Optimiser le potentiel économique du Maghreb — le rôle de l’investissement étranger

Christine Lagarde
Directrice générale, Fonds monétaire international
Nouakchott, le 9 janvier 2013

Texte préparé pour l’intervention

Bonjour, as-salam alaykum. C’est pour moi un grand plaisir d’être parmi vous aujourd’hui. Je tiens tout d’abord à remercier le Gouverneur de la Banque centrale de Mauritanie, M. Sid’ Ahmed Ould Raiss, pour avoir organisé cette importante conférence en Mauritanie. Je voudrais aussi souhaiter la bienvenue aux Ministres et aux Gouverneurs de tout le Maghreb, ainsi qu’aux représentants du secteur privé et aux bailleurs de fonds ci-présents.

Nous nous retrouvons au lendemain du grand Réveil arabe, ce sursaut de conscience sociale qui a vu les citoyens de toute la région se dresser contre l’ordre établi pour réclamer davantage de dignité, de chances et d’égalité sociale.

Pour cela, il faut que l’économie du Maghreb soit au service des peuples du Maghreb. Il est plus que jamais nécessaire d’avoir une croissance économique forte et soutenue, une croissance solidaire dont les fruits sont généreusement partagés, une croissance qui crée suffisamment d’emplois pour répondre aux aspirations des jeunes générations.

Le modèle de développement économique en place n’était pas à la hauteur. Il n’a pas réussi à créer un environnement propice fondé sur la justice et la transparence qui puisse favoriser la promotion du secteur privé.

Le Réveil arabe doit donc aussi conduire à un «réveil du secteur privé», en optimisant le potentiel productif du peuple maghrébin et en créant un environnement adéquat pour l’innovation, l’esprit d’entreprise, la créativité et l’emploi.

L’investissement direct étranger est un élément essentiel de cette stratégie. Il peut propulser la croissance et enclencher un cercle vertueux où l’accroissement de la productivité mène à la diversification de l’économie et à une plus grande résistance aux chocs exogènes.

C’est pourquoi la conférence d’aujourd’hui revêt une importance particulière. Je voudrais développer deux sujets ce matin :

  • Tout d’abord, je ferai le point de la situation de l’investissement direct étranger au Maghreb.
  • Ensuite, je montrerai comment une plus grande ouverture et transparence de la région pourrait lui permettre d’attirer plus d’investissements étrangers.

1. Point sur la situation de l’investissement au Maghreb

Permettez-moi de commencer par faire le point de la situation en matière d’investissement. Le Maghreb dispose d’un grand potentiel pour attirer les investissements, mais qu’il n’a pas toujours mis à profil.

Il est vrai que les flux d’investissements directs étrangers se sont considérablement accrus au cours de la décennie écoulée : ils sont passés de 3 milliards de dollars par an au début des années 2000 à 12,3 milliards de dollars en 2008, à la veille de la crise. Mais, même ce niveau record, de l’ordre de 3 % du PIB, était inférieur à celui des autres régions émergentes en Asie, en Amérique latine et en Europe. Et ce chiffre est passé a 6,5 milliard de dollars en 2011, soit moins de 2% du PIB, ce qui n’est pas surprenant compte tenu de l’instabilité récente dans la région.

De plus, ces investissements n’étaient pas très diversifiés. La plupart de l’IDE provenait d’Europe, à raison de 80 % dans le cas de la Tunisie et de 60 % dans celui du Maroc, par exemple. Et pour une bonne part—environ 30 % —ces investissements étaient destinés au secteur énergétique et aux industries extractives.

Manifestement, il y a moyen de faire mieux. Le Maghreb est riche de ses ressources et riche du potentiel de ses populations. Il suffit de citer quelques-uns des nombreux atouts dont la région dispose pour s’en rendre compte :

  • Elle présente l’avantage d’une situation géographique privilégiée. Elle côtoie la plus grande zone commerciale du monde, l’Union européenne, et elle est au seuil du Moyen-Orient en pleine effervescence.
  • Elle présente l’avantage d’une population jeune. Contrairement à tant d’autres régions du monde, le Maghreb dispose d’une main-d’œuvre abondante qui ne cessera de s’accroître dans les années à venir. Votre plus grande richesse réside dans votre population.
  • Elle présente l’avantage d’une population éduquée. La région a aussi réalisé d’énormes progrès en matière de scolarisation. La prochaine étape consiste à augmenter davantage l’accès à l’éducation et à améliorer sa qualité afin d’assurer une formation adéquate avec les besoins du marché d’emplois

Je voudrais ajouter aussi, que le Maghreb doit continuer à œuvrer pour rétablir ou maintenir la stabilité économique qui constitue une base solide pour ceux qui prennent des décisions d’investissement. Je tiens aussi à souligner l’importance de poursuivre des politiques monétaire et budgétaire prudentes et d’éviter une surévaluation des taux de change réel.

Le Maghreb déploie également des efforts importants en vue d’améliorer le climat de l’investissement et l’environnement des affaires. Mais il reste beaucoup à faire. La région doit encore œuvrer pour supprimer les contraintes qui empêchent toujours le secteur privé de se développer davantage, d’investir beaucoup plus, d’innover et de créer plus d’emplois. Le Maghreb doit faire table rase des vestiges du passé, des privilèges et du favoritisme pour assurer l’égalité des chances pour tous.

Concrètement, comment la région peut-elle avancer dans ce domaine? En se dotant d’une réglementation impartiale et conforme aux principes de l’économie. En améliorant les infrastructures. En assurant une administration fiscale et douanière à la fois juste et prévisible. En veillant à ce que le système judiciaire soit solide, indépendant et impartial. En mettant en place un système financier qui soutienne les activités productives et qui assure un large accès au crédit.

En accomplissant des progrès dans ce domaine, non seulement les gouvernements attirent les investissements étrangers, mais ils gagnent aussi la confiance du peuple.

2. Comment plus d’ouverture pourrait générer plus d’investissements

Cela m’amène à mon deuxième thème de ce matin : comment plus d’ouverture des pays du Maghreb peut –elle leur assurer une plus forte attraction d’investissements étrangers. Je crois que la réponse tient en un mot : ouverture. Ouverture au monde et à tout ce qu’il offre. Ouverture à la région et à l’idée d’une destinée commune. Ouverture à de nouveaux modes de pensée et d’action.

Je sais que la région s’est déjà engagée sur ce chemin, mais je pense qu’elle peut aller plus loin particulièrement dans trois domaines : Plus d’intégration, plus d’internationalisation, et plus de diversification.

Plus d’intégration

D’abord, une plus grande intégration : Dans ce domaine, la région a déjà réalisé des progrès. D’ailleurs, c’est le fondement même de la création de l’Union du Maghreb Arabe et la raison pour laquelle nous sommes réunis ici aujourd’hui. L’intégration doit commencer par une plus grande ouverture des régimes régissant l’investissement direct étranger, en particulier ceux des industries extractives. Après tout, ces industries ont constamment besoin d’investissements dans des technologies de pointe.

Il est important de consolider ces acquis dans l’avenir : Toute la région serait gagnante si elle s’ouvrait davantage à elle-même, en démantelant les obstacles au commerce et en ouvrant largement la porte aux gains réciproques. Un Maghreb qui assure la libre circulation des biens et des services offre les possibilités infinies d’un marché d’environ 90 millions de personnes. D’ailleurs, aucune des économies du Maghreb n’est suffisamment grande pour assurer à elle seule sa prospérité, ce n’est qu’ensemble qu’elles peuvent devenir prospères.

C’est Ibn Khaldun qui a dit «seules les tribus animées d’un fort esprit de corps sont capables de vivre dans le désert». Il est temps d’élargir cet esprit de corps à l’ensemble de la région!

Bien sûr, cela doit aller de pair avec l’élaboration d’un ensemble de règles communes en matière de commerce et d’investissement — ce qui permettrait d’instaurer un meilleur climat d’investissement pour ceux qui souhaitent servir le marché maghrébin ainsi que pour ceux qui s’y installent pour servir les marchés extérieurs.

Plus d’internationalisation

Mon deuxième point c’est une plus grande internationalisation. Je veux dire par là que les petites entreprises doivent élargir leurs horizons, que les entreprises nationales doivent raisonner en termes internationaux, que les entreprises d’un pays doivent se considérer comme faisant partie d’une seule et plus grande région. Je sais que ceci a été réalisé dans une certaine mesure- maintenant, il est temps de pousser davantage.

En effet, lorsqu’une entreprise maghrébine réalise une percée sur le marché international, cela peut avoir des effets d’entrainement bénéfiques pour l’investissement dans toute la région. En outre, l’entreprise locale qui connaît bien la région peut partager sa richesse, son savoir et son expérience avec le reste des pays de la région. Naturellement, cela n’est possible que si l’investissement étranger est soumis aux mêmes règles dans toute la région.

Pensez aux avantages pratiques que pourrait procurer ce type d’intégration des entreprises. A titre d’exemple, les pays où le secteur agroalimentaire est moins avancé — comme l’Algérie, la Libye ou la Mauritanie — tireraient d’énormes avantages des connaissances et du savoir-faire qui accompagnent les investissements des sociétés agroalimentaires marocaines ou tunisiennes.

Ce type d’intégration et d’internationalisation pourrait aider la région à mettre réellement à profit ses atouts géographiques. Il serait plus facile aux entreprises maghrébines de se tourner vers le sud et d’investir en Afrique subsaharienne. La région pourrait même devenir une importante plaque tournante du commerce et de l’investissement permettant de jeter un pont entre l’Afrique subsaharienne et l’Europe.

Plus de diversification

Le troisième aspect est la diversification, à la fois des sources de l’IDE et de sa destination sectorielle.

Tout d’abord, le Maghreb devrait diversifier ses relations avec l’extérieur en réduisant sa dépendance à l’égard de l’Europe. Je trouve vraiment intéressante la possibilité d’établir des liens avec le groupe des pays (BRIC), c’est-à-dire le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine, qui sont les nouvelles locomotives de l’économie mondiale.

Pour attirer davantage d’investissements des BRIC, les pays du Maghreb doivent évidemment continuer à améliorer le climat de l’investissement et à relever le niveau des qualifications et d’éducation de leurs populations particulièrement des femmes et des jeunes. Mais, les gouvernements peuvent d’ores et déjà faire valoir les nombreux atouts dont dispose la région. Vous êtes ainsi maitre de votre propre avenir.

La diversification revêt également un autre aspect : la recherche de créneaux d’investissement dans les secteurs nouveaux et dynamiques. Dépassez le cadre des ressources naturelles. Pensez à l’ingénierie, à la conception de logiciels, à l’informatique. Il vous revient de saisir cette initiative d’explorer avec détermination ce monde de nouvelles opportunités.

Conclusion
Pour conclure, je dirais que, à mon avis, le «réveil du secteur privé» doit faire partie intégrante du Réveil arabe. Une société nouvelle a besoin d’une économie nouvelle.

Il n’y a aucun meilleur moyen pour y parvenir que par l’investissement, en ouvrant davantage vos économies aux nouvelles possibilités et en mettant à profil la sagesse et les ressources des autres pays et des autres régions.

En fin de compte, il s’agit de créer les conditions pour que chaque habitant de la région puisse réaliser la plénitude de son être. C’est encore une fois, Ibn Khaldun qui l’a bien vu et formulé : «Le bien-être des peuples est le meilleur moyen de renforcer l’empire». Il n’y a plus d’empire, mais la logique est la même!

Je peux vous assurer que le FMI sera toujours là pour vous soutenir dans cette œuvre. Nous sommes profondément engagés avec les pays du Réveil Arabe.

Nous sommes en train de fournir des conseils à travers toute la région sur la manière d’assurer la stabilité, de protéger les couches vulnérables durant la période de transition, et de jeter les bases pour une croissance plus forte et plus inclusive. Nous sommes également entrain d’apporter un soutien financier sous forme de prêts- nous avons mobilisé 8,5 milliards de dollars en faveur de la Jordanie, du Maroc et du Yémen et sommes en discussions avec d’autres pays. Nous fournissons également de l’aide pour le renforcement des capacités pour des pays comme la Tunisie et la Libye, jetant ainsi les bases solides pour la nouvelle économie.

Grace à vos efforts, vos initiatives et l’aide des partenaires, je n’ai aucun doute que le Maghreb peut réussir. Vous avez débrayé le terrain pour l’avenir, maintenant vous devez continuer à maintenir le cap. Faites-le dans un esprit d’ouverture.

Je vous remercie.



DÉPARTEMENT DE LA COMMUNICATION DU FMI

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