Maurice
Introduction
Monsieur le Gouverneur Basant Roi, je vous remercie de votre aimable
accueil, particulièrement en ce jour spécial où le pays commémore le anniversaire de l’abolition de l’esclavage. C’est un honneur
pour moi d’être ici à Maurice à l’occasion de cette conférence sur les
activités bancaires panafricaines. Mesdames, messieurs, bonjour et merci de
vous être déplacés aussi loin pour participer à cette conférence.
Je tiens à remercier nos co-parrains, le Comité de Bâle sur le contrôle
bancaire et Making Finance Work for Africa. En faisant équipe,
nous mettons l’accent non seulement sur l’importance de la rapide expansion
des activités bancaires transfrontalières en Afrique, mais aussi sur les
problématiques communes aux autorités bancaires du monde entier.
Je voudrais également exprimer toute ma gratitude à nos collègues du FMI,
notamment à l’Institut de formation pour l’Afrique, pour l’organisation de
cette conférence. Cet institut témoigne du profond engagement du FMI et du
gouvernement mauricien à l’égard de l’Afrique. Je suis reconnaissante à
notre pays hôte des ressources qu’il continue de consacrer à ce centre,
dans l’intérêt de la région toute entière.
Je me rends chaque année dans plusieurs pays africains afin de mieux
connaître l’une des régions les plus dynamiques et les plus diverses du
monde, dans laquelle le FMI est profondément impliqué. Malgré le
ralentissement économique actuel, je reste impressionnée par sa constante
vitalité : des start-ups investissent dans l’avenir, des esprits
novateurs créent des applications mobiles, des infrastructures se
construisent, et la classe moyenne est en pleine expansion. J’ai eu
l’honneur de rencontrer des gens issus de tous les horizons, qui
construisent un avenir meilleur pour eux, mais aussi pour leur pays. Ils
partagent une même vision du développement, qui repose sur une croissance
robuste, durable et inclusive.
Vos pays partagent des espoirs similaires, au premier rang desquels celui
de mettre en place des systèmes financiers fonctionnant bien, essentiels à
la croissance en Afrique. Dans de nombreux pays, pourtant, l’accès aux
services financiers reste limité.
Depuis la crise financière mondiale, les banques et autres institutions
panafricaines sont devenues des pièces importantes du paysage financier
continental. Elles constituent une preuve supplémentaire de l’évolution
dynamique de la région. Ces institutions, dont certaines participent à
cette conférence, ont comblé le vide laissé par le désengagement des
banques européennes et américaines depuis la crise. Grâce à des produits et
services de meilleure qualité, elles accompagnent la croissance des pays.
Elles ont fait progresser l’intégration économique et ont contribué à
promouvoir l’inclusion financière, et elles ont mis en valeur les outils
technologiques, y compris ceux aux effets perturbateurs ; j’en veux pour
preuve les avancées considérables de la banque mobile au Kenya.
Ce sont là d’importants acquis qui peuvent être source d’enseignements en
dehors de l’Afrique.
Partout dans le monde, ces progrès confrontent les banques centrales et les
autorités de contrôle bancaire à de nouveaux défis. La vigilance et la
coopération seront nécessaires afin de garantir la stabilité et la
résilience. L’expansion des banques panafricaines intervient dans un
contexte d’évolution réglementaire à l’échelle internationale. Déclenché
par la crise de 2008, ce processus de réforme vise à ériger des dispositifs
de protection plus robustes face aux crises futures.
La tâche visant à préserver la stabilité financière échoit en grande partie
au groupe rassemblé ici aujourd’hui. Les nouvelles exigences réglementaires
nécessitent vos ressources et vos compétences. De plus, il vous est demandé
de mettre en œuvre une coopération sans précédent avec les autres autorités
de supervision africaines ainsi qu’avec les organismes de réglementation
internationaux.
Qui plus est, vous devez réaliser le subtil dosage qui consiste à renforcer
la réglementation et la supervision tout en tenant compte de la réalité
locale dans l’application des normes internationales.
Heureusement, vous n’êtes pas livrés à vous-mêmes. Le FMI ainsi que
d’autres organes sont conscients des défis auxquels vous êtes confrontés et
sont déterminés à mettre leur expérience mondiale à votre service.
Aujourd’hui, je souhaiterais évoquer certaines des problématiques
auxquelles vous faites face, en me concentrant sur les défis liés à la
supervision des activités bancaires panafricaines dans le contexte
international et sur le rôle du FMI dans cette entreprise.
-
Les défis liés à la supervision des activités bancaires
panafricaines
Commençons par les questions d’ordre réglementaire. En tant que
banquiers et contrôleurs bancaires, vous êtes conscients des
vulnérabilités potentielles issues du ralentissement actuel de la
croissance mondiale et régionale. La mutation du secteur financier
africain au cours de la dernière décennie exige une vigilance
renforcée.
Les activités bancaires transfrontalières ont enregistré une
expansion impressionnante. Dix banques africaines sont désormais
implantées dans au moins dix pays du continent et l’une d’entre
elles est présente dans plus de 30 pays.
Cette expansion a inévitablement donné lieu à une complexité
grandissante. Compte tenu de la diversité de régimes réglementaires
entre pays se trouvant à des stades différents de leur
développement financier, il n’est pas étonnant que la supervision
des activités bancaires transfrontalières pose d’immenses défis. Il
n’existe pas de normes de comptabilité et d’information
harmonisées. Les carences statistiques sont nombreuses. Les lois
nationales régissant le secret bancaire et les restrictions
imposées aux flux d’informations entravent la coopération entre les
autorités de supervision des pays d’origine et des pays hôtes.
Il est capital de veiller à ce que la supervision s’effectue sur
une base consolidée.
Les sociétés holding bancaires ont leur siège dans un pays et leurs
filiales dans la région sont soumises aux lois et réglementations
des pays hôtes. Cette configuration confère une lourde
responsabilité aux autorités chargées au premier chef de la
supervision des holdings. Par ailleurs, il est essentiel que les
pays hôtes soient informés et consultés, et que leurs autorités de
supervision soient impliquées.
Les dispositifs et mécanismes de résolution bancaire souffrent de
lacunes dans de très nombreux pays, lacunes encore plus manifestes
au niveau régional. Ces insuffisances prennent une dimension encore
plus grande au regard du ralentissement marqué de la croissance
africaine ces derniers temps.
Je sais que tous les banquiers centraux, superviseurs et
responsables bancaires ici présents sont parfaitement conscients de
ces problèmes. D’ailleurs, vous avez déjà pris d’importantes
mesures.
Plusieurs d’entre vous, dont le pays abrite le siège de groupes
bancaires panafricains, ont mis sur pied des collèges de
surveillance. Grâce à ces organes, vous avez la possibilité de
mener avec les superviseurs des pays hôtes une évaluation plus
exhaustive des risques au cas par cas. Les superviseurs des pays
d’origine doivent veiller au bon fonctionnement des collèges de
surveillance. Ils doivent également s’assurer que les pays hôtes
soient informés et régulièrement consultés. De leur côté, les
superviseurs des pays hôtes doivent eux aussi jouer un rôle actif
dans ce processus de collaboration. Les superviseurs des pays
d’origine doivent mesurer l’impact de leurs décisions sur les pays
hôtes de plus petite taille.
Il est encourageant aussi de constater que les pays d’Afrique de
l’Est ont élaboré un modèle pour l’harmonisation des données et
pratiques de supervision dans le cadre des efforts qu’ils déploient
pour créer une communauté économique intégrée.
On ne peut que se réjouir de ces initiatives. Le défi consiste
désormais à s’appuyer sur les réussites des pays où des mesures ont
déjà été prises et à étendre ce travail à l’ensemble de l’Afrique
subsaharienne.
-
Activités bancaires transfrontalières : l’expérience
internationale
Tournons-nous maintenant vers le contexte international, car la
problématique des activités bancaires transfrontalières ne se
cantonne évidemment pas à l’Afrique. Près d’une dizaine d’années
après la crise mondiale, les secteurs financiers demeurent fragiles
sur l’ensemble de la planète et la communauté internationale reste
attachée au travail de réforme.
Ce processus est plus avancé dans d’autres régions, même s’il reste
du chemin à parcourir. Cela dit, les réformes menées par l’Union
européenne, par le Royaume-Uni et par les États-Unis peuvent
fournir de précieux repères pour l’Afrique.
Le FMI a consacré du temps et de l’énergie à ces activités. En
outre, les travaux du Comité de Bâle sur la supervision bancaire
consolidée et ceux du Forum conjoint sur le contrôle des
conglomérats financiers ont été d’une grande utilité. Je me réjouis
donc que le Gouverneur Stefan Ingves vienne nous présenter demain
les expériences européennes et nordiques.
Vous aurez bien entendu des échanges plus approfondis au sein des
différents panels, mais je souhaiterais évoquer certaines des
conclusions des travaux entrepris depuis 2008.
Avant cela, permettez-moi cependant de dire une chose à propos des
superviseurs bancaires. Ils se trouvent en première ligne à l’heure
où le secteur bancaire connaît une rapide mutation. Leur travail
nécessite tant un appui politique que des moyens suffisants.
Il est toujours tentant d’assouplir la supervision lorsque la
croissance économique inquiète les esprits et que les banques se
retrouvent sous pression pour accroître le crédit. Mais ces
assouplissements se font à nos risques et périls.
L’expérience récente aux États-Unis et en Europe est riche
d’enseignements du point de vue du calibrage de la réglementation
mais aussi de l’engagement en matière de supervision. J’en
soulignerai trois :
-
Premier enseignement : l’existence d’institutions complexes,
notamment de groupes financiers transfrontaliers, nécessite des
dispositifs de réglementation et de surveillance renforcés. La
crise a mis en évidence que les instances de supervision n’avaient
pas réussi à appréhender le profil de risque des établissements
transfrontaliers. Ces derniers avaient accumulé des positions
complexes sur les marchés, fait basculer des activités d’un pays à
l’autre, et de par leur taille étaient devenus difficiles à gérer.
Citons trois exemples : Royal Bank of Scotland, Lehman Brothers et,
dans le secteur non bancaire, AIG. La réglementation et la
supervision avaient été dépassées. Pour l’Afrique, cela signifie
que les règles prudentielles applicables aux exigences de fonds
propres et de liquidités doivent cadrer avec les risques identifiés
au sein des groupes bancaires considérés. Cela passe par un plus
grand partage d’informations entre superviseurs. Cela suppose
également que ceux-ci jouissent des prérogatives et de la confiance
nécessaires pour faire correctement leur travail, quitte parfois à
s’opposer aux directions des banques.
-
Deuxième enseignement, que j’ai déjà évoqué : l’importance de la
coopération entre superviseurs pour saisir et corriger les risques
liés aux banques transfrontalières. Par exemple, un dialogue plus
intense au plan international aurait pu aider à détecter
l’accumulation de risques dans les banques islandaises et notamment
les énormes asymétries entre les actifs en Islande et les dépôts et
autres passifs dans d’autres pays. Il ressort de l’expérience de
l’Islande et d’autres pays qu’il est nécessaire de mettre en place
des collèges de surveillance capables de saisir les risques qui se
dessinent et de définir la riposte appropriée.
-
Troisième enseignement : l’expérience nous montre qu’à un moment
donné, tous ces efforts risquent de se révéler insuffisants. Afin
d’éviter que les contribuables ne soient lourdement sollicités pour
venir en aide au système bancaire, comme cela a été le cas durant
la crise financière mondiale, il est indispensable de mettre en
place des dispositifs robustes de résolution des établissements
transfrontaliers qui confèrent aux organes de réglementation le
pouvoir de déclarer la fermeture de banques. Les superviseurs
doivent avoir la possibilité de travailler à l’échelle
transfrontalière afin d’élaborer des plans de résolution et de
redressement concrets. Cette tâche n’est pas aisée, mais il est
clair que la confiance et la coopération doivent être renforcées en
conjoncture normale.
-
Le rôle du FMI
L’efficacité de la réglementation et de la supervision
transfrontalières dépend aussi de l’expertise technique. C’est à ce
niveau que le FMI peut vous aider à renforcer vos capacités et à
rester en phase avec les rapides mutations du secteur bancaire.
Nous sommes toujours actifs sur ce front en tant que membre
d’organes internationaux, au sein desquels nous tâchons de nous
faire l’écho de l’ensemble de nos pays membres. En outre, nous
travaillons depuis de nombreuses années avec vos gouvernements
respectifs en leur fournissant des conseils et un appui sur un
grand nombre de dossiers de politique économique.
Le développement du secteur financier fait partie intégrante de ce
travail. Aujourd’hui, nos analyses et nos recommandations portent
systématiquement sur les thématiques financières, notamment dans le
cadre du Programme d’évaluation du secteur financier. De plus en
plus, cette mission prend une dimension régionale, comme le
souligne le rapport de 2015 consacré aux opportunités et aux défis
engendrés par les activités bancaires panafricaines en termes de
supervision transfrontalière.
Nos centres régionaux à travers l’Afrique assurent des formations
et fournissent une assistance technique en matière de supervision
consolidée et transfrontalière. Par exemple,
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Les experts en supervision bancaire de l’AFRITAC Est, en Tanzanie,
travaillent avec les pays membres, en particulier le Kenya, à la
mise en œuvre d’une supervision consolidée. Cette mission se
traduit par l’organisation de collèges de surveillance destinés à
superviser les banques présentant une importante activité
transfrontalière.
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L’AFRITAC Ouest, en Côte d’Ivoire, travaille avec la région UEMOA à
l’élaboration d’un dispositif permettant d’adopter un modèle
similaire de supervision consolidée.
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Et ici, à Maurice, l’AFRITAC Sud apporte une assistance technique
sur les collèges de surveillance et les groupes de gestion de
crises, ainsi que sur le partage d’informations et la coopération à
l’échelle transfrontalière.
Le FMI a également entrepris de lancer un nouvel instrument de
renforcement des capacités visant à promouvoir la stabilité et
l’inclusion financières dans la région.
Conclusion
En conclusion, le FMI soutient vigoureusement vos efforts visant à
renforcer le socle sur lequel se développe le secteur financier en
Afrique, efforts qui nécessitent des banques panafricaines saines
et robustes.
À terme, la solidité du cadre de réglementation et de supervision
peut contribuer à garantir que les banques saines soient en mesure
de fournir la sève nécessaire à la relance économique de l’Afrique.
Il s’agit là d’un effort de longue haleine et nous serons à vos
côtés tout au long du chemin. Je vous remercie de votre attention.