Cette évolution vers le télétravail et le travail hybride fait planer le spectre de bureaux définitivement vides et d’un cercle vicieux pour les villes : la diminution du nombre de travailleurs réduit la demande de services locaux, entraînant chômage et baisse des dépenses dans les services publics, ce qui provoque l’exode d’autres travailleurs. Assurément, des villes sont en danger, surtout si elles laissent la délinquance dégrader la qualité de vie de leurs citoyens. La pandémie a donné lieu à un sentiment de liberté géographique que l’on n’avait pas connu depuis longtemps.
Des avantages dynamiques
Cependant, au moins quatre raisons permettent de penser que les villes dans leur ensemble — dans les pays riches comme dans les pays pauvres — vont survivre et même prospérer. Premièrement, l’hypothèse selon laquelle la technologie rendra obsolètes les contacts directs de personne à personne a fait son temps, et a été réfutée à maintes reprises. L’écrivain et futurologue américain Alvin Toffler envisageait en 1980 des tours de bureaux vides, mais, pendant la majeure partie des 40 dernières années, le problème a été le manque de bureaux, et non leur surabondance. L’évolution technologique ne fait pas que permettre la communication à distance ; elle augmente radicalement le rendement de l’apprentissage, que favorise le contact direct avec d’autres personnes.
On constate les avantages dynamiques du rapprochement des personnes dans les données sur la productivité. Certes, Nicholas Bloom (2015) et ses coauteurs ont montré que les employés d’un centre d’appel chinois qui avaient été choisis aléatoirement parmi des volontaires pour le télétravail avaient effectivement vu leur productivité, mesurée en nombre d’appels par heure, s’améliorer. Mais les travaux plus récents de Natalia Emanuel et d’Emma Harrington (2020) portant sur les employés de centre d’appels aux États-Unis ne constatent aucun effet substantiel du télétravail sur la productivité. En revanche, les deux études révèlent que les chances de promotion des employés chutent de plus de 50 % lorsque ceux-ci travaillent à domicile. Seuls chez eux, comment les salariés des centres d’appels peuvent-ils glaner des conseils pour être plus efficaces, ou montrer à leur supérieur qu’ils sont capables de gérer des situations plus complexes ?
Dans la même veine, José Morales-Arilla et Carlos Daboin Contreras (2021) ont décrit le déclin des nouvelles embauches pour des postes en télétravail pendant la pandémie de COVID-19. Même si Microsoft a conclu que ses programmeurs étaient tout aussi productifs lorsqu’ils travaillaient à distance, la société spécialisée dans l’analyse du marché du travail Burning Glass a constaté en 2020 une diminution de plus de 40 % des offres d’emploi pour des programmeurs. Cette baisse n’est pas surprenante si l’on considère que, pour un employeur, les nouveaux embauchés ne peuvent intégrer la culture de l’entreprise sans interagir avec des collègues déjà en place. Une des plus récentes études sur le sujet est celle menée par des chercheurs pour Microsoft et qui constate que « le télétravail à l’échelle de l’entreprise a rendu le réseau de collaboration des employés plus statique et cloisonné », avec « une diminution de la communication synchrone et une augmentation de la communication asynchrone », le tout « rendant peut-être plus difficiles l’acquisition et le partage de nouvelles informations à travers le réseau ». Enfin, il est largement avéré que l’enseignement à distance a été désastreux pour les enfants.
Partage des coûts
Deuxièmement, les villes prospèrent en tant que lieux de consommation et de production. L’agglomération urbaine offre de meilleurs restaurants aussi bien que de meilleurs comptables. Les villes permettent aux individus de partager les coûts fixes des musées ou des salles de concert. Entre les années 70 et la première décennie 2000, les prix ont augmenté beaucoup plus vite que les salaires dans les villes, ce qui n’a pas empêché que l’on veuille de plus en plus y vivre pour les commodités qu’elles offrent. Si certains, surtout parmi les plus âgés, ont décidé de ne jamais retourner au bureau, beaucoup de jeunes ont montré une vive envie de retrouver des interactions sociales physiques ; un travail peut être une source de plaisir aussi bien que de revenu.
Troisièmement, les prix s’ajusteront pour que les bureaux ne restent pas vides de façon permanente, du moins dans les villes où existe une demande raisonnable de bureaux. Avant la pandémie, le marché de l’immobilier commercial était très tendu dans des villes comme New York, San Francisco et Londres, et beaucoup d’entreprises petites, jeunes ou peu rentables en étaient évincées. Les propriétaires de bureaux inoccupés baisseront les loyers et finiront par trouver des entreprises désireuses d’occuper ces locaux. Naturellement, sur certains marchés de bas de gamme, qui étaient à la limite de la survie avant la COVID-19, la demande peut chuter au point que les propriétaires préfèrent se défaire de leurs immeubles, plutôt que de les louer à des prix dérisoires ; ces locaux seront peut-être transformés en logements ou, pire, laissés vides.
Quatrièmement, une grande partie du monde reste pauvre et, pour les plus démunis, l’attrait économique de l’urbanisation l’emporte aisément sur la crainte des coûts en matière de santé. Les données de mobilité de Google montrent que les déplacements vers le lieu de travail sont nettement plus nombreux aujourd’hui qu’avant la pandémie dans des villes comme São Paulo au Brésil et Lagos au Nigéria. En outre, les travailleurs qualifiés des villes pauvres seront gagnants, car la visioconférence leur permet de se connecter plus facilement au monde riche. La baisse des voyages d’affaires pourrait toutefois se traduire par une réduction des investissements directs étrangers dans les villes du monde en développement. Avant la pandémie, les liaisons aériennes entre les villes étaient d’importants indicateurs prédictifs des liens financiers (Campante et Yanagizawa-Drott, 2018).
Des gagnantes et des perdantes
Même si les villes dans leur ensemble restent robustes, certaines agglomérations, prises individuellement, peuvent encore souffrir. À certains égards, les schémas de réussite des villes depuis 2019 ressemblent à l’Amérique sous stéroïdes de l’après-guerre. Pour des villes de la Sunbelt comme Austin (Texas) et Phoenix (Arizona), la réussite, mesurée par la croissance des prix des logements, de l’emploi ou de la construction de logements, est remarquable. Cela dit, le marché du logement dans ces régions est peut-être allé trop loin et pourrait bien subir une correction dans un avenir proche.
Dans le même temps, les villes de la Rustbelt ont particulièrement souffert. Pour les entreprises de villes comme Chicago et Detroit, la téléconférence peut être plus importante en tant qu’outil de communication avec les fournisseurs et les clients qu’en tant que moyen de faciliter le télétravail. Les entreprises qui s’installaient autrefois dans le Loop à Chicago parce que cela leur permettait de se rapprocher d’un vivier de comptables et d’avocats peuvent maintenant trouver qu’il est tout aussi facile d’être à Miami et d’utiliser le secteur des services de cette ville. Les réunions les plus importantes devront peut-être encore se dérouler en présentiel, mais les interactions plus courantes peuvent certainement se faire en ligne. Les jeunes pousses avides, lasses des prix de la Silicon Valley, sont bien plus susceptibles de s’installer à Austin que de renoncer complètement à leurs bureaux et de faire travailler leurs salariés à la maison. Cette logique suggère que la compétition pour les talents mondiaux s’est intensifiée, ce qui profitera aux régions dotées d’équipements particulièrement attrayants pour les travailleurs qualifiés.
Dans les pays en développement, même si les citadins ont repris le travail, l’économie reste, dans bien des cas, atone. Contrairement aux États-Unis et à d’autres pays avancés, ces pays n’ont pas pu se permettre d’injecter des milliards de dollars dans la relance de leur économie pour amortir l’impact du marasme provoqué par la COVID-19. Dans les pays pauvres, étant donné qu’il est plus difficile d’emprunter, les ressources internes comptent davantage. Selon les données de la Banque mondiale, le PIB de l’Afrique a chuté de 2 % en 2020 ; mais ce chiffre pourrait sous-estimer le véritable préjudice économique subi par de nombreuses populations. Plus inquiétant encore, les taux de vaccination dans les régions les plus défavorisées de la planète restent bas.
Ces faibles taux de vaccination sont en soi problématiques, car ils signifient que la COVID-19 va encore tuer beaucoup de monde dans les pays pauvres. En outre, le risque existe que de nouveaux variants de la maladie apparaissent dans ces pays et se propagent au reste du monde. Au cours des six dernières décennies, la plupart des « débordements » — propagation d’un virus pathogène au-delà des frontières du pays où il est apparu — se sont produits dans quelques-unes des régions les plus défavorisées de la planète.
Dans les régions touchées par la pauvreté, les gens ont souvent plus de contacts avec les animaux sauvages porteurs de maladies, les vecteurs tels que les moustiques survivent plus longtemps et l’assainissement est plus limité. Par conséquent, le monde semble se livrer à une expérience scientifique mortelle dans laquelle il attend de voir quel nouveau fléau surgira des régions mal surveillées disposant de peu de ressources et se propagera à l’échelle mondiale.
Que peut-on faire pour réduire le risque d’une nouvelle pandémie ? Le FMI propose un modèle dans lequel les pays riches peuvent aider les pays pauvres en contrepartie de réformes des politiques. Ce modèle pourrait être facilement adapté pour prévenir les futures pandémies. La voie naturelle à suivre serait que le monde riche engage un échange massif avec le monde pauvre en matière de santé. En contrepartie d’une aide importante aux infrastructures de santé publique, les pays bénéficiaires accepteraient de prendre des mesures visant à tenir les êtres humains éloignés des animaux porteurs de maladies, à mieux surveiller les nouvelles maladies, et à permettre d’y réagir rapidement et de les contenir.
Heureusement, le monde et ses villes semblent avoir survécu à la COVID-19 sans grand dommage. Nous ne serons peut-être pas aussi chanceux la prochaine fois. Le résultat de l’imprévoyance en 2020 a été des millions de morts et d’énormes perturbations économiques. La communauté internationale doit tenir compte de cet avertissement et investir dans l’hygiène de toute la planète, sous peine d’être frappée par une pandémie encore plus grave.