À Singapour, United Overseas Bank Ltd. a piloté l’émission d’une obligation numérique de 600 millions de dollars singapouriens sur la plateforme de services de Marketnode, qui facilite un flux continu grâce à des contrats intelligents. Les contrats intelligents sont des programmes informatiques intégrés à un registre distribué qui exécutent automatiquement des actions (par exemple, le paiement d’un coupon) lorsque des conditions prédéfinies sont remplies. Marketnode est une société en participation de la Bourse de Singapour et de la société d’investissement Temasek.
La MAS a elle-même lancé une initiative, le Project Guardian, pour explorer les applications des actifs numériques sur les marchés de financement de gros. Le premier projet pilote, mené par la DBS Bank, JP Morgan et Marketnode, concerne la création d’un pool de liquidités, composé d’une collection d’obligations et de dépôts sous forme de jetons verrouillés dans une série de contrats intelligents. L’objectif est de réaliser des emprunts et des prêts sécurisés et fluides de ces obligations en jetons grâce aux contrats intelligents.
Le concept de titrisation en cyberjetons pour créer des actifs numériques a un potentiel qui dépasse le cadre de la finance. Premièrement, elle permet la monétisation de tout actif tangible ou intangible. Deuxièmement, elle permet le fractionnement d’un actif (c’est-à-dire la division de la propriété de l’actif, de la même manière que la propriété d’une entreprise est divisée en actions). Troisièmement, la titrisation en cyberjetons facilite l’échange des actifs de manière sécurisée et fluide sans avoir recours à des intermédiaires. Les actifs qui peuvent être convertis en jetons et échangés comprennent les œuvres d’art, les biens immobiliers, les produits de base et même le bétail. Convertir tous les actifs en jetons n’est pas forcément judicieux, mais la titrisation en cyberjetons des actifs pertinents pourrait contribuer à dégager une valeur économique inexploitée jusqu’à présent.
À Singapour, l’OCBC Bank s’est associée à la bourse numérique MetaVerse Green Exchange pour développer des produits de financement verts basés sur des crédits carbone sous forme de jetons. La titrisation en cyberjetons des crédits carbone générés par des projets verts, tels que la reforestation, et leur placement dans un registre distribué participe à garantir leur provenance et réduit le risque d’un double comptage des crédits carbone. Les sociétés peuvent acheter ces crédits en toute sérénité pour compenser leurs émissions de carbone.
Un écosystème d’actifs numériques requiert un support d’échange basé sur les jetons pour faciliter les transactions. Trois options très prisées sont les cryptomonnaies, les jetons indexés et les MNBC.
Les cryptomonnaies
Les cryptomonnaies privées, parmi lesquelles le Bitcoin est probablement la plus connue, ont échoué à jouer le rôle de monnaie. Elles ne sont pas à la hauteur en tant que moyen d’échange, de réserve de valeur ni d’unité de compte. Beaucoup de cryptomonnaies largement échangées aujourd’hui sont en réalité des jetons utilitaires qui représentent une participation à des projets de chaîne de blocs. Cependant, elles ont évolué de manière autonome en dehors de la chaîne de blocs. Elles sont activement négociées et font l’objet d’une forte spéculation, avec des prix dissociés de toute valeur économique sous-jacente dans la chaîne de blocs. En raison de l’extrême volatilité de leur prix, les cryptomonnaies ne constituent pas une forme viable de monnaie à jetons ou d’actif d’investissement.
Comme les utilisateurs de cryptomonnaies opèrent à travers des adresses de portefeuille électronique ou des pseudonymes, les cryptomonnaies facilitent les transactions illicites, notamment le blanchiment d’argent. Les cryptomonnaies contribuent également au développement des rançongiciels, l’un des délits à plus forte progression dans le cyberespace.
La MAS a régulièrement mis en garde le public contre les risques liés aux transactions en cryptomonnaies. Elle a également fait en sorte de limiter l’accès des particuliers aux cryptomonnaies, en prenant des mesures telles que l’interdiction de la publicité ou de la promotion des cryptomonnaies auprès du grand public. La MAS compte imposer d’autres restrictions à l’accès au détail aux cryptomonnaies.
Les jetons indexés
La MAS juge que les jetons indexés ont du potentiel, à condition qu’ils soient bien réglementés et garantis par des réserves de qualité.
Les jetons indexés sont des jetons dont la valeur est liée à un autre actif, généralement une monnaie fiduciaire comme le dollar américain. Ils cherchent à combiner stabilité et titrisation en cyberjetons, ce qui leur permet d’être utilisés comme instruments de paiement sur des registres distribués.
Les jetons indexés commencent à être acceptés en dehors de l’écosystème des cryptomonnaies. Certaines sociétés technologiques ont intégré des jetons indexés largement utilisés dans leurs services de paiement. Visa et Mastercard autorisent le règlement des transactions en USD Coin. Cette évolution peut être positive si les jetons indexés peuvent rendre les paiements moins chers, plus rapides et plus sûrs. La concurrence que les jetons indexés représentent pour les acteurs établis peut également inciter à améliorer les systèmes de paiement traditionnels.
Cependant, pour profiter des avantages de ces jetons indexés, parfois appelés cryptomonnaies stables, les responsables de la réglementation bancaire doivent s’assurer qu’ils sont réellement stables. Le rattachement à une monnaie fiduciaire ne suffit pas ; leur stabilité dépend de la qualité des actifs de réserve qui les garantissent. L’effondrement récent du jeton indexé TerraUSD démontre la nécessité d’avoir une telle garantie de qualité. TerraUSD cherchait à assurer sa stabilité en s’appuyant sur des algorithmes pour contrôler son offre par le truchement d’un lien compliqué avec sa cryptomonnaie sœur, non adossée, Luna, plutôt que d’avoir recours à un adossement à des actifs sûrs.
Les autorités nationales reconnaissent le potentiel des jetons indexés et élaborent des propositions visant à réglementer leur émission et leur circulation. L’accent a été mis sur la gouvernance des actifs de réserve qui soutiennent l’ancrage, les risques de liquidité, de crédit et de marché des actifs, la vérifiabilité des réserves détenues et la possibilité de racheter les jetons indexés au pair.
Mais les jetons indexés ne manquent pas de risques. Comme ils sont garantis par des actifs financiers, ils sont plus étroitement imbriqués dans le système financier général par rapport aux cryptoactifs non adossés. Si un émetteur de jetons indexés qui détient des actifs financiers en réserve est confronté à des problèmes de liquidité, il pourrait être contraint de vendre ces actifs, ce qui pourrait avoir des répercussions sur le système financier.
Si le risque d’une telle contagion du système financier est faible à ce stade, des leviers réglementaires appropriés sont à l’étude au cas où le risque deviendrait significatif. Le Conseil de stabilité financière (CSF) et d’autres organismes internationaux de normalisation continuent de mettre à jour leurs orientations en la matière. La MAS publiera sous peu des propositions visant à réglementer les jetons indexés à Singapour.
Les monnaies numériques des banques centrales de gros
Une MNBC est un passif et un instrument de paiement direct d’une banque centrale. Les MNBC de gros sont réservées à l’usage des intermédiaires financiers et s’apparentent aux soldes que les banques commerciales placent aujourd’hui auprès d’une banque centrale. La MAS estime que les MNBC de gros présentent un intérêt certain, notamment pour les paiements et règlements transfrontaliers.
Aujourd’hui, les paiements transfrontaliers sont lents, coûteux et opaques. Ils doivent transiter par plusieurs banques avant d’atteindre leur destination finale. Relier directement les systèmes de paiement instantané de différents pays, par exemple les systèmes PayNow (Singapour) et PromptPay (Thaïlande) permet d’effectuer des paiements en temps réel à un prix nettement plus bas. Mais le règlement n’est toujours pas instantané. L’objectif est de parvenir à des paiements transfrontaliers moins chers, instantanés et réglés en temps réel, 24 heures sur 24.