit indique à son tour une plus grande probabilité de récession économique grave ou de crise bancaire dans un horizon pouvant aller jusqu’à trois ans.

Dose supplémentaire

Cette augmentation du crédit accordé à des entreprises relativement moins solvables ajoute une dose de risque aux dangers qui peuvent accompagner la croissance rapide du crédit en général. Bien entendu, il peut être parfaitement logique et rentable de prêter à des entreprises à risque. Cependant, cette pratique peut également entraîner des problèmes si elle est liée à un contrôle moins efficace des emprunteurs ou à une prise de risques excessive.

Fort heureusement, les autorités de réglementation peuvent, au besoin, prendre des mesures pour protéger le système financier. Elles peuvent obliger les banques à détenir plus de fonds propres ou imposer des plafonds de croissance du crédit bancaire, limitant ainsi la capacité de prise de risques et renforçant les volants de sécurité des banques. L’indépendance effective des instances de contrôle bancaire, l’application des normes de prêts et le renforcement de la gouvernance des entreprises par la protection des actionnaires minoritaires peuvent également contribuer à maîtriser les risques.

Pourquoi des entreprises présentant plus de risques reçoivent-elles plus de crédit en période d’expansion ? Il est possible que les investisseurs soient trop optimistes quant aux perspectives économiques, ce qui les pousse à prêter à des entreprises plus vulnérables. Si les taux d’intérêt sont exceptionnellement faibles, les banques et les investisseurs pourraient être tentés de prêter de l’argent — sous formes de prêts ou d’obligations à des entreprises plus à risque qui paient des taux d’intérêt plus élevés. Nous avons constaté cette « quête de rendements » ces dernières années dans les pays avancés en raison de la longue période de taux d’intérêt extrêmement faibles. Le risque lié à l’allocation du crédit peut donc être un bon baromètre de l’appétit pour le risque.

Tendance mondiale

D’après notre étude, une tendance mondiale se dégage clairement de l’évolution de cette nouvelle mesure de la vulnérabilité financière. Partant de niveaux élevés à la fin des années 1990, le risque lié à l’allocation du crédit a chuté de 2000 à 2004, au lendemain des crises financières en Asie et en Russie et de la bulle Internet. Après un creux historique en 2004, ce risque a atteint un pic en 2008, lors du déclenchement de la crise financière mondiale. Ensuite, il a nettement diminué avant de rebondir à un niveau proche de sa moyenne historique à la fin de 2016, dernière année pour laquelle des données sont disponibles. Il est possible que le risque ait continué d’augmenter en 2017, car la volatilité des marchés et les taux d’intérêt sont restés très faibles à l’échelle mondiale.

Le Rapport sur la stabilité financière dans le monde offre un enseignement clair aux dirigeants et aux instances de réglementation : le volume total du crédit tout comme le risque lié à son allocation revêtent une importance. Il est plus probable qu’une période d’expansion rapide du crédit soit suivie d’une grave récession économique si l’essentiel de ce crédit est accordé à des entreprises présentant plus de risques. Les autorités doivent surveiller de près ces deux éléments et prendre des mesures appropriées lorsqu’ elles perçoivent des signes avant-coureurs.

*****


Claudio Raddatz Kiefer est chef de la division d’analyse de la stabilité financière mondiale du département des marchés monétaires et de capitaux du FMI. Il a été auparavant directeur des départements de politique financière (2014-2017) et de recherche économique (2011-2014) de la banque centrale du Chili, économiste principal au sein du groupe de recherche sur l'économie du développement à la Banque mondiale (2008-2011), et économiste dans la même institution. M. Raddatz a publié de nombreuses études sur des questions macrofinancières. Il est diplômé de l'Université du Chili et titulaire d'un doctorat en économie du Massachusetts Institute of Technology (2003).


Jérôme Vandenbussche est économiste principal au département des marchés monétaires et de capitaux du FMI. Il a intégré le FMI en 2004 et a précédemment occupé des fonctions dans différents départements de l’institution, dont une récemment dans l’équipe chargée de l’Allemagne au sein du département Europe. Il est titulaire d’un doctorat en économie de l’Université Harvard.



DÉPARTEMENT DE LA COMMUNICATION DU FMI

Relations publiques    Relations avec les médias
Courriel : publicaffairs@imf.org Courriel : media@imf.org
Télécopie : 202-623-6220 Télécopie : 202-623-7100