Aux États-Unis, les taux d’intérêt ont atteint leur plus haut niveau en
vingt ans et le dollar s’est nettement apprécié par rapport aux autres
devises mondiales
. Compte tenu du rôle colossal du dollar dans la finance et les échanges
mondiaux, et si l’on en juge par le passé, les pays émergents ont de quoi
s’inquiéter.
Nous savons qu’un resserrement monétaire rapide aux États-Unis et un dollar
fort peuvent entraîner une fuite soudaine des capitaux et des crises
financières dans les pays émergents. Or nous n’avons pas assisté à une
crise dans les pays émergents, ce qui est une bonne nouvelle.
D’après notre dernier rapport sur le secteur extérieur, les flux de
capitaux vers les pays émergents se sont repris après leur creux d’après la
pandémie. L’an dernier, les entrées nettes de capitaux dans les pays
émergents, hormis la Chine, ont augmenté pour atteindre 110 milliards de
dollars, soit 0,6 % du PIB. C’est le niveau le plus élevé depuis 2018.

Comme l’on peut s’y attendre pendant une période de resserrement monétaire
mondial, les pays émergents ont enregistré une baisse des entrées nettes
d’investissements de portefeuilles, considérées comme plus volatiles, mais
les entrées nettes d’investissements directs étrangers (IDE) sont plus
stables.
La Chine fait exception. Elle a enregistré des sorties nettes de capitaux,
y compris des valeurs nettes négatives pour les IDE, sur la période
2022–23. Ce phénomène peut s’expliquer en partie par le rapatriement des
bénéfices des multinationales. Mais il tient peut-être aussi à une
évolution des attentes quant à la croissance chinoise et à la fragmentation
géoéconomique.
Le fait est que la plupart des pays émergents font preuve de résilience
face au resserrement monétaire mondial. Cela est notamment dû au
renforcement des paramètres fondamentaux de leur économie. En effet, dans
bon nombre de pays, le renforcement des cadres de politique budgétaire,
monétaire et financière et la mise en œuvre plus efficace des politiques et
des outils portent maintenant leurs fruits.
Mais ce constat n’est qu’un reflet partiel de la réalité. Ces tendances
d’entrées nettes de capitaux masquent un retranchement des flux bruts de
capitaux dans le monde, c’est-à-dire une diminution des entrées brutes (les
étrangers achètent moins d’actifs) et des sorties brutes (les résidents
achètent moins d’actifs à l’étranger).
En 2022–23, les entrées mondiales brutes ont chuté de 5,8 à 4,4 % du PIB
mondial, soit de 4 500 milliards à 4 200 milliards de dollars, par rapport
à 2017–19, une tendance similaire à celle des sorties mondiales brutes.
Ce ralentissement cache de grandes différences entre les pays. Les
États-Unis ont reçu 41 % des entrées mondiales brutes, presque le double
des 23 % qu’ils avaient reçus sur la période 2017–19. Les sorties brutes
des États-Unis ont augmenté dans une proportion similaire, passant de 14 à
21 % des sorties brutes mondiales. Pendant cette période, les flux mondiaux
bruts de capitaux entrants et sortants de la Chine ont considérablement
chuté, et de façon encore plus radicale pour les flux bruts des centres
financiers.

Cela pourrait être la preuve d’une fragmentation financière accrue ou le
reflet partiel du dénouement de certaines stratégies fiscales ou
réglementaires par de grandes multinationales dans les centres financiers,
dont la part des flux mondiaux a nettement diminué.
Dans un contexte de repli des flux mondiaux, les pays émergents doivent
aller bien au-delà des récentes améliorations de leur cadre macroéconomique
ainsi que rehausser l’efficacité des politiques et la robustesse des
institutions qui leur ont permis d’affronter la perspective de taux
d’intérêt durablement élevés aux États-Unis.
En outre, une panoplie d’outils est mise à la disposition des pays pour les
aider à surmonter les difficultés causées par la volatilité des flux de
capitaux. Le cadre
stratégique intégré du FMI peut être utilisé pour déterminer le meilleur dosage de politiques
économiques adapté à chaque pays afin de lui permettre de braver cette
période de vigueur du dollar.