Les fruits de la croissance : réformes économiques et réduction des inégalités
Par Christine Lagarde, Directrice générale du FMIAffiché le 26 janvier 2017 par le blog du FMI - iMFdirect
Essentielle à lamélioration du niveau de vie de la population dans les pays à faible revenu, la croissance doit bénéficier à toutes les composantes de la société .
Au cours de mes déplacements à travers lAfrique ces derniers jours, jai pu constater une vitalité qui ma impressionnée : des start-ups investissant dans lavenir, des infrastructures en cours de construction et une classe moyenne en pleine expansion. Aujourdhui, les Africains sont nombreux à avoir amélioré leurs conditions de vie et moins nombreux à souffrir de la pauvreté. À titre dexemple, lOuganda, pays auquel je rends visite en ce moment, a réduit de plus de moitié son taux de pauvreté absolue, lequel est passé de près de 90 % en 1990 à environ 35 % aujourdhui.
Cependant, nous avons également vu le revers de la médaille. La pauvreté, bien entendu, mais aussi linégalité restent obstinément élevées dans la plupart des pays en développement, notamment en Afrique, et trop souvent, la réussite nest pas partagée équitablement.
Notre collaboration avec nos pays membres et nos travaux nous ont montré que le partage des fruits de la croissance ce que nous appelons linclusion est essentiel à la réalisation dune croissance économique durable. Lensemble des composantes de la société doivent sentir quelles ont lopportunité de se créer une vie meilleure.
Publiée aujourdhui, notre dernière analyse identifie les différents canaux par lesquels des réformes stratégiques destinées à promouvoir la croissance (lagriculture, le secteur financier et les investissements publics, par exemple) peuvent parfois accentuer linégalité dans les pays à faible revenu. Létude montre également que la prise de mesures complémentaires peut atténuer les arbitrages à opérer entre croissance et égalité.
Les enseignements sont les suivants. Premièrement, les politiques en faveur de la croissance ne seront véritablement inclusives que si elles sont conçues en portant une attention toute particulière à lidentification précise des gagnants et des perdants. Deuxièmement, la mise en uvre de mesures bien ciblées peut garantir que lensemble de la population tire profit des réformes économiques fondamentales, renforçant ainsi le bien-fondé de la poursuite du processus.
Identifier les gagnants et les perdants
Il est particulièrement difficile daccélérer la croissance et de réduire linégalité dans les pays où la mobilité de la main duvre est limitée et où il existe de grands écarts de productivité entre les services, lindustrie et lagriculture. La tâche est rendue encore plus ardue par lampleur de léconomie informelle, la déficience des infrastructures et linsuffisance de services financiers. Or cest le contexte qui prévaut dans la plupart des pays membres du FMI les plus pauvres.
En Afrique subsaharienne par exemple, quitter les zones rurales pour rejoindre les zones urbaines revient plus de deux fois plus cher quen Chine. Seulement un tiers des foyers dAfrique subsaharienne ont lélectricité, contre 85 % dans le reste du monde. Et dans les pays à faible revenu, seulement 20 % de la population adulte dispose dun compte en banque, contre plus de 80 % dans le reste du monde.
Voilà autant dobstacles qui se mettent en travers dun processus de réforme performant et équitable, comme lillustrent le développement des infrastructures et les réformes du secteur financier.
Laccroissement et loptimisation des dépenses consacrées aux routes, aux aéroports, au réseau électrique et à léducation contribuent à lamélioration de la productivité de léconomie et facilitent la mobilité depuis les zones rurales vers les villes. Cependant, les investissements dans les infrastructures peuvent également aggraver linégalité sils rendent certains secteurs économiques plus compétitifs que dautres, à plus forte raison si la mobilité de la main duvre est limitée.
Le raisonnement vaut également pour les réformes du secteur financier. Le côté positif de ces réformes, cest quelles peuvent réduire le coût des emprunts, stimulant ainsi linvestissement privé et dynamisant la croissance. Cependant, sauf à être assez profondes, ces réformes financières risquent de ne pas faciliter laccès au crédit et aux services financiers pour les segments les plus pauvres de la population.
Comment réaliser une croissance à la fois forte et inclusive
Alors que peut-on faire ? Pour les dirigeants, la solution ne consiste pas à mettre en suspens les réformes qui stimulent la productivité et la croissance. Au lieu de cela, il conviendrait denvisager des formules qui rendent ces réformes plus digestes du point de vue de la croissance mais aussi de la distribution de ses fruits.
Partant de là, notre document de synthèse étudie les cas dun certain nombre de pays et explique comment des mesures bien ciblées peuvent compléter les reformes et compenser limpact négatif sur la répartition des revenus.
Imaginons que le Malawi envisage une réduction des subventions versées aux producteurs de maïs afin daméliorer la productivité du secteur agricole. Dans ce cas, le versement daides financières ciblées aux foyers impactés pourrait apporter un soutien immédiat aux agriculteurs touchés par cette mesure. Cette approche a eu pour effet de réduire la pauvreté et linégalité dans des pays comme lÉthiopie, qui dispose de lun des plus vastes programmes de transferts sociaux du continent africain.
De la même manière, sagissant de la réforme du secteur financier, imaginons que lÉthiopie accroisse le crédit en faveur du secteur privé afin de promouvoir lindustrie manufacturière, et de stimuler la croissance et lemploi. Mises en uvre en parallèle, louverture des services financiers à la population rurale et lamélioration de la mobilité de la main duvre grâce à des transports plus pratiques entre les campagnes et les villes, des logements urbains accessibles et des formations permettraient de réduire linégalité entre les secteurs. Les travailleurs ruraux seraient alors capables de trouver des emplois mieux rémunérés dans des secteurs plus modernes et plus compétitifs, tels que lindustrie manufacturière et les services.
Les gouvernements peuvent également orienter les investissements dans le but daméliorer la productivité de secteurs défavorisés, lissant ainsi limpact dautres réformes. Au Myanmar, par exemple, où le secteur agricole concentre la moitié de la main duvre, des investissements dans lélectrification, lirrigation, et la recherche et le développement de variétés de semences plus performantes pourraient améliorer radicalement la productivité agricole.
Les gouvernements vont, cest certain, rencontrer des écueils dans la construction de consensus autour de politiques audacieuses destinées à stimuler la croissance. Le FMI continuera de travailler avec eux et de plaider en faveur de réformes dont les fruits pourront être récoltés par tous.
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Christine Lagarde est Directrice générale du Fonds monétaire international. La Française a été nommée en juillet 2011. Ministre des finances et de léconomie depuis juin 2007, elle était entrée au gouvernement français deux ans plus tôt en tant que ministre du commerce extérieur.
Christine Lagarde a également effectué une longue et remarquable carrière davocate spécialiste en droit de la concurrence et en droit du travail en tant quassociée au sein du cabinet international Baker & McKenzie. En octobre 1999, elle a été élue à la présidence du Comité exécutif. Elle est restée la tête du cabinet jusquà juin 2005, lorsquelle sest vue confier son premier portefeuille ministériel en France. Elle est diplômée de lInstitut détudes politiques (IEP) dAix-en-Provence et de luniversité Paris-X, où elle a enseigné avant de rejoindre Baker & McKenzie en 1981.

