(Aerial view of Tashkent in Uzbekistan / photo: iStock)

Centre commercial à Varsovie, en Pologne : les pays émergents ont réussi à ramener l'inflation à un niveau faible. (Photo : Caro/Bastian/Newscom)

Bulletin du FMI : Blanchard : un regard vers l’avenir, un regard vers le passé

le 31 août 2015

  • L’économiste principal du FMI, Olivier Blanchard, quittera l’institution fin septembre
  • La crise financière laisse entrevoir une crise existentielle potentielle pour la macroéconomie
  • Il faut s’attaquer à des questions à plus long terme, telles que la faible croissance de la productivité et l’augmentation des inégalités

Olivier Blanchard quittera ses postes de Conseiller économique et de Directeur du Département des études du FMI à la fin du mois de septembre.

Blanchard : « Ceux qui s’attendent à ce que je livre mes états d’âme après que j’ai quitté le FMI seront déçus. Il n’y aura rien de neuf. »

Blanchard : « Ceux qui s’attendent à ce que je livre mes états d’âme après que j’ai quitté le FMI seront déçus. Il n’y aura rien de neuf. »

ENTREVUE AVEC OLIVIER BLANCHARD

En octobre, il rejoindra le Peterson Institute for International Economics en tant que premier chercheur principal C. Fred Bergsten, un poste en l’honneur du fondateur de ce groupe de réflexion influent qui a été créé à Washington il y a 35 ans.

Ancien président de la faculté d’économie du Massachusetts Institute of Technology, Olivier Blanchard, né en France, est entré en fonction au FMI le 1er septembre 2008. Il savait bien peu à l’époque qu’il se trouverait au centre d’une tempête économique mondiale. Deux semaines plus tard, c’est l’effondrement de la banque Lehman Brothers, qui, selon beaucoup, déclenche la crise financière mondiale de 2008-09.

« La crise fut un événement traumatique pendant lequel nous avons tous dû remettre en question bon nombre de nos convictions », note M. Blanchard. Il a fallu remettre en cause diverses hypothèses concernant le rôle de la politique budgétaire, y compris la taille des multiplicateurs budgétaires, l’utilisation de mesures non conventionnelles de politique monétaire et d’outils macroprudentiels, les flux de capitaux et les mesures qui permettent de les contrôler, la politique du marché du travail et le rôle de la flexibilité microéconomique et macroéconomique. « Le fait de me trouver dans une position me permettant d’émettre ces doutes m’a donné l’occasion d’avoir une influence », note M. Blanchard.

M. Blanchard souhaite maintenant prendre le temps d’étudier plus en détail un nombre réduit de questions.

« Ces sept dernières années, j’ai répondu à un millier de questions, mais pas de manière très approfondie. Je veux prendre dix de ces mille questions et y répondre plus en détail ». L’une de ces questions concerne les diverses mesures que les pays peuvent prendre pour contrôler et moduler les flux de capitaux.

Le Bulletin du FMI a évoqué avec M. Blanchard des questions relatives à l’économie mondiale, le rôle du FMI dans la stabilisation économique et financière, ainsi que ses impressions en ce qui concerne le poste d’économiste principal et ses hautes responsabilités.

Bulletin du FMI : Vous avez parfois fait reculer les limites en ce qui concerne la réflexion et les positions du FMI. Comment cela a-t-il été reçu à l’intérieur et à l’extérieur de l’institution ?

M. Blanchard: Il aurait été intellectuellement irresponsable, et politiquement peu prudent, de prétendre que la crise n’a pas changé nos vues concernant le fonctionnement de l’économie. Notre crédibilité aurait été perdue. Donc, remettre à plat les idées, ou faire reculer les limites de la réflexion, n’était pas un choix, mais bien une nécessité.

Le fait que le conseiller économique, ou le Département des études, ait un avis sur un sujet donné ne fait pas beaucoup bouger les choses à lui seul. Un élément essentiel de mon travail est de convaincre, ou de chercher à convaincre, le reste du bâtiment — de la direction aux départements — de ce point de vue. Cela peut être difficile. Pour traiter tous les pays de manière cohérente, le FMI doit disposer d’un ensemble de convictions, et il n’est pas facile de le changer. Les idées doivent non seulement être développées, elles doivent aussi être vendues au reste du bâtiment. Cela ne se fait pas du jour au lendemain.

En ce qui concerne l’extérieur de l’institution, ce qui m’a frappé, c’est de voir comment indiquer un changement de vues sans provoquer des titres de presse tels que « erreur », « incompétence du FMI », etc. Je pense ici aux multiplicateurs budgétaires. La sous-estimation du frein exercé par l’assainissement des finances publiques sur la croissance n’était pas une « erreur » au sens traditionnel du terme, par exemple confondre deux cellules dans un tableur Excel. L’estimation reposait sur une quantité considérable de données préalables, mais ces données se sont avérées trompeuses dans un environnement où les taux d’intérêt étaient proches de zéro et où la politique monétaire ne pouvait pas compenser les effets négatifs des compressions budgétaires. Nous nous sommes fait descendre en flammes pour avoir admis cette sous-estimation, et j’ai le sentiment que nous continuerons de nous faire descendre en flammes à l’avenir. Mais, dans le même temps, je pense que le FMI a accru considérablement sa crédibilité et a utilisé de meilleures hypothèses par la suite. Ce fut douloureux, mais utile.

Bulletin du FMI : Dans la même optique, vous avez aussi organisé trois grandes conférences sur une remise à plat de la macroéconomie. Quelles en ont été les observations importantes et quelles sont les préoccupations principales sur le front macroéconomique? 

M. Blanchard: Permettez-moi de commencer par la réponse la plus évidente, à savoir que la macroéconomie classique avait tenu le système financier pour acquis. Le traitement macroéconomique typique de la finance était un ensemble d’équations d’arbitrage, qui supposait que nous n’avions pas besoin de vérifier qui faisait quoi à Wall Street. Nous nous sommes complètement fourvoyés.

Mais je voudrais aussi donner quelques réponses moins évidentes :

La crise financière laisse entrevoir une crise existentielle potentielle pour la macroéconomie. La macroéconomie pratique repose sur l’hypothèse selon laquelle il existe des relations agrégées relativement stables, de sorte que nous ne devons donc pas suivre chaque individu, entreprise ou institution financière — nous ne devons pas comprendre les détails de la plomberie individuelle. Nous avons appris que la plomberie, en particulier la plomberie financière, est importante : les mêmes agrégats peuvent cacher de graves problèmes macroéconomiques. Comment faire de la macroéconomie dès lors ?

En conséquence de la crise, une centaine de théories prolifère. Certaines sont très vieilles : l’hypothèse de l’instabilité financière de Hyman Minsky, ou les modèles kaldoriens de croissance et d’inégalité. Certaines propositions qui auraient été considérées comme anathème par le passé sont aujourd’hui avancées par des économistes « sérieux », par exemple le financement monétaire du déficit budgétaire. Certaines hypothèses fondamentales sont remises en question, par exemple la séparation claire entre cycles et tendances. L’hystérèse fait son retour. Certains outils économétriques, qui reposent sur une vision du monde stationnaire autour d’une tendance, sont remis en cause. Tout est pour le mieux.

Enfin, il y a un mouvement de balancier manifeste qui va des marchés vers l’intervention de l’État, qu’il s’agisse d’outils macroprudentiels, de contrôles des mouvements de capitaux, etc. La plupart des macroéconomistes sont maintenant fermement installés dans un monde où ils se contentent de pis-aller. Mais ce mouvement de balancier est particulier, car il y a beaucoup de scepticisme quant à l’efficience de l’intervention de l’État.

Bulletin du FMI : Qu’en est-il des problèmes économiques à plus long terme ? Et comment influent-ils sur les conseils fournis par le FMI ?

M. Blanchard : Il y a de bonnes chances que nous sommes entrés dans une période de faible croissance de la productivité. Il y a des chances que nous sommes entrés dans une période de demande structurellement faible, ce qui nécessitera des taux d’intérêt très bas. Et lorsqu’une faible croissance s’accompagne d’une augmentation des inégalités, c’est non seulement inacceptable sur le plan moral, mais aussi extrêmement dangereux sur le plan politique.

Dans notre évaluation des politiques économiques, nous ne pouvons pas nous concentrer uniquement sur le court terme, et nous devons nous intéresser au plus long terme. Nous devons réaliser deux choses. Premièrement, ce n’est pas notre savoir-faire naturel, et nous devons collaborer avec d’autres institutions telles que l’OCDE et la Banque mondiale. Deuxièmement, il n’y a pas de solution magique : nous devons être réalistes lorsque nous évaluons quelles réformes structurelles sont politiquement réalisables et ce qu’elles peuvent raisonnablement accomplir.

Bulletin du FMI : À partir de vos interactions avec les dirigeants, pensez-vous que le FMI serait plus efficace comme conseiller confidentiel en qui on a confiance ou comme acteur clé dans l’orientation des débats publics nationaux et internationaux?

M. Blanchard : Je pense que le FMI peut et doit être l’un et l’autre. Dans les Perspectives de l’économie mondiale, le Rapport sur la stabilité financière dans le monde et d’autres documents relatifs à la surveillance, le FMI devrait exposer clairement les implications des grands choix de politique économique. Dans son évaluation bilatérale des économies nationales — ce qu’on appelle les consultations au titre de l’article IV — il devrait traduire des propositions générales en conseils spécifiques. Pour certaines questions, il est peut-être logique de les traiter en privé, du moins dans un premier temps. Mais parfois, les rendre publiques est peut-être le seul moyen d’engager un débat important.

Pour prendre un exemple familier, je pense que, dans le contexte des entretiens sur le programme de la Grèce, il était logique de préconiser un allégement de la dette en privé tout d’abord. C’est ce que nous avons fait. Et quand nous avons pensé que notre message n’était pas reçu, il était logique d’en parler en public. Cela n’aurait pas été une bonne chose d’en parler en public dès le début, ni de ne jamais en parler en public.

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Bulletin du FMI : Comment voyez-vous le rôle du FMI évoluer, en particulier si les crises se font moins nombreuses?

M. Blanchard : Je pense que les rôles traditionnels du FMI, à savoir la surveillance, les programmes d’ajustement, l’octroi de liquidités et l’assistance technique, resteront les rôles appropriés de l’institution à l’avenir.

Surveillance. C’est un mot horrible, mais ce qui se cache derrière est extrêmement important. Le FMI se trouve dans une position unique pour décrire les interactions entre les pays et travailler dessus. Il se trouve dans une position unique pour définir ou au moins proposer les règles du jeu international. Étant donné la richesse de son expérience internationale et l’exhaustivité des informations dont il dispose, il se trouve dans une position unique pour effectuer des travaux essentiels sur les aspects macroéconomiques d’une économie ouverte, par exemple les travaux sur les flux de capitaux que nous avons entrepris au cours des sept dernières années.

Programmes d’ajustement. Leur conception elle-même doit être ajustée. Étant donné l’augmentation des positions brutes des actifs et passifs extérieurs des pays, il est nécessaire de limiter la part des fonds du programme qui est utilisée pour payer les créanciers à court terme. Les réformes qui sont examinées aujourd’hui au FMI, à savoir l’utilisation plus large de la possibilité de rééchelonnement de la dette et l’élimination de l’exemption systémique, sont vraiment importantes.

Octroi de liquidités. Ici aussi, les positions brutes des actifs et des passifs créent le risque d’arrêts soudains très importants, qui nécessiterait une injection internationale de liquidités à très grande échelle. La combinaison désordonnée de lignes de swap des banques centrales et de programmes de liquidité du FMI que nous connaissons aujourd’hui est une invention étrange. Il convient de l’améliorer, ne serait-ce que pour éliminer le rôle des facteurs politiques pour déterminer qui reçoit quoi. Les deux éléments devraient être mieux intégrés, et intégrés aussi aux accords régionaux.

Assistance technique. Pendant mes sept années au FMI, j’ai été frappé par la grande utilité que peuvent avoir notre assistance technique et notre renforcement des capacités. Étant donné ses connaissances et ses relations étroites avec ses pays membres, le FMI se trouve dans une position unique pour fournir des conseils, qu’il s’agisse de concevoir un régime de ciblage de l’inflation ou d’améliorer le recouvrement des impôts. Il serait bon d’en faire encore plus.

Bulletin du FMI : Comment pensez-vous qu’un conseiller économique devrait concilier les fonctions de porte-parole du FMI et le rôle de chercheur à l’origine de nouvelles idées, surtout lorsque ces idées entrent en conflit avec l’orthodoxie du FMI?

M. Blanchard: Je n’ai pas trouvé que cela posait un problème. Pas une seule fois dans mes sept années au FMI ai-je senti que je devais éviter ou rester vague sur une position que j’ai adoptée, ou que je devais présenter une position dans laquelle je ne croyais pas. Si cela avait été le cas, je suppose que j’aurais présenté ma démission.

Ceux qui s’attendent à ce que je livre mes états d’âme après que j’ai quitté le FMI seront déçus. Il n’y aura rien de neuf.

Bulletin du FMI : Vous n’irez pas très loin. A quoi vous consacrerez-vous au Peterson Institute?

M. Blanchard : Je souhaite faire des recherches sur quelques questions. Ces sept dernières années, j’ai répondu à un millier de questions, mais pas de manière très approfondie. Je veux prendre dix de ces mille une questions et y répondre plus en détail.

Je veux revenir un peu en arrière et examiner ce qui s’est passé au Portugal, en Irlande, en Islande et en Grèce, et effectuer les travaux en profondeur qu’aucun d’entre nous n’a le temps de faire. Je souhaite réfléchir davantage aux diverses mesures que les pays peuvent utiliser pour contrôler et moduler les flux de capitaux. Bref, je veux continuer de « remettre à plat la macroéconomie ».