Le point idéal actuel n’est pas la « nouvelle norme »

Par Maurice Obstfeld
22 janvier 2017

La croissance mondiale continue de s’accélérer et est généralisée. Mais le point idéal actuel reflète une confluence de facteurs qui ne durera probablement pas longtemps (Photo : Bombay, Inde, Ingram Publishing-Newscom)/Newscom

Tandis que nous entrons dans l’année 2018, l’économie mondiale prend de la vitesse. La dernière Mise à jour des perspectives de l’économie mondiale révise à 3,9 % notre prévision de croissance de l’économie mondiale à la fois pour 2018 et 2019. Pour les deux années, ce chiffre constitue une révision à la hausse de 0,2 point par rapport à notre prévision d’octobre dernier, et est aussi 0,2 point plus élevé que notre estimation actuelle de la croissance mondiale pour 2017.

C’est une bonne nouvelle. Mais les dirigeants politiques et les responsables de la politique économique doivent garder à l’esprit que la dynamique actuelle reflète une confluence de facteurs qui ne durera probablement pas longtemps. La crise financière mondiale semble peut-être bel et bien terminée, mais, si nous n’agissons pas promptement pour lutter contre les obstacles structurels à la croissance, pour mieux partager les bienfaits de cette dernière, ainsi que pour renforcer les amortisseurs et la résilience, le prochain ralentissement arrivera plus vite et sera plus difficile à combattre.

Tous les pays doivent se poser trois questions aujourd’hui. Premièrement, comment accroître l’efficience économique et la production à long terme ? Deuxièmement, comment renforcer la résilience et l’inclusion tout en réduisant la probabilité que la reprise actuelle se termine par un ralentissement brutal ou même une nouvelle crise ? Troisièmement, comment être sûr que nous disposons des instruments nécessaires pour contrer le prochain ralentissement ?

Perspectives à court terme

À partir de notre situation actuelle, comment voyons-nous l’économie mondiale à court terme ?

Les sources principales de l’accélération du PIB jusqu’à présent sont en Europe et en Asie, avec de meilleurs chiffres aussi aux États-Unis, au Canada et dans certains grands pays émergents, notamment le Brésil et la Russie, où l’activité s’était contractée en 2016, et la Turquie. Une bonne partie de cette dynamique persistera à court terme. La législation fiscale adoptée récemment aux États-Unis contribuera notablement à la croissance américaine au cours des prochaines années, principalement en raison des incitations temporaires exceptionnelles à l’investissement qu’elle offre. Cette impulsion à court terme aura des répercussions positives, quoique de courte durée, sur la production des partenaires commerciaux des États-Unis, mais il est probable aussi qu’elle creusera le déficit américain des transactions extérieures courantes, renforcera le dollar et influera sur les flux d’investissements internationaux.

Le commerce augmente de nouveau plus vite que le revenu mondial, en partie grâce à la hausse de l’investissement mondial, et les prix des produits de base rebondissent, ce qui profite aux pays qui sont tributaires des exportations de ces produits.

Alors même que les pays retrouvent le plein-emploi, les tensions inflationnistes restent limitées et la croissance des salaires nominaux est modérée. Les conditions financières sont favorables : les marchés boursiers sont en pleine expansion, les coûts des emprunts publics à long terme sont faibles, les écarts de taux pour les obligations de sociétés sont comprimés et les conditions d’emprunt sont attrayantes pour les pays émergents et les pays en développement.

Expliquer la reprise

La reprise actuelle ne s’est pas produite par hasard. Elle a commencé à s’installer au milieu de 2016 et s’explique dans une large mesure par des politiques macroéconomiques accommodantes qui ont profité à l’humeur des marchés et ont accéléré les processus de guérison naturelle.

La politique monétaire est depuis longtemps, et reste, accommodante dans les plus grands pays, ce qui conforte les conditions financières qui sont aujourd’hui favorables à l’échelle mondiale. Même si la Réserve fédérale américaine continue de relever les taux d’intérêt progressivement, elle se montre prudente : elle a réagi judicieusement aux turbulences du début de l’année 2016 en reportant les hausses de taux attendues précédemment. La Banque centrale européenne a commencé à réduire ses achats d’actifs à grande échelle, qui ont largement contribué à relancer la croissance dans la zone euro, mais a indiqué aussi qu’un relèvement des taux constitue une perspective plus lointaine.

Par ailleurs, sur le plan budgétaire, les pays avancés sont dans l’ensemble passés d’une politique restrictive à une politique plus ou moins neutre au cours des dernières années, tandis que la Chine a fourni un soutien budgétaire considérable depuis le ralentissement de sa croissance au milieu de la décennie, avec des conséquences positives importantes pour ses partenaires commerciaux. Aux États-Unis, bien sûr, la politique budgétaire va devenir clairement expansionniste, avec des effets complexes sur l’économie mondiale.

Pas la « nouvelle norme »

Nous sommes d’avis que la reprise actuelle, aussi bienvenue soit-elle, ne deviendra probablement pas une « nouvelle norme » et est exposée à des risques à moyen terme qui augmenteront probablement au fil du temps. Plusieurs raisons, dont nos projections de croissance à moyen terme rendent compte dans une certaine mesure, nous amènent à douter de la durabilité de la dynamique actuelle :

• Les pays avancés tirent la reprise, mais, une fois que leur écart de production sera comblé, ils retrouveront une croissance à long terme qui, selon nos prévisions, restera bien en deçà des taux d’avant la crise. Si nous prévoyons une croissance de 2,3 % en 2018 dans les pays avancés, notre évaluation du potentiel de croissance à long terme de ce groupe de pays n’atteint qu’environ deux tiers de ce taux. L’évolution démographique et le ralentissement de la croissance de la productivité constituent des problèmes évidents qui exigent d’investir largement dans les ressources humaines et la recherche. Les pays exportateurs de carburants sont confrontés à des perspectives particulièrement sombres et doivent trouver des moyens de diversifier leur économie.

• Les deux plus grandes économies qui tirent la croissance actuelle et la croissance à court terme vont de toute évidence enregistrer un ralentissement. La Chine réduira les mesures de relance budgétaire qui ont été prises au cours des deux dernières années et, conformément aux intentions annoncées par les autorités, freinera la croissance du crédit pour renforcer son système financier hypertrophié. Conformément à ces plans, le rééquilibrage en cours et nécessaire implique une croissance plus faible à l’avenir. Aux États-Unis, l’impact des baisses d’impôts sur la production dans une économie si proche du plein-emploi se paiera en partie ultérieurement par une croissance plus basse, tandis que les incitations temporaires à la dépense (notamment l’investissement) disparaissent et que la hausse de la dette fédérale fait progressivement sentir ses effets.

• Aussi importantes qu’elles aient été pour la reprise, les conditions de financement favorables et les mesures de relance budgétaire ont aussi accru l’endettement (des États et, dans certains cas, des sociétés et des ménages) dans les pays avancés comme dans les pays émergents. L’inflation et les taux d’intérêt demeurent faibles pour l’instant, mais une hausse soudaine par rapport aux niveaux actuels, peut-être sous l’effet d’une politique procyclique, durcirait les conditions financières à l’échelle mondiale et pousserait les marchés à réévaluer la viabilité de la dette dans certains cas. Les cours élevés des actions seraient vulnérables aussi, avec un risque d’ajustements perturbateurs des prix.

• Si la croissance s’accélère en Europe, en Asie et en Amérique du Nord, les nouvelles sont moins bonnes au Moyen-Orient et en Afrique subsaharienne, cette dernière souffrant de la faiblesse de ses plus grandes économies. La basse croissance, qui s’explique en partie par des conditions climatiques défavorables, parfois combinées avec des conflits civils, a déclenché des migrations à grande échelle. Une amélioration est notable dans certains grands pays d’Amérique latine, mais la croissance globale de la région souffrira cette année de l’effondrement continu de l’économie vénézuélienne.

• Bien que la reprise ait accru l’emploi et le revenu global par rapport aux minimums enregistrés pendant la crise, les électeurs dans beaucoup de pays avancés se sont montrés aigris vis-à-vis de l’establishment politique, doutant de sa capacité à partager les bienfaits de la croissance avec le plus grand nombre face aux hausses modestes des salaires réels, à la réduction de la part du travail dans le revenu national et à la polarisation croissante de l’emploi. Cependant, l’adoption de modèles de gouvernance plus nationalistes ou autoritaires pourrait bloquer les réformes économiques au niveau national et peser sur l’intégration économique internationale. Cela nuirait aux perspectives de croissance à plus long terme, au détriment de ceux qui ont déjà été décrochés au cours des vingt dernières années. Les inégalités sont élevées dans les pays émergents et les pays à faible revenu, ce qui risque d’entraîner des perturbations à moins que les bienfaits de la croissance ne soient mieux partagés.

Les décideurs doivent relever les défis

Le risque principal est peut-être la complaisance. Si la conjoncture actuelle pourrait sembler être un point idéal pour l’économie mondiale, des dirigeants prudents doivent se porter au-delà du court terme.

Peu importe à quel point il est tentant de ne rien faire, les pouvoirs publics peuvent et doivent agir pour renforcer la reprise. C’est aujourd’hui qu’il convient de constituer des amortisseurs, de renforcer les défenses contre l’instabilité financière et d’investir dans des réformes structurelles, des infrastructures productives et les ressources humaines. La prochaine récession est peut-être plus proche que nous ne le pensons, et les munitions avec lesquelles nous la combattrons sont peut-être plus limitées qu’il y a dix ans, notamment parce que les dettes publiques sont bien plus élevées.

Une reprise aussi large offre aussi une occasion idéale de passer à l’action sur plusieurs fronts multilatéraux. Il s’agit de combattre les risques qui pèsent sur la stabilité financière mondiale, y compris les cybermenaces ; de renforcer le système commercial multilatéral ; de coopérer sur le plan de la fiscalité internationale, notamment en luttant contre le blanchiment de capitaux ; et de promouvoir un développement durable dans les pays à faible revenu. Il est particulièrement important et urgent de lutter contre les dégâts environnementaux irréversibles, notamment ceux qui sont dus au changement climatique.


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Maurice Obstfeld est le Conseiller économique et Directeur du Département des études du FMI, en disponibilité de l’université de Californie, à Berkeley, où il est professeur d’économie Class of 1958 et anciennement directeur de la faculté d’économie (1998–2001). Professeur à Berkeley depuis 1991, il a auparavant occupé les postes de professeur titulaire à l’université Columbia (1979–86) et à l’université de Pennsylvanie (1986–89), et de professeur invité à Harvard (1989–90). Il a obtenu son doctorat en économie au MIT en 1979, après avoir étudié à l’université de Pennsylvanie (licence, 1973) et au King’s College de l’université de Cambridge (maîtrise, 1975).

De juillet 2014 à août 2015, M. Obstfeld a été membre du Conseil des conseillers économiques du Président Obama. De 2002 à 2014, il a occupé le poste de conseiller honoraire auprès de l’Institut d’études économiques et monétaires de la Banque du Japon. Il est en outre membre de la Société d’économétrie et de l’Académie américaine des arts et des sciences. M. Obstfeld a notamment reçu les distinctions suivantes : le prix Tjalling Koopmans de l’université de Tilburg, le prix John von Neumann du Rajk Laszlo College of Advanced Studies (Budapest), et le prix de l’Institut Bernhard Harms de l’université de Kiel. Il a participé à des conférences de renom, dont la conférence annuelle Richard T. Ely de l’American Economic Association, la conférence L. K. Jha Memorial de la Banque de réserve de l’Inde, et la conférence Frank Graham Memorial de l’université de Princeton. M. Obstfeld a été membre du Comité de direction ainsi que Vice-président de l’American Economic Association. Il a également été consultant et a donné des cours au FMI, ainsi que dans de nombreuses banques centrales dans le monde.

Il a par ailleurs coécrit deux des ouvrages phares en économie internationale — Économie internationale (10e édition, 2014, avec Paul Krugman et Marc Melitz), et Foundations of International Macroeconomics (1996, avec Kenneth Rogoff) —, ainsi qu’une centaine d’articles de recherche sur les taux de change, les crises financières internationales, les marchés mondiaux de capitaux et la politique monétaire.



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