À la naissance de l’économiste Ha-Joon Chang, en 1963, la Corée du Sud était en pleine tourmente. « L’espérance de vie était de 53 ans », a expliqué cet auteur à succès à Bruce Edwards, de F&D, lors d’un entretien récent. « Statistiquement parlant, j’aurais dû être mort depuis dix ans déjà. » Très pauvre, le pays survivait grâce à ses exportations de riz, de poisson et de légumes.
Toutefois, le début des années 60 a marqué le lancement de la campagne de développement économique de la Corée, dont les plans quinquennaux ont mis l’accent sur la politique industrielle et la nationalisation du système bancaire du pays. Cette stratégie a permis d’atteindre des taux de croissance à deux chiffres et, à terme, d’améliorer les conditions de vie, mais le pays était alors sous le joug d’une dictature militaire, et cette croissance s’est accompagnée d’exploitation et de répression politique.
Tous ces changements se sont opérés sous les yeux de Chang, pendant son enfance. « Je voulais y voir clair. Comment est-il possible que toutes ces bonnes et mauvaises choses se produisent en même temps ? J’ai donc décidé d’étudier l’économie pour comprendre ce phénomène. »
Chang a obtenu par la suite un doctorat à l’Université de Cambridge, où il a enseigné pendant plus de 30 ans avant de rejoindre l’École des études orientales et africaines de l’Université de Londres en 2022. Il a écrit 17 ouvrages qui ont été traduits en 46 langues et se sont vendus à plus de 3 millions d’exemplaires dans le monde entier. Son dernier livre s’intitule L’Éco sur un plateau : le monde expliqué par un économiste gourmet et curieux.
F&D : Qu’avez-vous ressenti en vivant de près la transformation spectaculaire de la Corée du Sud ?
HJC : J’ai eu l’impression de voyager dans une machine à remonter le temps. Lors de la rédaction de mon premier ouvrage grand public, Bad Samaritans, en 2006, j’ai effectué un calcul rapide. La transformation substantielle que j’avais observée au cours des 43 premières années de ma vie équivalait à celle qu’avaient connue les États‑Unis en l’espace d’environ 150 ans, entre l’époque d’Abraham Lincoln et le début du XXIe siècle. Il s’agissait là de mutations économiques colossales. Un pays qui ne cultivait que du riz et des légumes se mettait soudain à produire des voitures, des navires et de l’acier. Mais, en même temps, la répression était omniprésente.
Mon père, qui avait d’abord suivi une formation d’avocat avant d’entreprendre des études en sciences économiques tout en travaillant au ministère des Finances, m’avait dit : « Si tu veux comprendre ces choses-là, tu dois étudier l’économie. » Au départ, j’étais déçu, car l’économie qu’on nous enseignait à l’université relevait principalement de la théorie néoclassique de l’équilibre général. Je ne pouvais pas prendre cela au sérieux, parce que les professeurs parlaient d’équilibre alors qu’à l’extérieur régnait une agitation violente. Alors, bon nombre d’entre nous, étudiants, avons commencé à étudier ce qu’on pourrait appeler « l’économie alternative », en nous inspirant de Marx, Hirschman, Kuznets et d’autres pionniers de l’économie du développement.
F&D : Le capitalisme fonctionnerait-il mieux si davantage de personnes maîtrisaient les principes économiques fondamentaux ?
HJC : Oui, il est essentiel que le citoyen lambda ait au moins quelques notions d’économie, car, dans une société capitaliste — en particulier dans la variante néolibérale actuelle, plus axée sur le marché —, chaque chose est censée justifier son existence par sa contribution économique. De nos jours, la quasi-totalité des politiques publiques sont élaborées, ou du moins passées au crible, par des économistes. Dans ce type de société, à moins de posséder au minimum quelques notions d’économie, votre vote n’a aucun sens. Pour maintenir une démocratie saine, chacun doit avoir au moins des connaissances économiques de base.
F&D : Vos premiers écrits portaient en grande partie sur le caractère avantageux des droits de douane, en particulier pour les pays en développement. Maintenez-vous cette opinion ?
HJC : Ce thème revient régulièrement dans mes travaux, et ce, encore aujourd’hui. Les droits de douane, comme tous les autres outils de politique, peuvent être mal utilisés. Le fait que certains pays aient commis des erreurs en recourant à une protection excessive ne signifie pas pour autant que ces droits soient nécessairement mauvais. L’étude de l’histoire économique des pays riches et de l’évolution récente des pays en développement m’a amené à la conclusion que ces derniers ont besoin, dans un premier temps, d’une période de protectionnisme pour favoriser le développement de leur économie. Il s’agit en réalité d’une idée née aux États‑Unis. Elle a été formulée par Alexander Hamilton, le premier secrétaire au Trésor, qui est aujourd’hui la vedette d’une comédie musicale hip-hop.
Dans un rapport adressé au Congrès en 1791 sur l’industrie manufacturière, Hamilton affirmait que les gouvernements des pays économiquement en retard, comme les États‑Unis à la fin du XVIIIe siècle, devaient mettre leurs industries naissantes à l’abri de la concurrence d’industries étrangères mieux établies, tout comme nous protégeons et entourons de soins nos enfants jusqu’à ce qu’ils grandissent et soient en mesure de rivaliser sur le marché du travail. Le principal outil qu’il a imaginé à cette fin était les droits de douane.
Hamilton est cependant allé bien au-delà des droits de douane. C’était un visionnaire. Il a évoqué les subventions publiques, les investissements dans les infrastructures, le développement du système bancaire et du marché des obligations d’État — voire le système des brevets. Je qualifie ce rapport de tout premier programme de développement économique de l’histoire.
Dans la logique de la protection des industries naissantes, cette période initiale de protection et d’accompagnement est indispensable. Tout au long de l’histoire, tous les pays prospères ont suivi ce schéma. Pendant près d’un siècle, les États‑Unis ont été le pays à l’économie la plus protégée au monde. Mon pays d’origine, la Corée du Sud, et plusieurs autres pays d’Asie de l’Est ont eu recours à une protection tarifaire forte afin de donner aux nouvelles industries le répit initial nécessaire pour investir et accroître leur productivité. Ces mesures ont été les plus efficaces dans les pays où les bénéficiaires de l’appui de l’État faisaient preuve d’une grande discipline.