Mais, sous la surface, les tensions s’accumulaient et ont fini par déclencher une réaction d’hostilité à la mondialisation. Ce mouvement de démondialisation nous semble s’articuler autour de trois phases : la première a débuté vers 2015, quand les craintes suscitées par la mondialisation et la concurrence des pays à bas salaires ont entraîné le Brexit, des droits de douane aux États-Unis, des mesures de rétorsion chinoises et un retour des extrémismes en Europe.
Rejet mondial
Même si le niveau de vie moyen avait progressé dans le monde à la fin des années 2010, bon nombre de travailleurs de pays avancés se sentaient laissés pour compte et moins bien lotis que leurs parents. De nombreux travaux d’économistes attestent de ces effets de distribution qui avaient clairement une composante géographique : les populations les plus exposées à la concurrence des importations en provenance de pays à bas salaires en raison de modèles d’aménagement industriel préexistants s’en sortaient moins bien que les populations protégées des importations.
Cette situation a eu, à son tour, d’importantes répercussions politiques aux États-Unis et au Royaume-Uni. Simultanément, la mondialisation a eu aussi ses grands gagnants : les multinationales « superstar » qui ont tiré parti de l’hyperspécialisation des chaînes de valeur mondiales (diminution des coûts et augmentation des profits), ainsi qu’une catégorie de personnes extrêmement bien rémunérées qui ont récolté les fruits liés à l’expansion des marchés et aux nouveaux débouchés économiques. Si certains se sentaient abandonnés, d’autres faisaient donc la course en tête.
Il a fallu du temps aux économistes du courant dominant pour admettre ces effets. À bien des égards, ils n’avaient pourtant rien de nouveau et reflétaient la tension habituelle entre le bien-être global et les conflits de redistribution créés par le commerce. Mais la rapidité et l’intensité de ces changements ont donné un nouveau relief à cette tension. De même, il n’y avait fondamentalement rien de nouveau dans les recommandations des économistes qui, pour la plupart, rejetaient la solution protectionniste et approuvaient une certaine forme de redistribution entre gagnants et perdants.
Dans le même temps, les gouvernements occidentaux s’inquiétaient de plus en plus du caractère « déloyal » de la concurrence chinoise, dans la mesure où la Chine recourait aux subventions et imposait des restrictions aux entreprises qui cherchaient à pénétrer sur son marché. Des voix se sont alors élevées pour réclamer des mesures plus agressives à l’encontre de la Chine, d’autant qu’elle ne faisait plus partie des pays pauvres en développement.
Bien sûr, le commerce mondial avait déjà eu ses détracteurs, notamment parmi les manifestants de Seattle, en 1999, mais ces mouvements n’avaient pas eu d’influence sur les politiques. Il n’y avait pas non plus vraiment de raisons de penser que les réactions hostiles à la mondialisation observées entre 2015 et 2018 auraient des conséquences définitives sur l’avenir de la mondialisation. Après tout, le monde était trop interconnecté pour qu’un retour en arrière soit possible.
Pressions pandémiques
La deuxième phase du mouvement de démondialisation a commencé avec des appels à la résilience au début de la pandémie en 2020. Mais qu’entend-on par résilience ? Il n’existe pas de référence claire. La définition et la mesure de la résilience dépendent de la nature du choc. La COVID-19, par exemple, a été à la fois un choc infligé à l’offre, puisque les principaux fournisseurs internationaux ont été confrontés à des confinements à des moments différents, ce qui a ralenti les livraisons, et un choc sur la demande, puisque la demande de produits médicaux et de biens durables (voitures, maisons secondaires, etc.) a augmenté rapidement.
Pendant la COVID-19, d’aucuns ont parlé de crise pour décrire les retards dans les livraisons à court terme et les pénuries dues à la désorganisation du commerce international. Mais le terme était très excessif et, de fait, les marchés se sont révélés extrêmement résilients (Goldberg et Reed, 2023a). Les États-Unis, par exemple, importent des produits et des matériels médicaux en provenance de divers pays. À l’exception des masques de protection. Mais, en 2020, les expéditions de masques chinois sont arrivées en quelques mois, ce qui signifie que les pénuries ont été complètement résorbées.
Ces exemples montrent que le commerce international a augmenté la résilience. Dans le même ordre d’idées, les États-Unis ont en réalité préservé les liens commerciaux : les échanges entre les importateurs et les partenaires étrangers ont été plus réguliers, et de nouveaux fournisseurs ont été recherchés, même si le commerce a globalement chuté en volume. D’autres études, s’appuyant sur des simulations quantitatives, montrent que le commerce international favorise la diversification des économies, qui deviennent ainsi plus résilientes (Caselli et al., 2020 ; Bonadio et al., 2021). L’hypothèse est que les chocs sur l’offre sont moins corrélés d’un pays à l’autre qu’au sein d’un même pays et que l’accès à de multiples fournisseurs permet à chaque pays de riposter plus facilement aux chocs qu’il subit.
Globalement, les adversaires du commerce international soulignent la fragilité des chaînes d’approvisionnement, un argument démenti par les faits et utilisé pour attiser le sentiment protectionniste né pendant la première phase, mais dont les effets initiaux se sont révélés éphémères. Les échanges commerciaux ont augmenté rapidement en 2021, quand un virage a été pris dans la gestion de la pandémie.
Tensions géopolitiques
La troisième phase a débuté avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022. Pour le public, ce conflit a mis en lumière de nouveaux risques inhérents à la spécialisation internationale. Quand la Russie a coupé l’approvisionnement en gaz des Européens et que les prix de l’énergie ont flambé, les inconvénients de la dépendance à un seul pays pour les importations d’un intrant essentiel sont apparus clairement. Les inquiétudes n’avaient pas trait qu’à la Russie. Par extrapolation, les pays ont commencé à se demander ce qu’il adviendrait s’ils devaient se passer de la Chine du jour au lendemain. Les dirigeants en ont conclu, si ce n’était déjà fait, qu’il valait mieux s’en passer tout de suite, comme ils l’entendaient.
À peu près au même moment, une nouvelle idée s’est largement répandue, à savoir que la prospérité dans le monde était un jeu à somme nulle. Les États-Unis ont interdit d’exporter en Chine les puces logiques et les puces mémoire évoluées ainsi que les machines servant à les fabriquer. Les semi-conducteurs ont bien sûr des applications militaires, et ces interdictions d’exportation pourraient retarder l’armée chinoise. Mais ces technologies ont des applications civiles bien plus nombreuses, de sorte que les interdictions freinent aussi le développement technologique civil. Nous sommes passés d’un monde où le commerce, la concurrence et l’innovation étaient encouragés dans tous les pays à un monde où le pays le plus avancé ne cherche plus seulement à concurrencer mais à exclure.