Salam aleykoum
.
Je suis ravie de participer à vos côtés à notre septième Forum arabe des
finances publiques. Je tiens à remercier
Son Excellence Mohamed bin Hadi Al Hussaini, ministre d’État chargé des
affaires financières
, ainsi que M. Al-Hamidy et son équipe du Fonds monétaire
arabe, pour l’accueil qu’ils nous ont réservé.
Notre collaboration s’est avérée très précieuse au cours des dernières
années. Nous avons beaucoup accompli ensemble, et notre partenariat avec la
région s’est renforcé. L’année 2023 est à marquer d’une pierre blanche :
vingt ans après Dubaï, c’est à Marrakech que se tiendra l’Assemblée
annuelle du FMI et de la Banque mondiale, au mois d’octobre.
Au cours de cette période, le monde arabe a réalisé de remarquables
avancées et occupe sans conteste un rôle mondial de premier plan. J’en veux
pour preuve le Sommet mondial des gouvernements, qui s’ouvrira demain, ou
la conférence des parties, qui se tiendra dans la région pour la deuxième
année de suite.
Malgré ces réussites, la région, tout comme une grande partie du monde,
fait face à des difficultés considérables qui naissent de la confluence de
plusieurs crises.
Aujourd’hui, je souhaiterais me pencher sur l’un des enjeux les plus
urgents pour la région : il s’agit de savoir comment renforcer la
résilience des finances publiques pour protéger nos populations, nos
économies et notre climat.
1) Perspectives économiques
Commençons par les perspectives économiques, dans le monde et dans la
région. [
Puisque vous avez déjà évoqué l’évolution de la situation
macroéconomique régionale, je me contenterai de quelques remarques.
]
La croissance mondiale reste faible, mais il se peut qu’elle soit à un
tournant
. Après une expansion de 3,4 % l’an dernier, nous prévoyons que la
croissance va ralentir à 2,9 % en 2023, avant de se redresser légèrement
pour atteindre 3,1 % en 2024. Nous avons publié nos dernières prévisions il
y a deux semaines ; elles sont certes moins sombres que celles du mois
d’octobre, mais annoncent toujours un ralentissement de la croissance, et
la lutte contre l’inflation restera une priorité en 2023.
Point positif, nous prévoyons que l’inflation passera de 8,8 % en 2022 à
6,6 % cette année, et à 4,3 % en 2024 ; pour autant, dans la plupart des
pays, elle restera supérieure aux niveaux observés avant la pandémie.
Il s’agit là d’une évolution encourageante, mais les risques de dégradation persistent. Il est
possible que la reprise de l’économie chinoise patine. L’inflation pourrait
rester plus élevée que prévu, ce qui nécessiterait un durcissement encore
plus important de la politique monétaire, au risque d’une réévaluation
brutale des actifs sur les marchés financiers. La guerre menée par la
Russie en Ukraine pourrait gagner en intensité, ce qui fragmenterait encore
davantage l’économie mondiale.
À mesure que l’économie mondiale ralentira,la croissance devrait aussi chuter au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, pour passer de 5,4 %
en 2022 à 3,2 % cette année, avant de remonter à 3,5 % en 2024. Les baisses
de production décidées par l’OPEP+ pourraient réduire les recettes globales
des pays exportateurs de pétrole. Quant aux pays importateurs de pétrole,
ils pourraient se heurter à des difficultés persistantes. La dette publique est particulièrement préoccupante :
plusieurs pays de la région présentent des ratios dette/PIB élevés, dont
certains avoisinent les 90 %.
En outre, pour la quatrième année consécutive,
l’inflation devrait dépasser les 10 % dans la région, au-dessus de la
moyenne mondiale
. Pour les pays émergents et les pays à faible revenu de la région, cette
situation tient aux effets prolongés de la hausse des prix des denrées
alimentaires ; dans certains cas, la dépréciation des monnaies nationales
joue également un rôle. Nous nous attendons à ce que l’inflation diminue
peu à peu, à mesure que les prix des produits de base se stabiliseront et
que le durcissement des politiques monétaires et budgétaires portera ses
fruits. Pour ce qui concerne les pays du Conseil de coopération du Golfe
(CCG), l’inflation devrait rester limitée.
Cependant, nous nous inquiétons des risques qui pèsent sur
la région. La guerre que la Russie livre à l’Ukraine et des catastrophes
climatiques pourraient aggraver les effets des pénuries alimentaires sur
les plus fragiles. Qui plus est, le chômage reste très élevé, notamment
chez les jeunes : dans ces conditions, les sociétés courent un risque
considérable de déstabilisation.
Le durcissement des conditions financières, au niveau national comme au
niveau international, pourrait entraîner une forte hausse des coûts de
l’emprunt et, dans certains cas, l’assèchement des financements. Au niveau
national, tout retard pris dans la mise en œuvre de réformes indispensables
risquerait de compromettre les perspectives économiques et les finances
publiques des pays de la région.
Vous l’aurez compris, nous abordons une nouvelle année difficile. Il y a
cependant des raisons d’être optimiste, car les solutions ne manquent pas !
Ici, dans cette région, nous pouvons tous nous inspirer de la détermination et de l’esprit d’équipe des footballeurs
marocains des Lions de l’Atlas lors de la coupe du monde organisée
par le Qatar.
J’aimerais donc mettre en avant
trois principes directeurs pour aider les pays à renforcer leur
résilience en mobilisant leur politique budgétaire
, avant d’expliquer comment nous pouvons faire équipe pour marquer des
points sur
des enjeux dont les solutions sont nécessairement collectives
.
2. Renforcer la résilience grâce aux politiques budgétaires
Le premier de ces principes consiste à
se doter d’un cadre solide pour la conduite de la politique budgétaire
et la gestion des risques budgétaires
.
Dans un monde marqué par les chocs et l’incertitude, la conduite de la
politique budgétaire gagne en importance, mais aussi en complexité.
Pour s’en convaincre, il suffit d’observer la volatilité des prix de
l’énergie et des denrées alimentaires dans la région, qui contraint les
autorités à intervenir pour protéger les plus fragiles, tout en
préservant leurs plans de développement et d’investissement. À cette
fin, elles doivent disposer de ressources financières suffisantes et
planifier minutieusement leur emploi. Pour y parvenir, le Maroc élimine progressivement les subventions
onéreuses et non ciblées pour les remplacer par des aides
sociales ciblées. La Mauritanie a décidé
d’ancrer sa politique budgétaire sur un niveau de référence pour
surmonter la volatilité des recettes qu’elle tire de ses exportations
minières ; elle a également augmenté les prix des combustibles de 30 %
en réduisant les subventions. Enfin, certains pays exportateurs
d’énergie profitent des périodes où les cours sont élevés pour
constituer des réserves, afin de mieux affronter la volatilité des prix
du pétrole.
Les États doivent également composer avec de nombreux risques budgétaires
qui pourraient découler, notamment, des garanties publiques et des pertes
essuyées par les entreprises d’État ; ces risques peuvent déstabiliser
l’endettement et forcer les pouvoirs publics à réduire de manière
draconienne des dépenses pourtant vitales. Pour mieux y faire face, l’ Égypte améliore le suivi de ce type de risques.
En outre, plusieurs pays arabes adoptent des cadres budgétaires à moyen terme
réalistes. Cette mesure est indispensable pour atténuer les risques
lorsqu’ils viennent à se matérialiser, et permet aux autorités de maintenir
des dépenses essentielles, stabiliser la dette publique et inspirer
confiance aux investisseurs. Le FMI aide plusieurs de ses pays membres à se
doter de tels dispositifs.
De plus, notre boîte à outils en matière de risques budgétaires permet
de recenser les risques, de chiffrer leurs coûts éventuels et de
hiérarchiser les mesures à prendre pour y faire face.
Le deuxième principe consiste à planifier et à investir sur le long
terme pour surmonter les difficultés liées au changement climatique.
De l’Afrique du Nord à l’Asie centrale, la région se réchauffe deux fois
plus vite que le reste du monde.
Il est non seulement urgent de réduire partout les émissions de gaz à effet
de serre, mais il faut aussi prendre des initiatives dans de multiples
domaines. Par exemple, pour accroître la capacité d’adaptation de la
région, il est essentiel que les pays investissent dans des infrastructures
résistantes aux effets du changement climatique et dans des systèmes
d’alerte précoce. Les investissements dans les énergies renouvelables et la
décarbonation de l’économie des pays de la région sont tout aussi
indispensables.
Les autorités des pays de la région ont chiffré à plus de 750 milliards de dollars leurs besoins de
financement pluriannuels en la matière. De tels besoins ne seront
satisfaits qu’à condition que des politiques publiques et des solutions
financières judicieuses soient mises en place pour favoriser un climat
propice au financement privé de l’action climatique.
Dans ce domaine également, le FMI répond présent. Nous avons placé le
climat au cœur de nos activités, et travaillons main dans la main avec nos
partenaires pour faire progresser le financement de l’action climatique.
J’en veux pour preuve la récente création de notre fonds fiduciaire pour la résilience et la durabilité, qui a pour
ambition d’améliorer les politiques publiques en proposant aux pays membres
des financements de long terme abordables pour les aider à surmonter des
difficultés engendrées par le changement climatique. Nous sommes d’ores et
déjà en pourparlers avec
l’Égypte et d’autres pays concernant l’octroi de financements au titre
de ce fonds fiduciaire
.
Le troisième principe consiste à accroître les recettes fiscales.
Pour investir dans un avenir plus résilient, nous devrons renforcer
davantage les politiques et les administrations fiscales.
De nombreux pays de la région ont nettement augmenté leur capacité fiscale.
Pourtant, le ratio moyen impôts/PIB, hors recettes tirées des
hydrocarbures, n’est encore qu’à environ 11 %, ce qui représente moins de la moitié des recettes fiscales
potentielles.
Il est possible d’obtenir de meilleurs résultats en améliorant la conception des politiques fiscales et en mettant fin aux
exonérations fiscales qui n’ont pas fait la preuve de leur efficacité.
C'est ainsi que l’Algérie s’emploie à élargir son assiette
fiscale et à répartir plus équitablement le poids de l’impôt. Bahreïn et l’Arabie saoudite ont recouvré
des recettes considérables grâce à la mise en place de taxes sur la valeur
ajoutée. Les Émirats arabes unis, pour leur part,
s’apprêtent à mettre en place un impôt sur le revenu des sociétés.
Pour augmenter les recettes de l’État, il est également essentiel de moderniser l’administration fiscale ; les solutions
numériques peuvent jouer un rôle utile à cet égard. C’est ce qu’a fait laJordanie, et le ministère palestinien des Finances s’y emploie également.
La Somalie prend elle aussi des mesures et réforme son
administration pour reconstruire ses capacités fiscales. Ce type
d’initiatives doit permettre d’augmenter les recettes en assurant un
meilleur respect des obligations fiscales par les contribuables ; les
programmes de développement des capacités que propose le FMI peuvent vous
aider à les concevoir et à les mettre en œuvre.
3. Approfondir la coopération internationale
Aujourd’hui, cependant, le niveau d’endettement de
certains pays n’est pas viable, et les autorités
nationales ne peuvent tout simplement pas résoudre seules ce problème
urgent.
Le poids écrasant de la dette pèse sur les dépenses de santé, d’éducation
et d’infrastructures ; cette situation frappe de plein fouet les
populations les plus fragiles, mais il s’agit aussi d’un problème commun à
l’ensemble de la région et au monde entier.
Dans ce domaine, l’esprit d’équipe doit prévaloir : le nombre de créanciers
publics et privés est si élevé que seule la coopération multilatérale peut permettre de rétablir la
viabilité de la dette.
En riposte à la crise de la COVID-19, le G20, sous présidence saoudienne, a
lancé en 2020 l’initiative de suspension du service de la dette.
Le cadre commun pour le traitement de la dette a été adopté peu
après. Cependant, trois ans plus tard, il reste beaucoup à faire. Le
traitement de la dette doit intervenir plus rapidement et de manière plus
cohérente, et bénéficier à tous les pays qui en ont besoin.
Le moment est venu de passer aux actes
, au-delà du problème des dettes souveraines.
Le monde arabe dispose d’une solide expérience en matière de coopération.
C’est ainsi qu’au cours des cinq dernières années, les pays du CCG ont mis
sur la table 54 milliards de dollars de financement
budgétaire et de la balance des paiements. Ils ont également porté
assistance dans la région à des pays à faible revenu et à des pays fragiles
ou en proie à un conflit, en consentant des allégements de dette et en
contribuant à la sécurité alimentaire. À ce titre, le Groupe de
coordination arabe a annoncé l’année dernière des aides financières à
hauteur de 10 milliards de dollars. Les pays donateurs
peuvent également contribuer à la stabilité et à la croissance économiques
de la région en participant à des initiatives multilatérales.
Depuis le début de la pandémie, le FMI a accordé quasiment 20 milliards de dollars de financement à
certains de ses pays membres de la région. En outre, sur les 650 milliards de dollars de notre allocation record de
droits de tirage spéciaux (DTS) de 2021, plus de 37 milliards ont bénéficié au monde arabe.
Avec les pays disposant de solides réserves, nous œuvrons désormais à la
réaffectation de ces actifs en faveur des pays dont les besoins sont plus
importants. Cela suppose également la réaffectation de DTS vers notre
fonds fiduciaire pour la réduction de la pauvreté et pour la croissance
, qui doit permettre de continuer à accorder des prêts à taux d’intérêt nul
à des pays à faible revenu.
Au FMI, nous sommes fiers du partenariat que nous avons établi avec nos
pays membres dans la région. L’ouverture de notre bureau de Riyad, qui
apporte une preuve supplémentaire de la valeur du travail en équipe et du
rôle de premier plan que joue la région, permettra de renforcer encore
davantage cette coopération, au service de tous les habitants du
monde arabe.
Choukrane
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