(Aerial view of Tashkent in Uzbekistan / photo: iStock)

Centre commercial à Varsovie, en Pologne : les pays émergents ont réussi à ramener l'inflation à un niveau faible. (Photo : Caro/Bastian/Newscom)

Bulletin du FMI : Les conséquences mondiales de la baisse des cours du pétrole

le 14 juillet 2015

  • La chute des prix du pétrole s’explique davantage par l’offre que par la demande
  • Les prix resteront vraisemblablement bas
  • L’effet net sur la croissance est positif

Le faible niveau des prix du pétrole peut, certes, amputer fortement les recettes de certains pays exportateurs, mais il peut aussi permettre aux consommateurs de payer leur carburant moins cher, et donc d’avoir plus d’argent à dépenser. Aasim Husain, du FMI, explique que cette augmentation des dépenses de consommation est une bonne nouvelle pour la croissance mondiale.

Un puits d’hydrofracturation dans le Colorado. La baisse des prix du pétrole est surtout due aux schistes bitumineux et aux nouvelles technologies de forage, explique le FMI dans un rapport (Chris Rogers/Corbis)

Un puits d’hydrofracturation dans le Colorado. La baisse des prix du pétrole est surtout due aux schistes bitumineux et aux nouvelles technologies de forage, explique le FMI dans un rapport (Chris Rogers/Corbis)

PRIX DU BRUT

Une nouvelle étude des services du FMI suggère que l’augmentation de la consommation aura, à terme, un effet positif pour la croissance mondiale.

Dans un entretien accordé au Bulletin du FMI, Aasim Husain, co-auteur du rapport et Directeur adjoint du Département Moyen Orient et Asie centrale du FMI, nous parle de l’impact de la faiblesse des prix du pétrole sur l’économie mondiale.

Bulletin du FMI : La baisse des prix s’est-elle répercutée sur la population? Les ménages perçoivent-ils tout l’effet d’un pétrole moins cher, et quel en est l’impact sur l’économie?

M. Husain : La diminution des prix du pétrole profite incontestablement aux consommateurs, mais pas autant qu’on aurait pu le penser. En effet, entre juin et la fin de l’année dernière, les prix du brut ont diminué de moitié environ mais, en moyenne mondiale, seulement la moitié de cette baisse s’est répercutée sur les prix à la pompe, c’est-à-dire que les prix au détail n’ont baissé que d’un quart.

L’ampleur de la baisse des prix à la pompe est très variable selon les pays et les régions du monde. En effet, dans de nombreux pays, ces prix sont encadrés, voire dans beaucoup de cas, fixés. Autrement dit, ils ne bougent pas lorsque les cours mondiaux du pétrole changent. Par exemple, en moyenne en Europe, l’effet de transmission — c’est-à-dire la réactivité des prix de détail à l’évolution des cours internationaux du brut — a été d’environ 80 %. Sur le continent américain — Amérique du Nord et Amérique du Sud — ainsi qu’en Asie, il a été d’environ la moitié. Plus l’effet de transmission est fort, plus le consommateur en bénéficie.

Ce que le consommateur fera de cet avantage dépend de la perception qu’il en a, selon qu’il y voie une baisse permanente ou temporaire. S’il s’agit à ses yeux d’un épisode temporaire, il ne va probablement guère changer ses habitudes de consommation. Si, en revanche, il croit la baisse durable, il va pouvoir dépenser plus sur d’autres postes de consommation puisqu’il est, de fait, devenu plus riche.

Un autre facteur joue sur la réaction du consommateur : sa situation initiale, son niveau d’endettement. Ainsi, un consommateur déjà très endetté, avec un crédit à la consommation, un crédit immobilier, etc. qui voit son revenu augmenter de manière inattendue, peut en profiter pour rembourser une partie de ses dettes.

Bulletin du FMI : Quelles sont donc les causes de cette dégringolade des prix du pétrole depuis un an? Est-elle vraiment due à une augmentation subite de l’offre, ou a-t-on assisté à une évolution du marché côté consommation?

M. Husain : L’offre est plus responsable que la demande. En d’autres termes, la révolution induite par les schistes bitumineux, l’apparition de technologies plus performantes et la diffusion de ces technologies, qui permettent d’extraire du pétrole de manière plus économique, tout cela a beaucoup compté. Cela a fait baisser les coûts de production du pétrole; selon nos estimations, cette baisse explique plus de la moitié de la diminution des cours observée depuis un an.

La demande a également pesé, particulièrement au deuxième semestre 2014. Dans de nombreuses parties du monde, les indicateurs économiques ont fait bien pâle figure par rapport aux attentes, et cela a aussi joué sur les prix du pétrole.

Ces deux tendances ont des impacts très différents sur l’activité. Pour ce qui est des chocs qui agissent sur l’offre, par exemple la découverte de nouvelles technologies et de nouvelles sources de pétrole, comme les schistes bitumineux, l’effet est durable. Mais côté demande, la faiblesse observée en 2014 commence en partie à se dissiper, et avec le temps les choses vont certainement se rétablir

Bulletin du FMI : Si les prix du pétrole restent bas, comment les pays exportateurs pourront-ils compenser ce manque-à-gagner à long terme?

M. Husain : Les pays producteurs de pétrole devront s’adapter à cette nouvelle réalité. Heureusement, beaucoup d’entre eux ont profité des dix dernières années de boom pétrolier pour dégager une marge de manœuvre non négligeable. Ils ont donc les moyens de prendre le temps de s’adapter, et ils n’auront pas le choix.

Que peuvent-ils faire? D’abord, une grande partie de leurs recettes provient du pétrole et des secteurs liés au pétrole. Ils seraient bien avisés de diversifier leurs sources de revenu. Beaucoup de ces pays envisagent ou devront envisager de recourir à des formes d’impôt sur les sociétés ou de taxe sur la valeur ajoutée lorsque, comme c’est souvent le cas, ces impôts n’existent pas encore ou sont faiblement présents.

Autre piste envisageable, les dépenses budgétaires. Beaucoup de ces États dépensent énormément, par exemple en infrastructures; des économies seraient possibles dans ce domaine, surtout dans la mesure où certains projets d’infrastructure arrivent à leur terme. Mais il existe une autre source possible d’économies très intéressante : les subventions à l’énergie ou la fixation des prix de l’énergie. De nombreux pays du monde — pas seulement des pays producteurs de pétrole — subventionnent l’énergie. Si on y réfléchit, les pays non producteurs de pétrole subventionnent directement l’énergie, puisqu’ils vendent aux consommateurs des produits pétroliers à des prix inférieurs à ce qu’il leur en coûte de les importer ou de les produire. Cette différence est supportée par l’État sur son budget. De nombreux pays producteurs de pétrole, quant à eux, sans vendre les produits pétroliers à perte, les vendent à des prix inférieurs à ce qu’ils obtiendraient en les vendant sur les marchés internationaux. Dans de nombreux pays, il s’agit d’un coût d’opportunité non négligeable, dont les bienfaits profitent surtout aux riches puisqu’ils consomment davantage de produits pétroliers que les pauvres.

Bulletin du FMI : Les auteurs de l’étude concluent-ils donc que le pétrole moins cher est une bonne nouvelle pour l’économie mondiale au bout du compte ?

M. Husain : On a toutes les raisons de penser qu’un faible prix du pétrole doit avoir un effet favorable sur les perspectives de l’économie mondiale. Nous observons que les effets positifs tardent à se faire sentir. C’est en partie la conséquence d’autres chocs survenus entre-temps, qui ont eu un effet inverse. Mais à mon avis, c’est aussi dû au fait que les économies réalisées servent à redresser des situations d’endettement excessif, tant chez les ménages que chez les entreprises. Les dividendes du pétrole moins cher prendront un certain temps à tomber, lorsque les bilans des uns et des autres seront assainis, mais le processus d’assainissement est accéléré grâce au pétrole moins cher.