Une route parsemée d'embûches pour le système financier mondial

Tobias Adrian
18 avril 2018

Une hausse inattendue de l’inflation pourrait inciter la Réserve fédérale et d'autres banques centrales à relever les taux plus vite que prévu, perturbant ainsi les marchés financiers (photo : Tom Williams/CQ Roll Call/Newscom).

Si la conjoncture économique actuelle reste favorable, les risques à court terme pesant sur la stabilité financière mondiale se sont accentués au cours des six derniers mois, sous l'effet d’une hausse de la volatilité sur les marchés boursiers en février, et de la persistance des inquiétudes des investisseurs autour de la montée des tensions géopolitiques et commerciales. La probabilité d'assister à un ralentissement demeure élevée et une contraction de l'économie mondiale n'est pas à exclure à moyen terme.

Les dirigeants doivent mettre ce contexte favorable à profit pour prendre des mesures qui atténueront ces risques. Dans les pays émergents, il s'agit de renforcer les paramètres fondamentaux et les amortisseurs contre les chocs extérieurs. Dans les pays avancés, il convient de déployer et de développer les outils de politique réglementaire et financière ainsi que de mettre en pratique les plans de consolidation des institutions financières.

L'analyse contenue dans le dernier Rapport sur la stabilité financière dans le monde (GFSR) repose sur la nouvelle approche intitulée « croissance à risque », qui établit un lien entre les conditions financières et la répartition de la croissance économique future. Au vu de la situation financière actuelle, les risques pesant sur la stabilité financière et la croissance sont élevés à moyen terme. Cela s'explique par le bas niveau des taux d'intérêt ces dernières années — nécessaire pour soutenir la croissance économique —, qui a créé un environnement où les vulnérabilités se sont accumulées. Ces vulnérabilités pourraient exacerber le ralentissement économique qui se profile et parsemer la route d'embûches.

Comment les vulnérabilités financières actuelles pourraient-elles parsemer la route d'embûches ? Les déséquilibres étant plus prononcés, tout choc subi par le système économique ou financier susciterait un ajustement plus douloureux. Par exemple, une hausse plus rapide que prévu de l'inflation aux États-Unis inciterait probablement la Réserve fédérale et d'autres banques centrales à procéder à un retrait anticipé de leur politique monétaire accommodante, ce qui pourrait perturber les marchés financiers. Un autre risque réside dans une intensification des mesures protectionnistes, qui nuirait aux marchés financiers et à la croissance. Dans les deux cas, une contraction soudaine des prix des actifs pourrait mettre au jour des vulnérabilités dans le système financier.

Le GFSR identifie trois domaines de vulnérabilité : la dégradation de la qualité du crédit, les faiblesses liées à la dette extérieure dans les pays émergents et à faible revenu, et le décalage de liquidité en dollars dans les banques non américaines. Penchons-nous successivement sur chacun de ces domaines.

    ● Dégradation de la qualité du crédit. De plus en plus, des entreprises moins solvables sont en mesure d’emprunter sur les marchés financiers. Le volume des émissions mondiales de prêts dits « à effet de levier » —octroyés aux entreprises plus à risque et à celles présentant de hauts niveaux d'endettement— a atteint le niveau sans précédent de 788 milliards de dollars l'an dernier. Nous assistons à des tendances similaires sur les marchés des obligations de sociétés, où une proportion croissante des titres correspond à des entreprises moins bien notées des États-Unis et de la zone euro.

    ● Dette extérieure dans les pays émergents et à faible revenu. L’afflux de capitaux étrangers est resté vigoureux ces dernières années, de plus en plus de pays émergents et à faible revenu bénéficiant de conditions de financement extérieures favorables. Cependant, le reflux des liquidités mondiales pourrait réduire les flux vers les pays émergents de quelque 60 milliards de dollars par an, soit environ un quart du volume total sur la période 2010–17. Les emprunteurs moins solvables pourraient alors subir des sorties de capitaux relativement élevées. Les pays à faible revenu pourraient être affectés car plus de 40 % d'entre eux présentent un fort risque de surendettement.

    ● Décalage de liquidité en dollars dans les banques non américaines. Dans l'ensemble, les banques présentent une meilleure résilience qu'avant la crise financière mondiale. Cependant, les banques non américaines d'envergure internationale ont recours aux financements de gros à court terme pour environ 70 % de leurs besoins en dollars. De plus, ces passifs libellés en dollars ne sont pas toujours équilibrés dans les bilans par des actifs en dollars équivalents en termes de montants et d'échéances. Cela pourrait exposer les banques à des problèmes de financement en dollars en cas de resserrement brutal des conditions financières et de tensions sur les marchés.

Le GFSR consacre un point à l'expansion des crypto-actifs. Certaines des technologies qui sous-tendent ces actifs pourraient accroître l'efficience de l'infrastructure des marchés financiers, notamment les systèmes de paiement. Il faut toutefois compter avec les fraudes, les failles de sécurité et les défaillances opérationnelles propres à ces actifs, et avec leur association à des activités illicites. Pour l’heure, les crypto-actifs ne semblent pas poser de risques pour la stabilité financière, mais si leur utilisation devait se généraliser en l'absence de garde-fous satisfaisants, la donne pourrait changer.

Mesures possibles

Les dirigeants devraient tirer parti de l’environnement actuel propice pour adopter des mesures de protection contre les risques financiers qui se profilent.

● Les banques centrales devraient poursuivre le retrait progressif de leurs politiques monétaires accommodantes, lorsque cela s'impose, tout en communiquant clairement leurs décisions.

● Les autorités de réglementation devraient s’attaquer aux vulnérabilités financières en déployant et en développant les outils de politique réglementaire et financière.

● Les dirigeants devraient s'attacher à mener à bien le programmes de réformes réglementaires mise en place après la crise, tout en résistant aux pressions exercées pour détricoter les réformes engagées.

● Les pays émergents et les pays à faible revenu devraient constituer des volants de réserves et des marges de manœuvre budgétaires pour se prémunir contre les risques extérieurs.

Jusqu'ici, la reprise de l’économie mondiale a bien résisté aux fortes fluctuations des marchés financiers, mais les investisseurs et les dirigeants auraient tort de se laisser bercer par ce constat. Au contraire, ils doivent faire preuve de vigilance par rapport aux risques liés à la hausse des taux d'intérêt, à la forte volatilité des marchés et au recours accru au protectionnisme. La route s’annonce parsemée d'embûches.

Pour une explication du nouveau modèle « croissance à risque », cliquez ici.


Tobias Adrian est conseiller financier et directeur du département des marchés monétaires et de capitaux du Fonds monétaire international (FMI). À ce titre, il dirige les travaux du FMI sur la surveillance du secteur financier, les politiques monétaires et macroprudentielles, la réglementation financière, la gestion de la dette et les marchés de capitaux. De plus, il supervise les activités de renforcement des capacités dans les pays membres du FMI. Avant d’entrer au FMI, M. Adrian était premier vice-président de la Federal Reserve Bank de New York et directeur adjoint du Research and Statistics Group.

M. Adrian a enseigné à l’université de Princeton et à l’université de New York et est l’auteur de nombreuses publications dans des revues économiques et financières, dont l’American Economic Review, le Journal of Finance, le Journal of Financial Economics et la Review of Financial Studies. M. Adrian est titulaire d’un doctorat du Massachusetts Institute of Technology, d’une maîtrise de la London School of Economics, d’un Diplom de la Goethe University Frankfurt et d’une maîtrise de l’Université Paris-Dauphine. Il a obtenu son diplôme de fin d’études secondaires en littérature et mathématiques à Humboldtschule Bad Homburg.



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