Washington, DC:
Une mission du Fonds monétaire international (FMI) s’est rendue à
Beyrouth du 15 au 23 mars pour mener les consultations de 2023 au titre
de l’article IV, évaluer la situation économique et examiner les
priorités des pouvoirs publics.
Le Liban est à un moment particulièrement difficile. Depuis plus de
trois ans, il est confronté à une crise sans précédent, avec de graves
bouleversements économiques, une dépréciation spectaculaire de la livre
libanaise et une inflation à trois chiffres qui ont des effets
catastrophiques sur les vies et les moyens de subsistance des
habitants. Le chômage et l’émigration ont considérablement augmenté et
la pauvreté a atteint des niveaux historiquement élevés. Les
prestations de services de base tels que l’électricité, santé publique
et l’enseignement public ont été gravement perturbées, et les
dispositifs fondamentaux d’aide sociale ainsi que les investissements
publics se sont effondrés. En général, la capacite des administrations
publiques a été gravement affaiblie. Les banques sont incapables
d’accorder des crédits à l’économie et les dépôts bancaires sont pour
la plupart inaccessibles aux clients. La présence d’un grand nombre de
réfugiés exacerbe les défis du Liban.
En dépit de la gravité de la situation qui exige une action immédiate
et décisive, la mise en œuvre du train complet de réformes économiques,
désignée dans l’accord au niveau du personnel, a peu progressé malgré
un certain nombre d’efforts déployés par les autorités. Cette inaction
porte exagérément atteinte à la population à revenu faible à
intermédiaire et nuit au potentiel économique à long terme du Liban. Le
gouvernement, le parlement et la banque centrale (BdL) doivent ensemble
et d’une manière accélérée prendre des mesures déterminantes pour
remédier aux faiblesses institutionnelles et structurelles de longue
date afin de stabiliser l’économie et de poser les jalons d’une reprise
forte et durable.
L’économie reste profondément affaiblie.
Après une contraction brutale de 40 % environ après le début de la crise,
l’activité économique semble s’être légèrement stabilisée en 2022, sous
l’effet d’une certaine reprise du tourisme, une poursuite du désendettement
des entreprises privées et du maintien d’abondants envois de fonds ce qui a
renforcé la consommation. Toutefois, de nombreuses tendances économiques
restent négatives :
· L’inflation est à trois chiffres, portée par une dépréciation
spectaculaire de la livre libanaise, qui s’explique par l’absence de
confiance dans le système financier libanais, les augmentations
considérables de la masse monétaire et les interactions complexes entre les
circulaires de la Banque du Liban donnant lieu à des taux de change
multiples et des arbitrages spéculatifs.
· L’effondrement des recettes budgétaires a imposé des réductions
draconiennes et anarchiques des dépenses publiques au minimum. Toutefois,
le gouvernement compte sur le financement de la banque centrale,
l’accumulation d’arriérés et un certain niveau d’aide des donateurs pour
soutenir un déficit budgétaire de plus de 5 % du PIB. Ce déficit pourrait
être encore plus élevé, si les opérations quasi-budgétaires réalisées
actuellement par la banque centrale sont prises en compte, notamment la
fourniture de devises à des taux subventionnés.
· Le secteur bancaire est mis à très rude épreuve avec l’érosion des fonds
propres des banques et de considérables pertes non réalisées qui se
profilent à l’horizon.
· Après une nette amélioration en 2020-21, le déficit des transactions
courantes s’est considérablement creusé, selon les estimations, pour
atteindre plus de 25 % du PIB en 2022, notamment en raison des prix élevés
du pétrole et des denrées alimentaires et de l’accélération des
importations à la veille d’un ajustement prévu du taux de change à des fins
fiscales. La faiblesse de la position extérieure et les décisions
ponctuelles de politique monétaire ont entraîné une baisse constante des
réserves de change à environ 10 milliards de dollars en décembre 2022 (en
dehors de l’or), contre 36 milliards de dollars avant la crise.
Le Liban se trouve à un carrefour dangereux et, sans réformes, il
s’enlisera dans une crise interminable.
La pauvreté et le chômage resteront élevés et le potentiel économique
continuera de reculer. Un maintien du statu quo continuerait de saper la
confiance dans les institutions du pays et de nouveaux retards dans la mise
en œuvre des réformes maintiendraient l’économie en crise, avec des
conséquences irrémédiables pour l’ensemble du pays, mais surtout pour les
ménages à revenu faible à moyen. Une forte incertitude affaiblira encore la
position extérieure et la BdL continuera de perdre de rares réserves de
change. La dépréciation du taux de change et la spirale inflationniste se
poursuivront sans relâche, accélérant la dollarisation en liquide déjà
prononcée de l’économie. L’informalité continuera d’augmenter, réduisant
les possibilités de recettes fiscales et obligera à réduire davantage les
dépenses budgétaires, tout en augmentant le risque de voir des activités
illicites s’installer durablement dans l’économie. Le large déficit
financier dans le secteur bancaire n’est pas reconnu et traité de façon
crédible, les banques ne seront pas en mesure de fournir un crédit efficace
pour venir en aide à l’économie, et les petits déposants continueront de
subir d’énormes pertes sur leurs retraits en devises, tandis que les dépôts
moyens et plus importants resteront bloqués indéfiniment. L’émigration, en
particulier de travailleurs qualifiés, pourrait s’accélérer, mettant
davantage en péril les perspectives de croissance future.
Une autre voie est possible pour conduire à la stabilité et à la
croissance.
La mission a souligné l’urgence de mettre en œuvre le train de réformes
complètes suivant :
-
Mettre en place une stratégie budgétaire à moyen terme
pour rétablir la viabilité de la dette et créer une marge de manœuvre
afin d’augmenter les dépenses sociales et en faveur du développement.
La première étape devrait consister à adopter une loi de finances 2023
qui prévoit un taux de change du marché unifié aux fins douanières et
fiscales et un ajustement de taxes spécifiques en fonction de
l’inflation, et qui entame le processus de rétablissement de
l’administration publique. Cette loi de finances devrait également
prévoir le financement nécessaire des dépenses sociales essentielles et
lancer d’importantes réformes du secteur public qui, au fil du temps,
amélioreraient son efficience. Les années suivantes, le renforcement
des finances publiques impliquerait des réformes visant à accroître les
recettes, qui reposent sur l’élargissement de l’assiette des impôts, la
suppression des niches fiscales existantes et
l’amélioration de la conformité fiscale de tous les contribuables en
renforçant et en modernisant l’administration fiscale. Les mesures
visant à accroître les recettes sont cruciales pour permettre une
augmentation progressive des dépenses prioritaires en faveur de la
protection sociale et du développement à des niveaux plus appropriés.
Cette stratégie budgétaire globale devrait être soutenue par des
réformes visant à éliminer les pertes des entreprises publiques et à
supprimer progressivement les transferts du budget, en particulier vers
le secteur de l’énergie, à améliorer l’administration publique et à
faire avancer les réformes pour un système de retraite pérenne. Un
rééquilibrage budgétaire progressif sera essentiel pour compléter la
restructuration indispensable de la dette qui devrait viser à ramener
l’endettement public à un niveau soutenable à moyen terme.
-
Procéder à une restructuration crédible du système financier
pour rétablir sa viabilité et favoriser la reprise économique. Il
convient pour cela de reconnaître et de traiter d’emblée les pertes
considérables subies par la banque centrale et les banques
commerciales, de respecter la hiérarchie des créances, de protéger les
petits déposants et de limiter le recours au secteur public compte tenu
de son niveau actuel d’endettement qui n’est pas soutenable. Les
banques viables devraient être restructurées et recapitalisées selon un
calendrier assorti de délais précis, et les banques non viables
devraient sortir du marché. La mise en œuvre effective de cette
stratégie implique de modifier la loi sur le secret bancaire pour
remédier aux faiblesses critiques persistantes, malgré les importantes
améliorations apportées par la récente réforme. Plus précisément, les
organismes compétents devraient avoir accès aux données sur les
transactions et les dépôts au niveau des particuliers. En outre, le
cadre juridique et institutionnel de la banque centrale et des autres
autorités bancaires devrait être modernisé pour renforcer la
gouvernance et la responsabilité afin de rétablir la confiance dans les
institutions. Pour accroître la transparence, l’audit spécial de la
banque centrale devrait être publié.
-
Unifier les taux de change et resserrer la politique monétaire
pour rétablir la crédibilité et améliorer la position extérieure de
l’économie. Cette unification supprimerait les distorsions
préjudiciables, éliminerait les possibilités de recherche de rente,
réduirait les pressions sur les réserves de change de la banque
centrale et ouvrirait la voie vers un taux de change déterminé par le
marché. Ce processus devrait s’accompagner de contrôles temporaires des
capitaux pour contribuer à protéger les ressources limitées en devises
du système financier, nécessaires pour garantir une solution équitable
aux déposants. Afin de contribuer à réduire l’inflation après
l’unification des taux, une politique monétaire stricte devrait
recourir à tous les outils disponibles et le financement du
gouvernement par la banque centrale devrait être strictement interdit.
Les interventions sur le marché des changes devront être très limitées
et uniquement dans le but de remédier aux conditions chaotiques du
marché.
-
Entreprendre des réformes structurelles ambitieuses
pour compléter les mesures économiques et créer un environnement
propice à une croissance plus forte.
o Renforcer le cadre de gestion des finances publiques (GFP) pour
assurer un contrôle adéquat des finances publiques, renforcer la discipline
budgétaire et améliorer la transparence du processus budgétaire.
L’instauration d’une loi moderne sur la GFP fournirait une stratégie
globale de réformes qui devrait inclure le renforcement des contrôles
internes et externes, l’élaboration d’un cadre budgétaire à moyen terme,
une utilisation restreinte des avances du Trésor et la mise en place d’un
compte unique du Trésor entièrement intégré.
o Réformer les entreprises publiques pour assurer la bonne
gouvernance, la transparence, la viabilité financière et opérationnelle,
une meilleure prestation de services et pour contenir les risques
budgétaires. La première étape consisterait à élaborer un inventaire
exhaustif des entreprises publiques et à achever et publier les audits
financiers des plus grandes d’entre elles, puis dans un second temps il
conviendrait d’élaborer une stratégie d’actionnariat qui définirait les
objectifs stratégiques et les principes de surveillance et de gestion des
entreprises publiques. En outre, il sera essentiel de remédier aux
problèmes de longue date dans le secteur de l’électricité en mettant
rapidement en œuvre les réformes sectorielles déjà approuvées par le
conseil des ministres en mars 2022.
-
Renforcer les dispositifs de gouvernance, de lutte contre la
corruption et de lutte contre le blanchiment de capitaux et le
financement du terrorisme (LBC/FT)
pour regagner la confiance de la population dans les politiques
gouvernementales et favoriser une croissance inclusive. Le diagnostic
de gouvernance en cours fournira la feuille de route de la réforme,
notamment pour renforcer l’indépendance et l’intégrité du système
judiciaire et pour améliorer la responsabilité dans l’ensemble du
secteur public. En outre, la loi des achats publiques promulguée qui
est en accord avec les meilleures normes internationales devrait être
mise en œuvre rapidement, en commençant par la pleine fonctionnalité de
l’Autorité des achats publics et de la plate-forme de passation des
marchés en ligne.
Le FMI reste déterminé à soutenir le Liban
et continue de collaborer étroitement avec les autorités en leur apportant
ses conseils en matière de politiques publiques et son assistance
technique. La collaboration et le soutien des partenaires multilatéraux et
bilatéraux sont également essentiels au succès de la mise en œuvre des
efforts de réforme des autorités. Toutefois, ce soutien dépendra également
de l’engagement du Liban et de la mise en œuvre résolue d’un programme de
réformes complet et ambitieux. À cet égard, nous saluons la volonté des
autorités de travailler avec le FMI et d’autres partenaires internationaux
pour mettre en œuvre des mesures visant à relever les défis actuels et à
placer l’économie libanaise sur une trajectoire durable, notamment dans le
cadre d’un programme appuyé par le FMI.
La mission tient à remercier les autorités libanaises et tous ses autres
homologues de leur étroite collaboration, leur dialogue constructif et leur
hospitalité.