Rythme de la transition
Si la sécurité énergétique est le premier défi, le second est le calendrier. À quel rythme est-il souhaitable et possible d’avancer ? De nombreuses pressions sont exercées pour que la date butoir applicable à une bonne partie des réductions d’émissions soit avancée à 2030 au lieu de 2050. Mais il semble parfois que l’ampleur de la tâche entreprise soit sous-estimée.
Dans The New Map, que j’ai publié en 2021, je m’étais intéressé aux transitions énergétiques précédentes et il est clair que la transition actuelle est absolument différente. Toutes celles qui l’ont précédée s’expliquaient pour l’essentiel par des avantages économiques et technologiques, et non par une volonté politique, qui est le principal moteur de la transition en cours. Chacune des transitions passées s’est échelonnée sur une période d’un siècle au moins, et aucune n’était de même nature que celle qui est envisagée actuellement. L’objectif de cette dernière n’est pas uniquement d’introduire de nouvelles sources d’énergie, mais de repenser entièrement le socle énergétique d’une économie mondiale qui pèse aujourd’hui 100 000 milliards de dollars et d’y parvenir en juste un peu plus d’un quart de siècle. Le chantier est extrêmement ambitieux, et rien n’a jamais été tenté à une telle échelle auparavant.
D’aucuns ont prévenu que l’échelle et la portée mêmes de la transition amorcée justifiaient d’en analyser les conséquences économiques de manière approfondie. D’après l’économiste Jean Pisani-Ferry, cofondateur de Bruegel — l’éminent cercle de réflexion économique européen —, une accélération excessive du calendrier de réalisation des objectifs de réduction des émissions nettes de carbone pourrait entraîner des bouleversements économiques bien plus importants qu’on ne l’imagine généralement, créant un « choc d’offre négatif, très comparable aux chocs des années 70 ». Clairvoyant, Pisani-Ferry prédisait en 2021, juste avant le début de la crise énergétique actuelle, que la transition « ne serait certainement pas anodine et que les dirigeants devraient s’attendre à être placés devant des choix difficiles ». En 2022, il a ajouté : « l’action climatique est devenue un enjeu macroéconomique majeur, mais les fondements macroéconomiques de cette action sont loin d’être aussi rigoureux et précis qu’il faut l’être aujourd’hui pour offrir des bases solides au débat public et guider de manière appropriée l’action des dirigeants. Pour des raisons compréhensibles, le militantisme a trop souvent pris le pas sur l’analyse. Mais, à ce stade du débat, la complaisance devient contre-productive. Le dialogue politique doit désormais s’appuyer sur des évaluations méthodiques par les pairs des coûts et avantages potentiels des différents scénarios d’action. »
Fracture Nord–Sud
Le troisième défi réside dans l’apparition d’une nouvelle fracture Nord–Sud, une divergence de vues croissante entre pays avancés et pays en développement sur la façon dont la transition devrait se dérouler. La fracture initiale, celle des années 70, était un affrontement entre ces deux groupes au sujet de la répartition des richesses et, en particulier, le prix des produits de base et des matières premières. Cette division s’est estompée avec la mondialisation et le progrès technologique, comme en témoigne l’évolution de la nomenclature des pays « émergents ».
La nouvelle fracture reflète des désaccords sur les politiques relatives au climat et à la transition, sur leurs incidences sur le développement et sur les questions de savoir qui est responsable des émissions cumulées et des nouvelles émissions, et qui paie. Les chocs mondiaux sur les produits de base provoqués par la guerre en Ukraine et les hausses de taux d’intérêt, et les dévaluations monétaires qui les ont suivis n’ont fait qu’accentuer les pressions sur les pays en développement.
Pour ces pays-là, ce qui apparaît comme une insistance singulière à réduire les émissions doit être mis en balance avec d’autres priorités urgentes comme la santé, la pauvreté et la croissance économique. Des milliards de personnes brûlent toujours du bois et des déchets pour cuisiner, ce qui pollue l’air intérieur et nuit à leur santé. Bien des pays considèrent que l’utilisation accrue d’hydrocarbures est synonyme d’élévation des niveaux de vie. Comme l’a déclaré l’ancien ministre indien du Pétrole, Dharmendra Pradhan, les chemins qui mènent à la transition énergétique sont multiples. L’Inde, tout en s’engageant résolument en faveur des énergies renouvelables, consacre aussi 60 milliards de dollars à la construction d’un réseau de distribution de gaz naturel. Les pays en développement cherchent à lancer et développer l’utilisation de gaz naturel pour réduire la pollution intérieure, promouvoir le développement économique et la création d’emplois et, dans bien des cas, supprimer les émissions et la pollution associées à la combustion de charbon et de biomasse.
Les pays aux économies avancées ont peut-être tendance à faire fi de cette fracture, mais la réalité est apparue de manière brutale en septembre 2022, quand le Parlement européen, dans un accès d’ingérence inhabituel, a voté pour condamner un projet d’oléoduc entre l’Ouganda et l’océan Indien traversant la Tanzanie, jugeant qu’il aurait des effets délétères sur le climat, l’environnement et les « droits humains ». Le siège du Parlement européen est en France et en Belgique, deux pays où le revenu par habitant est environ 20 fois supérieur au revenu ougandais. Sans surprise, cette condamnation a déclenché la colère de l’Ouganda, où l’oléoduc est jugé crucial pour le développement économique. Pour le vice-président du parlement ougandais, la résolution européenne « représente le plus haut degré de néo-colonialisme et d’impérialisme contre la souveraineté de l’Ouganda et de la Tanzanie ». La ministre de l’Énergie a ajouté : « L’Afrique était verte, mais les gens abattent les arbres, car ils sont pauvres. » Le syndicat national des étudiants ougandais est descendu dans la rue pour manifester contre le Parlement européen, et l’un des chefs du mouvement a contesté toute supériorité morale aux Européens. Quels que soient les enjeux ici ou là, il est difficile de nier le fossé entre les deux visions.
La fracture est particulièrement évidente en matière de financements. Les banques et les institutions financières multilatérales occidentales ont coupé les financements destinés aux oléoducs et gazoducs, ainsi qu’aux ports et autres infrastructures liées au développement des hydrocarbures. Pour le ministre de l’Énergie d’un pays africain, refuser ainsi l’accès à des financements revient à « enlever l’échelle et nous demander de sauter ou de voler ». Il devient de plus en plus urgent de trouver un équilibre entre le point de vue du monde en développement, où vit 80 % de la population mondiale, et celui de l’Europe occidentale et de l’Amérique du Nord.