Deux mondes à part
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- Authors: Alan Blinder
- Published: March 3, 2026
Aperçu
- Thèse centrale : il existe un fossé profond entre la logique économique et la logique politique qui rend souvent incompatibles de « bonnes » mesures économiques et des manœuvres politiques efficaces.
- Conséquence : cette incompatibilité crée des frustrations chez les économistes et entrave l’amélioration de l’action publique.
- Constat initial : contrairement à une idée reçue, les économistes n’exercent pas une influence aussi déterminante que l’on croit sur la conduite de l’action publique.
Logique politique (exemple arithmétique)
- Exemple présenté :
- Un allégement fiscal qui ferait gagner un million de dollars à 10 personnes chacune, mais coûterait un dollar à 20 millions d’autres personnes.
- Analyse économique : mesure globalement défavorable.
- Analyse politique : les 10 bénéficiaires remarquent et remercient, les 20 millions ne remarquent pas ; politiciens peuvent trouver l’opération politiquement rentable.
- Conclusion : la logique politique privilégie gains visibles ou concentrés sur une minorité plutôt que pertes diffuses, expliquant pourquoi des décisions jugées mauvaises par les économistes sont adoptées.
Suggestion à l’intention du monde politique
- Problème d’horizon temporel :
- Les responsables politiques se concentrent sur la prochaine élection ; leurs conseillers voient parfois seulement jusqu’au prochain sondage ou au prochain tweet.
- Fenêtre d’action : le mandat présidentiel de quatre ans peut permettre aux effets de politiques économiques de se matérialiser si ces politiques sont adoptées en première ou deuxième année du mandat.
- Contraintes temporelles concrètes :
- Après dix-huit mois, attention portée aux élections parlementaires de mi‑mandat.
- La phase réellement consacrée à l’action publique d’un nouveau mandat présidentiel dure rarement plus de 12 à 18 mois.
- Opportunité : l’alignement temporaire des temporalités économique et politique durant les 12 à 18 mois initiaux offre une fenêtre pour exercer une politique économique sensée et politiquement viable.
Deux recommandations pour les économistes
- Recommandation 1 — prendre en compte les coûts de transition :
- Problème : les économistes se focalisent souvent sur l’état d’équilibre ou l’état stationnaire et sous-estiment les coûts de transition.
- Exemple : accords commerciaux
- Théorie (David Ricardo) : état d’équilibre du libre‑échange supérieur au protectionnisme.
- Réalité : ajustements vers l’état d’équilibre peuvent être longs, douloureux, provoquer pertes d’emplois et baisses de revenus, et effets localement dévastateurs.
- Prescription : consacrer beaucoup plus de temps et de travail à analyser les coûts de transition, les atténuer, et étudier ce qui se produit avant l’arrivée à l’état d’équilibre.
- Recommandation 2 — accorder plus de poids à l’équité :
- Observation : en politique, le sentiment d’équité pèse souvent plus que l’efficacité.
- Conséquence : les débats législatifs (ex. fiscalité) sont dominés par l’enjeu de l’équité, non par la théorie de l’efficacité maximale (fiscalité optimale), ce qui conduit au désordre fiscal observé.
- Prescription : ne pas abandonner l’efficacité, mais tempérer son statut de principe unique par davantage de souci de faisabilité politique et d’équité.
Politique des petits pas (conseil pratique)
- Conseil aux économistes praticiens : privilégier une politique des petits pas lorsque le meilleur choix n’est pas politiquement accessible.
- Objectif : réduire l’inefficacité des trains complexes de mesures en optant pour des améliorations progressives et réalisables plutôt que pour des réformes radicales impossibles à mettre en œuvre.
ALAN S. BLINDER est professeur d’économie à l’Université de Princeton et ancien vice‑président de la Réserve fédérale. Le présent article s’inspire d’une conférence prononcée devant l’Académie américaine de sciences politiques et sociales.