Dans le même temps, en raison du faible niveau d’investissement observé ces dernières années, certains producteurs de pétrole et de gaz ne sont pas en mesure d’augmenter rapidement leur production pour satisfaire la demande actuelle, même avec la perspective d’engranger des bénéfices records. Nous risquons d’avoir le pire des deux mondes, en nous montrant incapables de pourvoir aux besoins en énergie actuels tout en étant piteusement éloignés de ce qu’il faudrait faire pour atteindre les objectifs internationaux en matière climatique.
Publié plus tôt dans l’année, le rapport de 2022 sur les investissements mondiaux dans l’énergie indique certaines tendances encourageantes, mais pointe aussi quantité d’aspects préoccupants.
La bonne nouvelle réside dans la hausse, longtemps attendue, des investissements en faveur de la transition vers des énergies propres. Dans les cinq ans qui ont suivi l’accord de Paris de 2015, ces investissements n’avaient progressé que de 2 % par an. Depuis 2020, en revanche, ils ont augmenté de 12 % par an, tirés par la hausse des dépenses pour les énergies solaire et éolienne, 2021 ayant été une année record pour l’énergie éolienne en mer en particulier.
Certains autres secteurs se montrent très dynamiques (hydrogène à faibles émissions de carbone ; nouvelles technologies de fabrication des batteries ; et captage, utilisation et stockage du carbone (CUSC), même si cette croissance impressionnante part de loin. Par exemple, en 2021, environ 130 projets de captage de carbone à l’échelle industrielle ont été annoncés dans 20 pays et 6 projets CUSC ont été approuvés, et les investissements correspondants validés. Par ailleurs, la guerre de la Russie contre l’Ukraine a favorisé les politiques de soutien à l’hydrogène bas carbone, surtout en Europe. Et l’investissement dans les batteries de stockage de l’énergie atteint de nouveaux sommets et devrait doubler en 2022.
Mais ces investissements sont concentrés dans les pays avancés et en Chine : de nombreux pays émergents et pays en développement, notamment en Afrique, n’arrivent pas à attirer les investissements en faveur des énergies propres et les financements dont ils ont besoin, ce qui creuse un fossé qui était déjà préoccupant. En dehors de la Chine, les pays émergents ou en développement ne consacrent pas plus aux énergies propres qu’en 2015 : leurs dépenses dans ce domaine n’ont pas augmenté depuis la signature de l’accord de Paris. La baisse du coût des technologies propres signifie que l’on fait plus avec les fonds disponibles, mais le montant total, soit environ 150 milliards de dollars par an, est loin d’être suffisant pour couvrir durablement la demande croissante d’énergie dans les pays en développement.
Dans ces pays, les financements publics pour les projets d’énergie durable étaient déjà en pénurie et le sont encore plus depuis la pandémie de COVID-19. Les cadres macroéconomiques sont souvent peu solides, les perspectives économiques sont incertaines et les coûts d’emprunt en hausse. Depuis le choc de la pandémie, le nombre d’Africains sans accès à l’électricité a augmenté, réduisant à néant des années de progrès dans ce domaine crucial.
Pas de pénurie de capitaux
C’est là que les organisations financières et les institutions de développement internationales ont un rôle essentiel à jouer. Elles peuvent travailler avec les pouvoirs publics locaux pour améliorer les conditions d’investissement, et leurs financements peuvent aider à éliminer les risques liés à la participation du secteur privé.
Il n’y a pas de pénurie mondiale de capitaux. Le montant des financements durables disponibles est grimpé en flèche ces dernières années, favorisant considérablement les projets solaires et éoliens en particulier. Mais il en faut encore bien plus pour les pays émergents et en développement. Ainsi, les émissions de dette durable ont atteint un niveau record en 2021, à 1 600 milliards de dollars, mais elles provenaient à plus de 80 % de pays avancés.
La finance durable et, plus largement, les investissements environnementaux, sociaux et dans la gouvernance (ESG) auraient beaucoup à gagner d’une plus grande clarté des normes, des définitions et des obligations de communication, et des progrès ont été réalisés sur ce plan. L’Union européenne, par exemple, a introduit des obligations de gestion et de déclaration des risques pour les participants aux marchés financiers en lien avec les risques climatiques et les pratiques de durabilité. Des orientations et des possibilités plus claires de financer des plans de transition crédibles dans des secteurs à forte intensité de carbone permettraient d’éviter que les prescriptions ESG n’empêchent de financer des secteurs de l’énergie essentiels, mais émettant du carbone. Enfin, l’ensemble de l’écosystème ESG doit dialoguer davantage avec les pays émergents ou en développement et prendre en compte leurs besoins et spécificités. Les institutions comme le FMI ont un rôle essentiel à jouer.
Dans la feuille de route de référence définie par l’AIE pour parvenir à zéro émission nette d’ici 2050, nous indiquons qu’une augmentation massive des investissements dans les technologies énergétiques propres et l’efficacité énergétique pourrait réduire la demande mondiale de combustibles fossiles au point qu’il ne soit plus nécessaire d’investir dans de nouveaux gisements gaziers ou pétroliers. Dans le même temps, il est impératif de continuer à financer les actifs existants (notamment les investissements destinés à réduire les émissions en amont). De surcroît, la guerre menée en Ukraine par la Russie a considérablement perturbé le système énergétique mondial. Dans l’immédiat, il faut évidemment remédier aux pertes de combustibles fossiles russes par des produits venant d’autres pays, même si le monde s’efforce de réduire ses émissions à zéro d’ici 2050.
Concilier ces deux impératifs exige des investissements judicieux, et l’AIE vient en aide aux décideurs de la planète en leur fournissant des données, des analyses et des conseils. L’essentiel est de ne pas dépenser dans des infrastructures qui émettraient massivement encore pendant des années ou seraient vouées à devenir rapidement inexploitables. Les options envisageables consistent notamment à développer la production des gisements existants et à mieux exploiter le gaz naturel actuellement brûlé à la torche ou rejeté dans l’atmosphère. Certaines infrastructures pourraient être nécessaires, en particulier des terminaux pour l’importation de gaz naturel liquéfié en Europe, afin de diversifier l’offre hors Russie. Mais moyennant une planification et des investissements avisés, ces terminaux pourraient faciliter les futures importations d’hydrogène à faibles émissions ou d’ammoniac. Dans les pays ouverts à cette technologie, l’énergie nucléaire a un rôle à jouer, surtout les nouveaux petits réacteurs modulaires prometteurs en train d’être mis au point.
Un tournant historique
La situation actuelle est une occasion unique pour le secteur pétrogazier de montrer qu’il prend au sérieux la transition vers les énergies propres. Grâce, à la flambée des prix de cette année, les entreprises du secteur vont engranger une manne sans précédent de 2 000 milliards de dollars ; leur revenu total atteindra ainsi le niveau record de 4 000 milliards de dollars en 2022. Pourtant, les dépenses que le secteur consacre aux transitions énergétiques restent modestes : en moyenne, les dépenses en faveur des énergies propres représentent environ 5 % des dépenses totales d’équipement des compagnies pétrolières et gazières. Certes, ce chiffre était de 1 % en 2019, mais l’effort reste largement insuffisant. Les bénéfices exceptionnels d’aujourd’hui offrent aux pays producteurs de pétrole et de gaz une occasion absolument inespérée de diversifier leurs économies et de se préparer à la baisse de la demande mondiale de combustibles fossiles, et aux principales entreprises du secteur de devenir des acteurs de premier plan sur le marché que représentent certaines des sources d’énergies propres dont le monde dépendra dans les décennies à venir.
N’oublions pas que la sécurité énergétique n’est pas qu’une question d’augmentation de l’offre d’électricité et de combustibles. Il s’agit aussi d’utiliser l’énergie de manière rationnelle, d’autant que nous disposons aujourd’hui d’une palette de technologies qui peuvent nous y aider. Le Plan de l’AIE en 10 points pour réduire la dépendance de l’Union européenne à l’égard du gaz naturel russe, publié en mars, soit une semaine après l’invasion russe, prévoit de remplacer le gaz russe par étapes, mais appelle aussi à un effort substantiel de rénovation du parc immobilier pour réduire la demande. Une isolation et des matériaux plus performants, des technologies plus récentes et des appareils plus efficaces permettent de diminuer considérablement l’énergie nécessaire pour chauffer, climatiser et éclairer nos logements et nos lieux de travail. Grâce à des réseaux électriques intelligents, nos besoins en électricité, mieux gérés, diminueront. Les consommateurs peuvent, par des gestes simples et immédiats (régler les thermostats pour éviter de trop chauffer ou rafraîchir les pièces), contribuer tous ensemble à la réalisation d’économies massives.
La crise énergétique mondiale est porteuse d’immenses défis, surtout pour les prochains hivers. Mais après l’hiver vient le printemps, et des décisions d’investissement judicieuses peuvent faire de cette crise une étape charnière vers un avenir énergétique plus propre et plus sûr. Nous observons déjà des avancées encourageantes comme la loi sur la réduction de l’inflation aux États-Unis, le plan REPowerEU de l’Union européenne, le Plan de transformation verte du Japon et l’essor des énergies renouvelables, notamment en Chine et en Inde. Une nouvelle économie mondiale de l’énergie est en train de naître ; les gouvernements et les entreprises qui investiront tôt et intelligemment en récolteront les fruits.