L’Europe fait face à une situation qu’elle connaît bien. Un nouveau choc énergétique, moins violent que celui de 2022 et qui trouve cette fois sa source dans la guerre au Moyen-Orient, pèse sur la croissance et relance l’inflation. Sans la guerre, nous aurions revu nos prévisions à la hausse. Nous estimons maintenant que la croissance va ralentir. Les premières données signalent déjà une baisse de l’investissement privé et de la consommation. La croissance devrait atteindre à peine 1,1 % en 2026 dans la zone euro et s’établir à 1,3 % dans l’Union européenne (UE), sachant que ces prévisions sont assorties d’un degré élevé d’incertitude. Dans un scénario plus pessimiste décrit dans les Perspectives de l’économie mondiale — un choc sur l’offre de longue durée aggravé par un resserrement des conditions financières —, l’UE pourrait frôler la récession et enregistrer une inflation proche de 5 %. Aucun pays européen n’est épargné.
Les décideurs subissent d’intenses pressions en faveur d’une action rapide et visible qui profite à tous. Souvent, comme les exemples ci-dessous le montreront, une action de ce type comporte plus d’inconvénients à long terme que d’avantages à court terme. Un soutien ciblé se révèle bien plus efficient. La réponse de l’Europe à ce choc doit obéir à deux impératifs. Le premier : mettre en place une politique macroéconomique bien pensée qui soit adaptée à un monde marqué par des chocs imprévisibles et récurrents. Le second : renforcer la résilience sans gaspiller les ressources budgétaires ni entraver les marchés.
Politiques budgétaire et monétaire
Le premier impératif suppose de ne pas se tromper sur le front des politiques monétaire et budgétaire.
Les banques centrales doivent continuer à concentrer leurs efforts sur le maintien de l’ancrage des anticipations d’inflation. Le choc inflationniste qui a suivi la pandémie de COVID nous rappelle à quel point il importe de surveiller les effets de second tour sur les prix. Dans la zone euro, où l’inflation est proche de l’objectif et les anticipations d’inflation à moyen terme sont globalement bien ancrées, la Banque centrale européenne peut se permettre d’attendre un certain temps pour observer comment le choc évoluera avant d’agir. À ce stade, nous nous attendons à une augmentation cumulée de 50 points de base du taux directeur d’ici la fin de l’année, ce qui correspondrait au maintien d’une orientation monétaire globalement neutre compte tenu de la remontée des anticipations d’inflation à court terme. La réponse souhaitée pourrait être plus ou moins de cette intensité en fonction de l’évolution des marchés mondiaux de l’énergie dans les semaines à venir, ainsi que du comportement de l’économie au sein de la zone euro, qui conditionnera l’ampleur des éventuels effets de second tour.
Une hausse de l’inflation sous-jacente, qui exclut des composantes plus fluctuantes comme l’alimentation et l’énergie, ou un relèvement des anticipations à moyen terme justifieraient une orientation plus restrictive. Au Royaume-Uni, où les risques liés à l’inflation demeurent élevés, il convient de maintenir une orientation restrictive afin d’éviter que les tensions sur les prix de l’énergie se répercutent durablement sur les salaires et les prix. Ces éléments donnent à penser que la marge pour de nouveaux abaissements des taux d’intérêt en 2026 sera limitée. Dans certains pays d’Europe centrale, de l’Est et du Sud-Est, où l’inflation se situe toujours au-dessus de l’objectif et la croissance des salaires reste vigoureuse, les arguments en faveur d’une orientation plus restrictive se renforcent d’ores et déjà.
La stabilité financière mérite aussi une grande vigilance. Dans le cadre d’un scénario pessimiste, des tensions sur les marchés du crédit pourraient se propager rapidement. Les autorités devraient surveiller les sources de vulnérabilité dans les secteurs bancaires comme non bancaires, se tenir prêtes à déployer des volants de capital si des risques systémiques venaient à se concrétiser et veiller à ce qu’un soutien à la liquidité soit à la disposition des établissements admissibles qui en ont besoin.
La politique budgétaire doit apporter sa pierre à l’édifice — mais elle doit le faire dans les limites de l’espace budgétaire disponible. Les pays fortement endettés qui n’en disposent d’aucun ne peuvent se permettre de creuser leurs déficits : toutes les mesures liées à l’énergie doivent être intégralement compensées pour ne pas solliciter davantage des finances publiques déjà sous tension dans un environnement de marché plus défavorable.
Certains pays disposent de marges plus confortables pour absorber le choc et soutenir leur économie, mais, eux aussi, sont confrontés à des pressions accrues en lien avec la défense, le vieillissement de la population et la transition énergétique. Par exemple, des pays comme le Danemark ou la Suède, qui présentent des niveaux d’endettement comparativement bas, ont un espace suffisant pour mener des politiques budgétaires anticycliques. Pas la France ni l’Italie.
La trajectoire budgétaire influe sur la confiance des investisseurs : le rendement des obligations souveraines a déjà augmenté sur plusieurs marchés, et les pays fortement endettés doivent respecter leurs plans d’assainissement afin de contenir les coûts d’emprunt et de préserver leur capacité à réagir en cas de nouvelle détérioration des conditions.
Un soutien ciblé et limité dans le temps
Lorsque les prix de l’énergie montent et que les particuliers et les entreprises en subissent les conséquences, les décideurs sont poussés à agir. Ils sont alors tentés de se contenter d’enrayer la flambée des prix : prix plafonnés, réductions généralisées ou réduction des taxes sur les carburants. Ces mesures sont malavisées.
Un soutien non ciblé bénéficie de manière disproportionnée aux ménages les plus aisés, car ils consomment plus d’énergie. Lors de la crise de 2022, les pouvoirs publics européens ont dépensé en moyenne 2,5 % du produit intérieur brut (PIB) pour des dispositifs de soutien à l’énergie — dont plus de deux tiers n’étaient pas ciblés. Selon les analyses du FMI, indemniser les 40 % des ménages les moins aisés pour la totalité de la hausse des prix de l’énergie n’aurait nécessité que 0,9 % du PIB.
Le coût budgétaire n’est qu’une partie du problème. Un soutien général élimine aussi le signal donné par les prix — l’incitation en provenance du marché qui pousse les particuliers et les entreprises à réduire leur consommation, à améliorer l’efficacité énergétique et à investir dans d’autres solutions. Quand ce signal est atténué, l’ajustement qui finit par mettre un terme à un choc sur l’offre s’en trouve ralenti. De plus, les pouvoirs publics qui ont largement étouffé les signaux-prix en 2022 se sont retrouvés à maintenir des mesures coûteuses bien après la fin de l’urgence, sans pour autant pouvoir se prévaloir de gains plus importants en matière d’efficacité énergétique. L’approche suivie par l’Allemagne — à savoir amortir le choc sans éliminer le signal-prix — a produit de meilleurs résultats sur les deux tableaux.
Les pays ne devraient pas commettre à nouveau les mêmes erreurs coûteuses lorsqu’ils formuleront leurs réponses. Les mesures d’aide généralisées et sans limites de temps sont difficiles à éliminer et doivent donc être évitées.
Si des dates de fin contraignantes sont annoncées, des mesures ciblées pourront être mises en œuvre sans gaspiller les ressources budgétaires ni évincer les investissements nécessaires pour renforcer le système énergétique européen et réduire sa vulnérabilité face aux chocs futurs.
Renforcer la résilience
Le second impératif consiste à renforcer la résilience, ce qui est encore plus délicat d’un point de vue politique. Pour autant, les données sont sans équivoque quant à sa nécessité.
Les prix de l’énergie à usage industriel au sein de l’UE sont maintenant environ deux fois supérieurs à leurs niveaux d’avant 2022 et nettement plus élevés que ceux observés aux États‑Unis — handicap chronique découlant de la dépendance à l’égard des importations de pétrole et de gaz, et de la fragmentation des marchés de l’énergie. Il y a toutefois une bonne nouvelle : la solution est déjà en marche. Dans l’UE, plus de 50 % de l’électricité est maintenant produite à partir de sources à faible intensité de carbone, ce qui réduit considérablement l’exposition aux fluctuations des cours du pétrole. Achever le marché unique de l’énergie, maintenir le système européen d’échange de quotas d’émission et accélérer l’interconnexion transfrontalière du réseau, voilà autant d’objectifs bien concrets qui mèneront vers un coût de l’énergie structurellement plus bas et plus stable.
Les avantages du programme de réformes dans son ensemble sont tout aussi convaincants. Selon les analyses du FMI, le comblement intégral des lacunes des politiques structurelles et l’intégration des marchés du travail et des produits jusqu’aux niveaux observés aux États‑Unis pourraient permettre d’accroître la productivité européenne de 20 % et de mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros d’investissements privés supplémentaires sur dix ans. Il en résulterait une hausse de 35 points de pourcentage de la production par personne. Ces gains montrent que le rattrapage de l’écart de revenu par rapport aux États‑Unis peut être réalisé moyennant des réformes dans des domaines sur lesquels l’Europe a pleinement la main. S’y attaquer permettrait d’engranger des gains durables en matière de niveau de vie et créerait les amortisseurs qui sont indispensables en cas de chocs défavorables. Ces réformes approfondiraient également l’intégration financière et renforceraient la capacité de l’Europe à absorber les chocs.
Il ne s’agit pas, pour l’Europe, de choisir entre soutenir sa population aujourd’hui et réformer demain. Le choix doit plutôt se faire entre des mesures coûteuses qui ne contribuent pas vraiment à réduire les facteurs de vulnérabilité et des politiques qui, elles, protègent ceux qui sont le plus exposés aujourd’hui tout en jetant les bases d’un avenir plus résilient demain.
Les réformes ne sauraient attendre
En période de crise, la tentation est forte de repousser les choix difficiles. L’Europe y a déjà succombé par le passé. Reporter les réformes fait courir le risque d’une croissance plus lente, d’une dette plus lourde et d’une capacité réduite à agir lorsque le prochain choc surviendra. Dans un monde marqué par des chocs de plus en plus fréquents et qui se chevauchent — perturbations géopolitiques, phénomènes climatiques, instabilité financière —, la capacité de riposte constitue en soi un atout stratégique. Elle repose sur une gestion macroéconomique avisée, une politique budgétaire rigoureuse et des réformes structurelles qui réduisent les facteurs de vulnérabilité sous-jacents, en particulier à l’égard des chocs sur les prix de l’énergie. Aujourd’hui plus que jamais, l’Europe doit maintenir le cap de la transformation de son secteur de l’énergie, accroître la part des énergies renouvelables et poursuivre l’intégration du secteur énergétique sur tout le continent.
L’Europe doit se réformer sous tension. Le choc actuel n’est pas une raison de remettre le chantier à plus tard. Au contraire, il justifie d’autant plus de faire avancer le programme de réforme.